mercredi 24 juin 2026

MARC BLOCH AU PANTHÉON , C' EST RÉDUIRE L' HOMMAGE À UNE CÉRÉMONIE DE CASTE ...... ( BALBINO KATZ )

 LU , VU ET ENTENDU  !

 

Marc Bloch, un mort trop grand pour les 

petites querelles

J’étais dans mon bureau lorsque la nouvelle revint par la voix des informations du matin : Marc Bloch entrait au Panthéon.

 La phrase, dite d’un ton égal, avait cette solennité mécanique des annonces officielles, quand l’État français, ne sachant plus toujours que faire des vivants, s’applique avec gravité à disposer les morts dans son grand ossuaire symbolique.

 

Devant moi, les rayonnages d’histoire montaient jusqu’au plafond. 

Là, dans leur livrée de papier jauni, reposaient ces volumes des éditions Payot, collection « Documents pour servir à l’histoire de la Grande Guerre mondiale », que j’ai longtemps collectionnés comme d’autres ramassent des coquilles après la tempête.

Ces livres ont accompagné mes années d’apprentissage.

 Ils racontent moins une suite d’événements qu’une longue houle européenne, faite de victoires, d’aveuglements, de chancelleries, de canons, d’effondrements et d’orgueil blessé. 

J’y ai appris que notre continent ne meurt jamais d’un seul coup.

 Il se fatigue, il s’enivre de formules, il conserve ses façades, il multiplie ses discours, puis un jour la digue cède. 

C’est pourquoi le nom de Marc Bloch, surgissant dans la rumeur radiophonique, me retint davantage que les habituelles pompes présidentielles.

Je n’ai jamais eu pour la République française cette tendresse que ses enfants naturels feignent parfois de porter dans leurs veines. 

 

Chez moi, par sentiment breton, et avec ce vieux fonds légitimiste hérité de lignées réfractaires à la Révolution française, on regardait la République et la France avec prudence, parfois avec agacement, souvent avec cette distance intérieure que donnent les fidélités antérieures. 

La France existe, assurément. 

L’État existe plus encore, et pèse lourdement.

 Quant à la nation française, si souvent invoquée comme une évidence, je l’approche avec circonspection.

 Elle est moins un dogme qu’une construction historique, parfois admirable, parfois brutale, toujours disputée.

C’est dire que Marc Bloch n’était pas spontanément un compagnon de maison. 

 Il appartenait à une France républicaine, universitaire, patriote au sens le plus classique du terme, nourrie de la IIIe République, de l’école, du service militaire, de la croyance dans l’intelligence ordonnée.

 Ma famille, elle, aurait plutôt combattu cette France-là qu’elle ne l’eût célébrée. 

Pourtant, il y a des hommes dont la stature oblige à sortir de ses propres préventions.

 Marc Bloch est de ceux-là.

 

J’ai lu L’Étrange Défaite très jeune, et sans doute trop vite. 

Je n’y cherchais pas un maître, encore moins un saint républicain.

 J’y trouvai pourtant une intelligence frappée de stupeur, une intelligence blessée, mais non défaite. 

Ce qui bouleverse dans ce livre, c’est qu’un homme qui avait tout donné au cours de deux guerres voit s’écrouler, en quelques semaines, la France victorieuse de 1918. 

Non une France pauvrement improvisée, non une France sans mémoire militaire, non une France provinciale et distraite, mais la France qui avait vaincu l’Empire allemand au prix d’une saignée immense, et qui, vingt-deux ans plus tard, se trouvait à genoux.

 

Marc Bloch comprit que la défaite n’était pas seulement militaire. 

Les chars allemands n’avaient pas seulement percé des lignes. 

Ils avaient traversé une épaisseur de routines, de bureaux, de doctrines figées, de commandements vieillis, de conformismes administratifs, de mensonges rassurants. 

Il y avait eu faillite de l’intelligence pratique, cet art si rare qui consiste à voir ce qui vient avant que l’événement ne vous l’assène sur le crâne.

 À cet égard, L’Étrange Défaite n’est pas un livre de 1940. 

C’est un livre que chaque époque française devrait relire lorsqu’elle commence à se payer de mots.

 

Notre temps y trouverait un miroir peu flatteur.

 Il n’a plus la même armée, les mêmes frontières, les mêmes ennemis visibles, les mêmes uniformes au bord des routes.

 Il possède en revanche les mêmes maladies de structure : le goût des procédures, l’illusion des plans, la superstition des organigrammes, la lâcheté de certaines élites, la peur de nommer l’adversaire, l’impuissance enveloppée dans une langue technocratique. 

L’État français produit des rapports comme les vieux arsenaux produisaient des obus. 

Encore faudrait-il qu’ils touchassent quelque chose.

 

C’est ici que la panthéonisation de Marc Bloch pourrait avoir un sens, si elle n’était pas aussitôt recouverte par les petites querelles de notre temps. 

Honorer cet homme n’a rien de déplacé.

 Cela peut même être juste. Il fut historien, soldat, professeur, résistant, homme de devoir, homme d’écriture et de courage. 

Il fut aussi l’un de ces Français d’origine juive qui crurent profondément à la France qui les avait accueillis, au point de ne jamais vouloir séparer leur sort de celui du pays.

 On peut venir d’une tradition bretonne rétive à l’État central, on peut n’avoir aucun goût pour la mystique républicaine, et reconnaître la grandeur de cet engagement.

 

En entendant les informations, mon regard se posa sur un petit coin de ma bibliothèque où se trouve un diptyque discret : deux portraits que j’avais photographiés, il y a une vingtaine d’années, au Musée juif de Berlin.

 Albert Ballin et Walter Rathenau.

 Mon père me les avait souvent cités en exemple d’hommes animés par le plus pur patriotisme allemand, non un patriotisme de parade, non un patriotisme de braillards, mais un patriotisme de service, d’industrie, d’intelligence et de sacrifice.

Ballin fut l’un des grands artisans de l’expansion maritime allemande. 

Son nom évoque Hambourg, les lignes océaniques, les paquebots, la puissance commerciale, cette Allemagne d’avant 1914 qui cherchait sa place sur les mers. 

La défaite lui fut insupportable. 

Il se donna la mort au lendemain de l’armistice, comme si l’effondrement de l’Allemagne lui retirait l’air même dont il vivait.

 

 Rathenau, lui, fut l’un des grands esprits industriels de son temps, organisateur, savant, homme d’État, figure capitale de cette Allemagne de Weimar qui tenta, quelques années, de tenir debout au milieu des ruines.

Il fut assassiné par des hommes issus du monde des Corps francs et des milieux nationalistes radicaux, dans ce climat d’après-guerre où l’Allemagne vaincue mêlait humiliation, revanche, brutalité politique et radicalisation idéologique.

 On ne comprend pas cette époque si l’on se contente de la réduire à la folie.

 Elle fut plus grave que cela. 

Elle fut une décomposition, une fermentation, une guerre intérieure mal éteinte.

 Rathenau représentait peut-être l’une des dernières possibilités d’une Allemagne qui aurait su se redresser autrement. 

Sa disparition ne causa pas tout, naturellement. 

Elle ferma pourtant une porte.

Dans le cas français, comment ne pas penser à la famille Bloch, à Marcel, qui devint Dassault, dans l’aviation, et à Darius Paul, son frère aîné, polytechnicien, officier d’artillerie et engagé dans l’aventure des chars ?

 Là encore, on voit cette jonction si particulière entre le judaïsme émancipé et les grandes entreprises de l’État moderne : l’armée, la technique, l’industrie, l’organisation, la guerre.

 Ces hommes ne furent pas des passagers clandestins de l’histoire française. 

Ils en furent des artisans. 

Leur fidélité ne fut pas sentimentale.

 Elle fut concrète, productrice, risquée, souvent tragique.

 

Marc Bloch appartient à cette famille d’esprit.

 Ce qui frappe chez lui, ce n’est pas seulement l’intelligence, c’est la tenue.

 Frappé par le statut des Juifs, humilié par Vichy, spolié par l’occupant, poussé vers l’exil, il refusa autant qu’il le put de transformer son malheur propre en séparation d’avec le sort général du pays. 

Il ne niait pas ce qu’il était.`

 Il ne reniait rien.

 Il affirmait simplement que sa qualité de juif ne l’empêchait pas de se sentir Français, et qu’il ne la revendiquait que face à l’antisémite.

 Ce n’est pas une prudence honteuse. 

C’est une pudeur de grande race morale.

Il y a, dans cette attitude, quelque chose que notre époque comprend mal. 

Nous vivons sous le règne de l’identité proclamée, du tort exhibé, de la mémoire tenue comme un titre de rente morale. 

Marc Bloch avait toutes les raisons de parler en victime.

 Il choisit de ne pas se réduire à cela. 

Il ne demanda pas que la France tout entière fût enfermée dans Vichy, ni que tous les Français fussent confondus avec les lâches, les collaborateurs, les fonctionnaires du malheur ou les collègues trop prudents. 

Il savait distinguer.

 L’historien, chez lui, sauvait l’homme des facilités de la rancune.

C’est pourquoi l’usage contemporain que l’on prétend faire de son nom est parfois si déplaisant.

 

 Marc Bloch méritait mieux que d’être transformé en projectile dans la guerre que mène une gauche sénescente contre une droite qui revient. 

Il méritait mieux que cette réduction.

 Ses analyses sur la défaite, son regard sur l’effondrement de l’autorité, son inquiétude devant les élites incapables de voir le réel, tout cela devrait parler à tous les camps. 

L’Étrange Défaite ne juge pas seulement les vaincus de 1940.

 Elle accuse les systèmes qui se croient solides parce qu’ils ont encore des façades.

Or voici que certains veulent faire de Marc Bloch une propriété de clan. 

Des descendants, des gardiens de mémoire, des héritiers affectifs ou politiques prétendent dire qui peut l’honorer, qui peut le citer, qui peut s’incliner devant lui.

 Que la famille ait ses douleurs, ses pudeurs, ses refus, on le comprend. 

La mémoire familiale ne se discute pas comme un procès-verbal de conseil municipal. 

Elle a ses raisons charnelles. 

Elle porte ses ombres, ses morts, ses blessures.

 

L’entrée au Panthéon change toutefois la nature de l’affaire. 

À partir du moment où l’État français élève un homme dans ce temple laïque, il l’arrache à la seule garde des siens. 

Il le remet à la mémoire française. 

Non à la mémoire d’un parti, non à celle d’une famille, non à celle d’une école historique, non à celle d’un camp, mais à cette mémoire française vaste, contradictoire, impure, souvent querelleuse, dont personne ne possède seul la clef.

 

 On ne peut pas vouloir le Panthéon et le vestibule réservé.

Le Panthéon n’est pas un salon privé. 

Il n’est pas une chapelle familiale.

 Il n’est pas non plus une réunion d’anciens élèves où l’on filtre les présences selon les convenances politiques du moment.

 Il est un monument d’État, donc un lieu où la France officielle prétend dire quelque chose d’elle-même.

Dès lors, l’hommage ne peut exclure une partie du pays réel sans se contredire. 

Refuser que certains élus s’y associent, sous prétexte qu’ils viennent d’un camp jugé infréquentable, revient à réduire l’hommage à une cérémonie de caste.

 

C’est même, d’une certaine manière, trahir Marc Bloch. 

Non parce qu’il aurait partagé les idées de ceux que l’on veut tenir à distance, absurdité que personne ne soutient, mais parce qu’il a précisément refusé les enfermements sommaires. 

Il savait que les groupes humains sont divisés, que les camps ne sont jamais homogènes, que la vérité historique exige de ne pas confondre le réel avec les commodités de l’anathème.

 L’un des drames de l’Occupation, écrivait-il en substance, était qu’aucun corps, aucun groupe, aucune classe ne fût indemne de division.

 Quelle leçon pour notre temps, qui remplace l’analyse par l’étiquetage.

Il faut ici dire une chose simple. Marc Bloch n’appartient pas à ceux qui crient le plus fort leur indignation.

 Il n’appartient pas davantage à ceux qui voudraient l’enrôler de force dans les combats de 2026.

 Il appartient à tous ceux qui acceptent de le lire sérieusement. 

Il appartient à ceux qui comprennent que la défaite vient souvent de l’intérieur avant de venir de l’ennemi.

 Il appartient à ceux qui savent que les élites peuvent faillir, que les administrations peuvent aveugler, que les mots peuvent endormir, que les chefs peuvent trahir leur fonction par faiblesse bien plus que par malignité.

Il appartient aussi, et peut-être surtout, à ceux qui ne veulent pas laisser la France officielle se payer une fois de plus de cérémonie.

 Emmanuel Macron aime les panthéonisations. 

Il y trouve cette grandeur d’emprunt qui manque souvent à l’exercice ordinaire du pouvoir.

 Les morts ne contredisent pas.

 Ils ne demandent pas de comptes. Ils permettent au président de parler d’histoire, de vérité, de République, d’universalisme, de courage, pendant que le pays réel doute, s’irrite, se fatigue, se fragmente.

 La solennité des caveaux console les pouvoirs affaiblis.

Marc Bloch, cependant, est dangereux pour ceux qui l’honorent trop facilement.

 

 Il demande des comptes. Il oblige à se demander ce que valent nos chefs, nos écoles, nos armées, nos bureaux, nos journaux, nos juges, nos professeurs, nos administrations. 

Il oblige à regarder ce que l’on ne veut pas voir.

 Il pose cette question terrible : sommes-nous capables de reconnaître une défaite avant qu’elle ne soit consommée ? 

La France de 1940 ne le fut pas.

 

 La France d’aujourd’hui en donne-t-elle toujours la preuve ?

J’en doute

. Elle sait encore commémorer.

 Elle sait moins transmettre. 

Elle sait encore décréter. Elle sait moins commander. 

Elle sait encore proclamer des valeurs. Elle sait moins protéger les formes concrètes de vie qui leur donnent sens. 

Elle parle d’universalisme, mais laisse se défaire les continuités humaines.

 Elle parle de souveraineté, mais découvre chaque crise comme une dépendance. 

Elle parle d’école, mais peine à instruire. 

Elle parle de justice, mais hésite à punir quand le fautif contredit le récit diversitaire. 

Elle parle d’Europe, mais oublie souvent que l’Europe n’est pas un règlement, mais une civilisation de peuples, de langues, de mémoires et de frontières.

 

Depuis mon bureau breton, face aux vieux volumes de Payot, je voyais donc dans cette panthéonisation une scène double. 

D’un côté, un hommage légitime à un homme admirable. 

De l’autre, une confiscation possible par ceux qui voudraient réduire Marc Bloch à une arme de plus dans leur petite guerre morale. 

Cette double impression m’empêchait de rejeter la cérémonie, comme elle m’empêchait de m’y abandonner. 

Il y avait là quelque chose de juste, et quelque chose de faux.

 Les Français ont un talent singulier pour mêler le vrai hommage à la mauvaise arrière-pensée.

Je pensais encore à Ballin et à Rathenau. 

Ces portraits berlinois, posés dans un recoin de ma bibliothèque, me rappelaient qu’un État, un pays, une vieille civilisation politique peuvent recevoir de certains hommes un service plus grand que celui rendu par beaucoup de leurs héritiers naturels. Ils me rappelaient que l’Europe moderne a été faite aussi par ces fidélités d’adoption, par ces élans d’intégration exigeante, par ces hommes qui prirent au sérieux le pays qui les avait reconnus, comme ces huguenots qui ont contribué à la grandeur de la Prusse. 

Ils me rappelaient enfin qu’une société qui ne sait plus honorer ses meilleurs serviteurs autrement qu’en les livrant aux querelles de partis est déjà bien malade.

La grandeur de Marc Bloch tient à ce qu’il échappe aux propriétaires de mémoire. Il échappe à la gauche qui veut l’utiliser contre la droite. 

Il échappe à la République qui veut se contempler elle-même à travers lui. 

Il échappe même à ceux qui, par le sang, peuvent croire le tenir plus légitimement que les autres. 

Les morts de cette dimension sont indociles. 

On les porte en cérémonie, on les entoure de drapeaux, on les enferme sous la pierre, puis ils ressortent par leurs livres et se mettent à juger les vivants.

Que Marc Bloch entre donc au Panthéon.

 Qu’il y entre comme historien, comme soldat, comme homme de courage, comme Français de nation juive, comme témoin d’une défaite qui continue de nous parler. 

Qu’il y entre sans que l’on fasse de son cercueil symbolique un mirador de surveillance idéologique. 

Qu’il y entre assez grand pour appartenir à tous ceux qui savent encore lire, admirer et méditer.

La France officielle croira peut-être l’avoir honoré. 

Elle ferait mieux de le craindre un peu. 

Car Marc Bloch ne nous demande pas d’être émus. 

Il nous demande d’être lucides.

 Et la lucidité, dans un temps saturé de poses, demeure la plus rare des vertus.

Par   Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me

 

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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