dimanche 21 juin 2026

C' EST LUNDI ET ÇA COMMENCE FORT ! LA CHRONIQUE DE BALBINO KATZ " VENTS ET MARÉES "

 REVUE DE PRESSE !

Un lecteur, voici quelque temps, m’a reproché dans un courriel mon refus obstiné de lire Ouest-France, alors que je consens encore, lorsque le vent est favorable et l’estomac solide, à parcourir Le Télégramme.

 Il y voyait une forme de sectarisme.

 Le mot m’amusa. 

Il appartient à cette petite artillerie morale que l’on sort lorsque l’on ne veut pas discuter les raisons d’une aversion. 

Je n’ai pourtant jamais eu besoin d’un catéchisme politique pour détester Ouest-France.

 Il m’a suffi de le lire.

Cette aversion ne date pas d’hier. 

J’ai commencé à lire ce quotidien en 1971, ce qui me donne, hélas, assez d’années de compagnonnage contraint avec lui pour savoir de quoi je parle. 

Je me souviendrai toute mon existence d’un exercice en classe de français au lycée Laennec de Pont-l’Abbé.

 Notre professeur nous avait fait lire en parallèle deux articles, l’un de Ouest-France, l’autre du Télégramme, consacrés au même sujet local.

 Il ne s’agissait ni d’une crise internationale, ni d’une bataille métaphysique, ni d’un de ces problèmes où la complexité sert d’excuse à l’enfumage.

 Un simple événement de proximité. 

Le contraste me frappa comme une gifle.

 

Le Télégramme racontait. 

Il exposait les faits, laissait parler les acteurs, donnait au lecteur de quoi se faire une idée. 

Ouest-France, lui, disait bien de quoi il était question, succinctement, presque à regret, puis montait aussitôt sur sa petite chaire de papier pour expliquer au monde ce qu’il fallait penser, ressentir, condamner, espérer. 

J’étais jeune, mais pas assez pour ne pas reconnaître cette voix. 

C’était déjà la voix du prêcheur administratif, du curé sans Dieu et du sous-préfet sans panache.

Les années n’ont rien arrangé.

 L’ancien Ouest-Éclair, saisi par les convulsions de la Libération, devenu Ouest-France dans le sillage des troupes anglo-américaines et de la redistribution du butin résistantialiste de l’après-guerre, s’est peu à peu emparé de la couronne du quotidien le plus mou, le plus étouffant et le plus pontifiant de France. 

On y respire un humanisme d’éditorial, une bienveillance réglementaire, une odeur de salle paroissiale repeinte par la préfecture.

Il serait idiot de nier sa puissance.

 Ouest-France n’est pas une feuille de sacristie tirée à la ronéo.

 C’est un énorme journal, le plus diffusé du monde francophone, un empire régional, un paquebot de papier, de rotatives, de rédactions locales, d’abonnements, de notables, de publicités, de suppléments, de cérémonies agricoles, de photos de maires et de chiens perdus. 

Il couvre la Bretagne, la Normandie, l’Anjou et quelques terres voisines, c’est-à-dire cet « Ouest » administratif et commercial dont il a fini par faire son royaume.

 Il occupe le terrain avec une obstination bovine. 

Dans ces régions, il n’est pas seulement un média. Il est un climat.

 

C’est précisément ce climat que je ne supporte pas.

La France que Ouest-France aime n’est pas celle des peuples charnels, des patries enracinées, des langues tenaces, des fidélités dangereuses, des colères légitimes ou des mémoires qui grattent.

 C’est celle des préfectures, des sous-préfectures, des régions administratives, des tables rondes, des chartes, des appels à projets, des discours sans relief et des statistiques sans appétit.

 La Bretagne qu’il tolère est une Bretagne domestiquée, culturelle sans être politique, souriante sans être souveraine, folklorique sans être inquiétante.

 Quant à la Loire-Atlantique, il faut surtout ne pas la remettre trop vivement dans la Bretagne, de peur qu’un sourcil ne se soulève dans quelque bureau de la préfecture régionale à Rennes.

 

Depuis presque cinquante ans, Ouest-France mène, avec la constance d’un bedeau devenu commissaire politique, son offensive contre tout ce qu’il range sous l’étiquette d’extrême droite, et plus encore contre le nationalisme breton dès lors que celui-ci cesse d’être une carte postale. 

Il ne combat pas toujours frontalement.

 Ce n’est pas son style. 

Il enveloppe, désigne, soupire, moralise, insinue, contextualise, pathologise.

 Il n’écrit pas seulement contre vous. 

Il explique pourquoi vous n’auriez jamais dû exister.

 

Ce journal veut ne déplaire à personne, ce qui signifie en réalité qu’il ne veut déplaire à aucun des pouvoirs qui comptent : les puissants de l’économie régionale, les puissants de l’idéologie progressiste, les puissants de l’État, les syndicats de gauche, les réseaux associatifs, les curés sociaux, les élus modérés, les techniciens du vivre-ensemble et les fabricants de moraline publique.

 Il prétend accompagner la société. 

Il accompagne surtout le pouvoir dans tous ses travestissements.

Le résultat est une vision du monde d’une mollesse oppressive. 

Toujours les mêmes refrains.

 Les problèmes viennent du manque de moyens.  Jamais des fautes du système.

 L’immigration est toujours une chance, ou à défaut une réalité qu’il faut mieux accueillir. 

Les migrants deviennent des exilés, les clandestins des personnes en situation de vulnérabilité, les inquiétudes populaires des crispations, les colères bretonnes des dérives. 

Si des habitants s’inquiètent de voir leur monde se transformer sous leurs yeux, Ouest-France leur explique qu’ils doivent ouvrir leur cœur, consulter une association agréée et se méfier de l’extrême droite.

Les affreux d’extrême droite finissent alors par ne plus lire le journal.

 Les ouvriers qu’on morigène n’y cherchent plus leur reflet. 

Les paysans que l’on photographie au Salon de l’agriculture n’y retrouvent plus leur monde. 

Les Bretons qui refusent d’être dissous dans une région administrative héritée de Vichy le trouvent saumâtre.

 Les lecteurs ordinaires, ceux que l’on traite pendant des années comme des enfants attardés, s’en vont sans fracas. Ils ne brûlent pas leur abonnement sur la place du bourg. 

Ils cessent simplement de payer pour qu’on les sermonne.

Et voici que le grand navire tangue.

Le Monde, journal qu’il faut parfois lire comme on consulte le thermomètre d’une maladie, a consacré un long article aux difficultés de Ouest-France. 

Le groupe SIPA Ouest-France, navire amiral d’un empire local, a affiché un résultat déficitaire de 33,3 millions d’euros en 2025. 

Sa direction plaide pour des économies d’urgence, veut éviter un plan social, parle de vidéo, de transformation, de stratégie.

 Les salariés, eux, s’inquiètent. 

Dans les rédactions, on parle de saturation, de pression managériale, de défiance. 

Le plan « Efficience 2 » doit permettre 15 millions d’euros d’économies annuelles. 

On évoque la suppression de 130 à 150 postes. La dette a enflé. Les ventes reculent. 

La publicité plonge. Le vieux paquebot humaniste cherche de l’oxygène.

Je devrais m’en attrister, paraît-il.

 Je n’y parviens pas.

Il y a quelque chose de profondément comique à voir un journal qui a si longtemps expliqué aux autres le sens de l’Histoire se trouver soudain rattrapé par l’économie la plus vulgaire.

 Les recettes baissent, la publicité s’échappe, les lecteurs vieillissent, le papier coûte, les jeunes ne viennent pas, les abonnements numériques ne compensent pas, Google ne paie pas assez, les Gafam sont méchants, le monde change.

 Après avoir donné des leçons à la terre entière, Ouest-France découvre que la réalité n’est pas toujours sensible aux éditoriaux de bonne volonté.

 

Son pari télévisuel, Novo19, est peut-être le symbole parfait de cette fuite en avant.

Une chaîne lancée par devoir idéologique autant que par stratégie médiatique, destinée à raconter, paraît-il, la France des territoires, mais conçue aussi pour ne pas laisser le champ libre à ceux que le milieu progressiste appelle avec effroi les chaînes d’extrême droite. 

Budget lourd, pertes déjà visibles, audience faible, ligne éditoriale mal affirmée.

 La meilleure performance venant de rediffusions de films américains, il y a là une ironie que même un éditorial de Ouest-France aurait du mal à dissoudre dans l’eau tiède.

 

Cette télévision révèle surtout que Ouest-France n’est plus en symphonie avec son public.

 Le journal croit encore parler aux Bretons, aux Normands, aux Angevins et à tous ces habitants de l’ouest hexagonal qu’il additionne sous une même enseigne. 

Il parle de plus en plus à un public imaginaire, tel que le rêvent les salles de réunion : modéré, inclusif, bruxellois, diversitaire, prudent, favorable aux migrants, hostile aux mauvaises colères, heureux de voir disparaître tout ce qui ressemble à une frontière. 

La Bretagne réelle, elle, travaille, vieillit, s’inquiète, voit ses bourgs changer, ses écoles se transformer, ses campagnes se vider, ses villes se tendre, ses enfants partir, ses traditions devenir suspectes. 

Entre le pays vécu et le pays raconté, la distance grandit chaque jour.

C’est ce divorce que le journal ne veut pas voir. 

Il préfère parler de stratégie vidéo, de transformation numérique, de nouveaux formats, de contenus quotidiens, de plateforme, de « poupées russes », de qualité retrouvée. 

L’époque adore ces mots.

 Ils permettent de ne jamais dire l’essentiel : un journal perd ses lecteurs lorsqu’il cesse de les respecter.

Ouest-France a longtemps été le visage imprimé d’un ordre social local.

 Il portait un héritage démocrate-chrétien, des valeurs humanistes, une forme de catholicisme social devenu morale laïque. 

Il aurait pu en tirer une sagesse : écouter les humbles, respecter les fidélités, se méfier des puissants, défendre les communautés concrètes, regarder le réel avant de l’admonester.

 Il a choisi trop souvent l’inverse : parler au nom du bien, au-dessus des gens, contre leurs inquiétudes, avec la componction d’un instituteur de sous-préfecture.

 

Je ne nie pas qu’il y ait encore, dans ses rédactions locales, de bons journalistes, des localiers consciencieux, des plumes honnêtes, des gens qui connaissent les bourgs, les ports, les conseils municipaux, les pardons, les foires, les clubs sportifs, les morts du canton.

 C’est même sans doute ce qui sauve encore le journal de l’effondrement complet. 

Le problème n’est pas la petite main qui raconte le comice ou le naufrage d’un chalutier.

Le problème est le ton général, la doctrine invisible, cette manière d’arroser chaque fait d’une sauce humaniste jusqu’à ce qu’il perde son goût.

On m’objectera que je suis dur.  Je le suis. 

Il y a des duretés qui relèvent de l’hygiène. 

On ne passe pas un demi-siècle à se faire expliquer par un journal ce qu’il faut penser de son pays, de sa région, de son peuple, de ses colères et de ses fidélités sans garder quelque rancune.

 Ce n’est pas du sectarisme.  C’est de la mémoire.

Je n’ai donc aucune raison de pleurer lorsque Ouest-France connaît des malheurs. 

Un journal qui a contribué à étouffer la Bretagne et les régions qu’il prétend servir sous une couverture tiède de conformisme, qui a combattu les voix dissidentes avec des airs de bonne conscience, qui s’est fait le clerc des puissants tout en se prétendant proche des faibles, ne peut pas demander soudain la tendresse de ceux qu’il a méprisés.

 Lorsqu’un tel journal trébuche, je n’entends pas le glas d’une cathédrale. 

J’entends craquer le parquet d’une vieille salle de patronage où l’on nous a trop longtemps fait la leçon.

Alors oui, chaque fois que Ouest-France a des malheurs, je débouche une bonne bouteille. 

Non par joie mauvaise devant les difficultés de salariés qui n’ont pas tous démérité. 

Non par haine de la presse locale, dont un pays vivant a besoin.

 Par soulagement de voir que la puissance molle n’est pas immortelle, que les sermons ont un coût, que les lecteurs ne sont pas condamnés à subventionner leur propre humiliation, et qu’un journal, même énorme, même enraciné, même persuadé d’incarner le bien, peut finir par payer son éloignement du réel.

Qu’il retrouve le pays, et nous reparlerons. 

Qu’il cesse de confondre la Bretagne, la Normandie, l’Anjou et le Maine avec une même zone administrative vouée à la démocratie humaniste. 

Qu’il regarde les Bretons, les Normands et les autres habitants de ses terres de diffusion comme des adultes. Qu’il écoute au lieu d’édifier. 

Qu’il raconte au lieu de convertir. 

Qu’il accepte que la Bretagne ne soit pas seulement une zone d’accueil, de transition écologique et de catéchèse progressiste. 

Qu’il redevienne un journal.

En attendant, je garde ma bouteille à portée de la main.

 

Par Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me.

Crédit photo  : DR

 

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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