Les 30 et 31 juillet derniers – il y a tout juste une semaine et cela, déjà, nous semble si lointain –, une marée humaine (évaluée à soixante-dix mille personnes) déferlait sur les plages de Ceuta, ultime enclave européenne en territoire africain.
Qu’y étaient venus chercher, qu’espéraient, que s’imaginaient ces envahisseurs sans armes, dans leur immense majorité de jeunes hommes, la plupart marocains, le reste issus du Sahel ou de plus loin encore, voyageurs sans bagages, à peine vêtus d’un tee-shirt et d’un pantalon, ou même en simple maillot de bain ?
Que la petite cité, espagnole depuis quatre siècles, serait leur porte d’entrée sur la péninsule Ibérique et, de là, sur le reste de l’Europe, à leurs yeux le plus proche et le plus récent avatar de l’Eldorado.
Qu’acceptaient-ils de laisser derrière eux ?
Leur terre natale, leur famille, leur enfance.
Qu’avaient-ils à perdre ? Leur emploi ? Ils n’en avaient pas.
Leur avenir ? Il était bouché.`
Leur vie ? Dès lors qu’elle ne valait rien, l’enjeu, si risqué qu’il fût, en valait la peine.
De fait, près d’une centaine de malheureux devaient périr noyés en tentant d’aborder à la nage aux rives d’un paradis rêvé.
Après à peine quarante-huit heures d’illusion, la quasi-totalité des autres, visiteurs sans carte d’invitation, impitoyablement refoulés, revenaient sous bonne escorte, la tête basse et le cœur gros, à leur point de départ.
L'élément déclencheur
Au fait, quel avait été l’élément déclencheur de cette ruée aussi massive qu’inopinée ?
Dans un premier temps, illustrant le vieil adage suivant lequel, lorsque le sage, du doigt, montre la Lune, les imbéciles gardent les yeux fixés sur le doigt, d’ingénieux commentateurs pointèrent leur index en direction du royaume chérifien.
Mohammed VI, disaient-ils, avait voulu faire pression sur l’Espagne en lui rappelant ses droits sur la modeste enclave ultime vestige de l’ère coloniale, son Gibraltar local, symétrique de l’autre, au moment où la Grande-Bretagne, quant à elle, n’est pas loin de desserrer son emprise sur le légendaire rocher conquis en 1704.
Très ingénieuse hypothèse, en effet, que rien n’est venu confirmer par la suite.
Quelle apparence, en effet, que le roi du Maroc, le jour même où il célébrait le trente-septième anniversaire de son élévation au trône, à Tanger - autant dire à deux pas de Ceuta -, ait jugé opportun d’attirer l’attention de ses sujets et du monde entier sur l’incapacité du Maroc à assurer un emploi et une vie décente à sa jeunesse surdiplômée, sous-employée, sous-payée, et à réfréner l’irrésistible aspiration de son peuple à une vie meilleure, à une vie ailleurs.
D’autres analystes suggéraient une autre piste.
La politique laxiste de Pedro Sánchez avait fait appel d’air. Élémentaire, mon cher Watson.
C’est au moment même où la régularisation massive d’un million d’immigrés clandestins fait débat et fragilise le président du gouvernement espagnol que celui-ci souhaitait en remettre une couche et alimenter les critiques de son opposition et l’animosité de ses partenaires européens et américain.
La célérité de la réaction de Madrid et la fermeté de la reconduite à la frontière des intrus indésirables s’inscrivent en faux contre cette hypothèse.
L’explication était bien plus simple et aurait dû sauter aux yeux dès le premier instant, mais elle était justement trop évidente, comme la lettre volée dans la nouvelle d’Edgar Poe, pour qu’on l’admette d’emblée.
L’origine de l’affaire était tout bonnement un arrêt, rendu le 8 juillet dernier par la Cour suprême de Madrid (équivalent de notre bien-aimé Conseil constitutionnel).
Aux termes de cet arrêt, la haute juridiction rappelait que si l’entrée sans visa sur le territoire espagnol par la frontière terrestre de Ceuta demeurait illégale et exposait les contrevenants à l’expulsion immédiate, il n’en était pas de même pour les visiteurs arrivant par la mer qui, comme chacun le sait, appartient à tout le monde.
Il s’ensuit donc que toute personne débarquant par la plage peut entamer une procédure administrative, de droit si elle est mineure, opposable à son extradition immédiate et pouvant même aboutir à son admission après examen
. Ce qu’on appelait autrefois tout simplement le bouche-à-oreille, ou le téléphone arabe, et qui, se matérialisant aujourd’hui par le smartphone universel, assure la propagation massive de l’information, de la désinformation et de la rumeur, a fait le reste.
Lorsque les Romains de souche s’en remirent aux Barbares
L’incident spectaculaire de Ceuta est clos, après avoir mobilisé l’Espagne, inquiété l’Union européenne et fasciné les médias du monde entier.
Au-delà de ses divers aspects, les uns plutôt drolatiques, les autres hélas dramatiques, que nous dit-il du monde et de son état ?
Il nous dit que vivent aujourd’hui en parallèle, à portée de vue, à portée d’information, à portée de migration, deux types de société, deux systèmes, deux groupes humains qui véhiculent des pressions antagonistes et reposent sur un équilibre précaire.
Qu 'ils soient dotés ou non de richesses naturelles, et donc susceptibles ou non de faire accéder leurs populations à un niveau acceptable de vie et de prospérité, le point commun à la totalité des États autrefois soumis au joug colonial, mais émancipés depuis plus d’un demi-siècle, est que les puissances naguère dominantes, aujourd’hui en voie de régression, notamment démographique, ne disposent plus des droits et des instruments qui leur permettraient d’y renverser des gouvernements, incapables ou corrompus, qui laissent se creuser le fossé entre une oligarchie militaire, politique ou capitaliste et une masse démunie.
Elles ne disposent pas davantage des moyens de coercition ou d’instruction qui freineraient ou empêcheraient un accroissement démographique aussi exponentiel qu’irresponsable.
D’un côté, donc, des pays qui ne font plus d’enfants, où l’on n’accepte plus de remplir certains emplois, où l’on s’endort, confortablement, sur l’acquis.
De l’autre, des peuples prolifiques, laborieux et dynamiques, aspirant à assurer le remplacement d’élites minées par la décadence.
Il en fut déjà ainsi lorsque les Romains de souche, las de porter le fardeau de l’homme civilisé, s’en remirent à des migrants étrangers, qu’ils appelaient Barbares, d’assurer leur intérim.
C’est ainsi qu’ils déléguèrent progressivement à ces peuples - voués, croyaient-ils, à rester de simples auxiliaires - la mission de défendre l’Empire en leur confiant les armes qui leur permirent en effet de le protéger.
Puis de l’attaquer.
Et, pour finir, de le détruire.
Dix siècles de régression s’ensuivirent.
Nous n’en sommes pas là.
Pas encore.
L’incident, mineur et symbolique, de Ceuta est un signal d’alarme.
Il vient nous rappeler que toute la misère du monde frappe à nos portes en nous demandant de les lui ouvrir.
Humblement. Obstinément.
Pacifiquement. Pour l’instant.
Source et Publication : https://www.bvoltaire.fr/ strictement-personnel-