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Acte II : la journée de tous les dangers
Une semaine après les pillages et les incendies du 17 octobre, la France aborde l’« acte II » de la mobilisation contre la vie chère dans un climat de forte tension.
Des manifestations sont interdites, un dispositif policier sans précédent est déployé, et le congrès du RN à Orléans attire des milliers de contre-manifestants.
Pour l’État, l’échec n’est plus permis.
Une semaine après le chaos
La journée qui commence se déroule à l’ombre du samedi précédent. Le 17 octobre, entre 550 000 et 800 000 personnes avaient défilé contre la vie chère et la dégradation des services publics, et 2 397 personnes avaient été interpellées dans la soirée.
Depuis, quelque 3 000 commerces ont été pillés en France.
Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a admis lundi une « perte de contrôle » dans plusieurs grandes villes.
Il a présenté sa démission, qu’Emmanuel Macron a refusée.
C’est dans ce contexte qu’arrive l’« acte II ».
Gilets jaunes, militants pour le climat, syndicats, lycéens et étudiants sont appelés à revenir dans la rue partout en France.
La coordination des gilets jaunes veut rassembler des colères diverses autour du pouvoir d’achat, du prix des carburants et de la précarité.
Le mouvement n’est pas uni pour autant.
Un collectif concurrent, les « gilets jaunes citoyens », a refusé de s’associer à un acte II qui risquerait selon lui d’ajouter du chaos au chaos.
Un dispositif sans précédent
Le gouvernement a décidé de déployer des moyens massifs : 70 000 policiers et gendarmes sur le terrain, soit environ 20 % de plus que le 17 octobre.
Des militaires de l’opération Sentinelle sécurisent les bâtiments sensibles.
Des blindés Centaure de la gendarmerie sont mobilisés.
La doctrine de maintien de l’ordre a été revue pour permettre des interventions plus rapides contre les groupes violents.
L’exécutif a aussi restreint le droit de manifester.
Jeudi, à l’issue d’un conseil de sécurité, Emmanuel Macron a annoncé que seules les manifestations organisées par des syndicats seraient autorisées.
Selon lui, il est préférable qu’aucune manifestation n’ait lieu dans les prochains jours.
Une cinquantaine de responsables associatifs, syndicaux et personnalités ont aussitôt appelé à manifester malgré tout.
La carte des interdictions
Dans plusieurs grandes villes, les préfets ont suivi la consigne.
À Lyon, aucun défilé n’est autorisé : le préfet du Rhône a interdit toute manifestation sur l’ensemble de la commune, et pas seulement dans le centre ravagé il y a une semaine.
Le centre-ville de Lille est interdit à toute manifestation et à tout rassemblement.
À Nice, le rassemblement prévu à 14 heures place Masséna a été interdit, comme tout regroupement dans une large partie du centre. Rouen et Toulon ont pris des mesures similaires.
Marseille a changé de position.
Le préfet des Bouches-du-Rhône avait d’abord interdit toutes les manifestations dans le département.
Il a ensuite fait marche arrière et autorisé un cortège syndical.
Ces interdictions inquiètent les défenseurs des libertés publiques.
Le droit de manifester est une liberté fondamentale, et toute restriction doit être nécessaire et proportionnée.
Le juge administratif peut être saisi en urgence.
À Paris, la justice a déjà annulé jeudi la suspension d’un rassemblement.
Paris, ville sous cloche
La capitale, l’une des villes les plus touchées le 17 octobre, présente un visage inhabituel ce samedi.
Le parcours du cortège a donné lieu à un bras de fer jusqu’à la dernière minute.
L’intersyndicale et la préfecture de police s’étaient entendues sur un itinéraire entre Bastille et Nation.
La préfecture est revenue sur cet accord, en invoquant les violences des semaines précédentes, et a proposé un trajet entre la porte de Vincennes et la porte d’Italie.
Les syndicats ont dénoncé un jeu dangereux et annoncé qu’ils se rendraient à Bastille comme prévu.
Les transports sont fortement perturbés.
Depuis 9 heures, la RATP a fermé à la demande de la préfecture une trentaine de stations, des Champs-Élysées au Quartier latin.
Ces fermetures dessinent un périmètre de protection autour de l’Élysée, de l’Assemblée nationale, des ministères et du Sénat.
Quatre stations sont aussi fermées au sud de la place de la Nation.
La ligne 2 est coupée entre Barbès-Rochechouart et Nation, la ligne 12 entre Madeleine et Notre-Dame-des-Champs.
Le soir, le couvre-feu reste en vigueur.
Les secteurs de République et des Halles sont interdits à toute présence, adultes comme mineurs, de 23 heures à 6 heures, jusqu’au lundi 26 octobre au matin.
Les stations République, Châtelet, Les Halles et Châtelet-Les Halles ferment dès 22 heures.
La culture est elle aussi à l’arrêt.
Le Louvre, le musée d’Orsay et plusieurs autres grands musées parisiens restent exceptionnellement fermés.
La mairie a appelé les habitants à la plus grande vigilance face aux casseurs sans lien avec le mouvement social.
Le préfet de police a, de son côté, invité les commerçants à recourir à la sécurité privée s’ils en ont les moyens.
Beaucoup ont choisi de ne pas ouvrir.
Orléans, l’autre point chaud
À cent kilomètres de Paris, un deuxième foyer de tension s’ajoute.
Le Rassemblement national tient ce week-end son XIXe congrès à Orléans.
Les résultats du vote des adhérents sont annoncés aujourd’hui et doivent confirmer Jordan Bardella à la tête du parti. Marine Le Pen lancera sa campagne présidentielle dimanche lors d’un grand meeting.
Le préfet du Loiret, Hugues Moutouh, attend entre 20 000 et 30 000 contre-manifestants aujourd’hui, à l’appel d’une cinquantaine d’organisations, surtout de gauche.
Olivier Faure, Sophie Binet et Bally Bagayoko doivent y participer.
Le préfet indique aussi que des groupes d’ultragauche ont fait savoir qu’ils voulaient empêcher le congrès.
Près de 3 000 membres des forces de l’ordre sont déployés pour le week-end, et tout rassemblement est interdit dimanche.
Depuis 7 heures, trois ponts de la ville sont fermés à la circulation : les ponts Joffre, George-V et Thinat.
L’heure de vérité
L’enjeu de la journée dépasse le simple bilan des dégâts.
Pour le gouvernement, il s’agit de montrer qu’il peut protéger à la fois les manifestants et les commerces après une semaine de critiques.
Pour les syndicats, il s’agit de faire entendre une colère sociale sans la laisser se perdre dans la violence.
La CGT a annoncé qu’elle serait présente pour protéger ceux qui veulent manifester pacifiquement.
Pour le pays, à six mois de l’élection présidentielle, une nouvelle nuit d’émeutes aurait des conséquences politiques lourdes.
D’autres mobilisations sont déjà annoncées, notamment le 31 octobre.
La suite du mouvement dépendra en grande partie de la manière dont se terminera cette journée.
Quand l’État ne protège plus, de quoi tient-il encore sa légitimité ?
Une phrase a résumé à elle seule le malaise de la semaine : « Restez à l’intérieur, ne vous interposez pas et composez le 17 ».
C’est la consigne du préfet de police aux commerçants parisiens, alors que nombre d’entre eux avaient appelé ce numéro pendant les pillages sans obtenir de réponse.
Derrière ce constat technique se pose une question plus ancienne que la République : que reste-t-il de l’autorité d’un pouvoir qui ne protège plus ?
Un aveu au sommet de l’État
Le 17 octobre, les pillages ont touché des dizaines de villes. Depuis la semaine dernière, quelque 3 000 commerces ont été dévastés en France.
Le ministre de l’Intérieur a reconnu une « perte de contrôle » et présenté sa démission, que le président de la République a refusée.
Le préfet de police de Paris a conseillé aux commerçants d’engager des vigiles privés.
Ce samedi, 70 000 policiers et gendarmes sont mobilisés, des musées sont fermés, des quartiers placés sous couvre-feu et des manifestations interdites.
On peut lire ces événements comme une crise du maintien de l’ordre, avec des effectifs insuffisants, une doctrine inadaptée et une anticipation défaillante.
Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Ce qui vacille, c’est le fondement même de l’obéissance que les citoyens doivent à l’État.
Ce fondement porte un nom simple : la protection.
Aux origines du régalien : protéger pour gouverner
Le mot « régalien » vient des regalia, les droits propres au roi : rendre la justice, battre monnaie, lever des troupes, faire la guerre et la paix.
Ces prérogatives ne sont pas arbitraires.
Toutes servent un même but : garantir la sécurité des personnes et des biens sur un territoire.
L’histoire de France l’illustre bien.
Aux Xe et XIe siècles, le pouvoir royal s’effondre et les seigneurs se livrent à des guerres privées.
Faute d’un roi capable de protéger, c’est l’Église qui tente d’imposer la « paix de Dieu » puis la « trêve de Dieu » pour sauver les paysans, les clercs et les marchands.
La féodalité elle-même repose sur cet échange.
Le vassal doit service et fidélité à son seigneur parce que celui-ci lui doit protection.
Quand le seigneur faillit à cette obligation, le lien se défait.
Les Capétiens ont construit leur légitimité sur cette promesse.
Saint Louis rendant la justice sous le chêne de Vincennes reste l’image du roi justicier, celui qui garantit à chacun que la force ne fera pas le droit.
En 1258, il interdit les guerres privées dans son domaine.
Deux siècles plus tard, Charles VII met fin aux ravages des Écorcheurs, ces bandes de soudards qui pillaient les campagnes après la guerre de Cent Ans.
En 1445, il crée les compagnies d’ordonnance, première armée permanente du royaume.
Les Français acceptent alors un impôt permanent, la taille, précisément parce qu’il finance leur protection.
L’impôt moderne naît d’un échange : je paie, tu me protèges.
Paris confirme cette règle.
En 1667, Louis XIV crée la lieutenance générale de police et la confie à La Reynie, chargé d’assurer la sûreté de la capitale.
En 1800,
Bonaparte fonde la préfecture de police.
L’institution dont émane aujourd’hui la lettre aux commerçants est l’héritière directe de cette mission.
Le contrat : Hobbes, Locke, Rousseau
La philosophie politique moderne a théorisé ce que l’histoire avait établi.
En 1651, au sortir des guerres civiles anglaises, Thomas Hobbes décrit dans le Léviathan un état de nature où chacun menace chacun et où la vie est « solitaire, misérable, dangereuse, animale et brève ».
Pour en sortir, les hommes renoncent à se faire justice eux-mêmes et confient leur force à un souverain.
Hobbes en tire une conséquence souvent oubliée : l’obligation des sujets envers le souverain dure aussi longtemps que la puissance qui permet à celui-ci de les protéger, et pas plus longtemps.
La formule latine protego ergo obligo, « je protège, donc j’oblige », résume ce lien, que le juriste Carl Schmitt qualifiera plus tard de fondement de toute autorité politique.
John Locke, en 1690, va plus loin.
Le gouvernement existe pour préserver la vie, la liberté et les biens de ceux qui l’ont institué.
S’il manque à cette fin, il perd son titre à être obéi.
Rousseau, enfin, rappelle dans le Contrat social que la force seule ne fonde rien : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir. »
Cette transformation de la force en droit n’a qu’une justification : l’avantage commun.
1789 : la force publique, instituée « pour l’avantage de tous »
La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, toujours en vigueur puisqu’elle fait partie de notre bloc de constitutionnalité, exprime cette idée avec une grande clarté.
Son article 2 place la « sûreté » parmi les quatre droits naturels et imprescriptibles que toute association politique a pour but de conserver.
Son article 12 précise : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique : cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »
Tout est dit.
La police et la gendarmerie n’existent pas pour protéger le pouvoir, ses palais et ses ministères.
Elles existent pour garantir les droits de chacun, à commencer par la sûreté.
Le bouclier qui s’est dessiné ce samedi autour de l’Élysée, de l’Assemblée nationale et des ministères, avec ses stations de métro fermées, se comprend.
Mais il ne peut pas tenir lieu de politique quand des quartiers entiers ont été livrés aux pillards une semaine plus tôt.
L’histoire de 1789 donne d’ailleurs une leçon que les gouvernants feraient bien de méditer.
Le 13 juillet, face aux désordres, aux barrières d’octroi incendiées et au pillage du couvent Saint-Lazare, la bourgeoisie parisienne crée sa propre milice, ancêtre de la Garde nationale.
Le pouvoir royal ne protégeait plus Paris : les Parisiens s’en sont chargés eux-mêmes.
Le lendemain, c’était la Bastille.
Quand l’autorité ne remplit plus sa mission, la force publique change de mains, et la légitimité avec elle.
Weber et le monopole qui oblige
Au XXe siècle, Max Weber a défini l’État comme la communauté humaine qui revendique avec succès, sur un territoire donné, le monopole de la violence physique légitime.
Les mots « avec succès » comptent autant que le reste.
Un monopole qui n’est plus exercé n’en est plus un.
Si l’État interdit aux citoyens de se défendre, réglemente strictement les armes et leur demande de ne pas s’interposer, il prend sur lui une obligation de résultat.
Le monopole de la violence légitime a pour contrepartie l’obligation de protéger.
C’est pourquoi la lettre du préfet de police a suscité une telle colère, à gauche comme à droite.
Conseiller aux commerçants de payer des vigiles, c’est reconnaître que la sécurité devient un service marchand, accessible à ceux qui peuvent se l’offrir.
C’est un retour discret à la protection seigneuriale, où chacun est défendu selon ses moyens.
Les commerçants qui ne peuvent pas payer, et les habitants des rues ravagées, comprennent qu’ils sont seuls.
La légitimité se perd par morceaux
Il serait faux de dire qu’un gouvernement débordé un samedi perd du jour au lendemain toute légitimité.
Celle-ci repose aussi sur l’élection, sur le respect des institutions et sur l’État de droit.
Mais elle peut s’éroder lentement.
Chaque appel au 17 resté sans réponse, chaque vitrine brisée sans suite judiciaire, chaque condamnation vécue comme dérisoire l’affaiblit un peu plus.
Les signes de cette érosion sont visibles.
Selon un sondage Elabe pour BFMTV publié cette semaine, six Français sur dix estiment devoir assurer eux-mêmes leur sécurité.
Les armureries manquent de bombes lacrymogènes.
Des riverains s’organisent en groupes de voisins.
Certains parlent ouvertement de s’armer.
Ce n’est pas le signe d’un peuple qui se radicalise.
C’est le signe d’un peuple qui reprend, faute de mieux, une part de ce qu’il avait confiée à l’État.
Le danger est double.
D’un côté, l’autodéfense individuelle peut mener à l’escalade, aux bavures et à l’apparition de milices, que le droit ne peut tolérer.
De l’autre, un État qui n’est plus craint par les casseurs ni cru par les honnêtes gens n’a plus guère que la force brute à opposer à la prochaine crise.
Une force sans légitimité, Rousseau l’avait compris, ne dure pas.
Reprendre la promesse régalienne
La conclusion n’est pas de céder à la tentation de la défense privée.
Elle est de rappeler l’exécutif à sa première obligation.
Avant les grandes réformes, les plans de relance et les discours sur l’avenir, l’État doit garantir que celui qui appelle à l’aide sera secouru, que celui qui pille sera arrêté et que celui qui est arrêté sera jugé.
Ce n’est ni une idée de droite ni une idée de gauche.
C’est le contrat sur lequel repose, depuis mille ans, l’obéissance des Français à ceux qui les gouvernent.
Saint Louis rendait la justice sous un chêne et Charles VII chassait les Écorcheurs.
L’État d’aujourd’hui dispose de moyens que les rois n’auraient pas imaginés.
Il lui reste à montrer qu’il se souvient de sa raison d’être.








