mardi 7 avril 2026

BUENOS AIRES : DANS LES COULISSES D' UNE GUERRE DE L' INFORMATION ! ( BALBINO KATZ )

 TRIBUNE LIBRE

Buenos Aires : dans les coulisses d’une guerre 

de l’information à bas bruit

En ce samedi matin, je m’étais fait une joie à l’idée de me promener dans la réserve écologique de Buenos Aires, mais la pluie avait clos les grilles du parc, comme on referme un livre ancien dont les pages menacent de se déchirer sous des doigts trop pressés.

 À Buenos Aires, la Réserve écologique, ce vaste ruban vert qui longe le Río de la Plata, ne s’offre pas aux promeneurs lorsque la terre se fait boue, afin d’épargner aux sentiers une usure accélérée sous les pas des promeneurs.

Je dus rebrousser chemin, non sans quelque contrariété, et pris le parti de rentrer à pied, en longeant les docks de Puerto Madero, ce quartier de verre et d’acier arraché au fleuve, sorte de mirage urbanistique où la ville joue à se rêver un Manhattan de l’Atlantique sud.

 

C’est là, entre deux façades lisses et des reflets d’eau couleur d’étain, que mon regard fut happé par une scène d’un autre âge.

 Assis sur un banc, un vieil homme, coiffé d’un panama d’une élégance surannée, tenait entre ses mains un exemplaire de La Nación. 

Le papier, déjà rare en ces contrées livrées à l’immédiateté numérique, avait cette dignité silencieuse des objets qui résistent. 

En une, un titre saillant, presque brutal, évoquait un scandale où se mêlaient espionnage, presse et influences étrangères.

Comme il est pratiquement impossible d’acheter un exemplaire papier de la Nacion, je dus patienter et, plus tard, chez moi, découvrir la véritable nature de ce titre aperçu à la hâte entre les mains du vieil homme au panama. 

J’ouvris La Nación+, et laissai défiler les images jusqu’à ce que le sujet s’impose avec une netteté singulière. 

Il ne s’agissait plus d’un simple scandale médiatique, mais d’un système patient, presque méthodique, d’influence étrangère à bas bruit.

L’enquête, menée notamment par la journaliste Diana Cariboni en lien avec le consortium Forbidden Stories, reposait sur une fuite de soixante-seize documents internes. 

Ceux-ci décrivaient les opérations d’une structure baptisée « La Compañía », présentée comme une excroissance informationnelle de l’ancien dispositif Groupe Wagner, désormais placée sous l’orbite des services russes, notamment le SVR dirigé par Sergei Naryshkin.

Les noms propres, soudain, surgissaient. 

Un certain Alexey Evgenievich Shilov, coordinateur des opérations en Amérique latine, chargé d’orchestrer cette campagne d’influence entre 2024 et 2025. 

Des relais locaux, identifiés par les services argentins, comme Lev Konstantinovich ou Irina Iakovenko, soupçonnés d’assurer le financement et la mise en réseau des intermédiaires. 

Derrière ces figures, une mécanique bien huilée, faite de tableaux Excel, de budgets détaillés et de stratégies éditoriales soigneusement calibrées.

Plus de deux cent cinquante articles furent ainsi disséminés entre juin et octobre 2024 dans une constellation de médias aux lignes éditoriales pourtant disparates. 

Parmi eux, des titres comme El Destape, C5N, Ámbito ou encore Tiempo Argentino. 

Tous ont nié avoir sciemment participé à une telle entreprise, évoquant des contenus reçus via des circuits habituels, souvent gratuits, parfois anonymes.

 

Stratégies médias

Le procédé, en lui-même, n’avait rien d’extraordinaire.

 Il exploitait au contraire les failles les plus ordinaires du système médiatique contemporain. 

Des articles proposés par des agences, des signatures inconnues, des contenus prêts à publier pour des rédactions en flux tendu.

 Là réside peut-être la véritable subtilité de l’opération, elle ne s’impose pas, elle s’insinue.

Certains exemples confinent pourtant à l’absurde. 

Ainsi de ce récit, publié durant l’été 2024, évoquant l’arrestation de prétendus terroristes argentins au Chili, accusés de vouloir saboter un gazoduc dans une opération attribuée au gouvernement de Javier Milei. 

L’histoire était entièrement fictive.

 Aucun terroriste, aucun sabotage, aucune réunion secrète avec Gabriel Boric. 

Pourtant, le texte avait circulé, commenté, relayé.

 

Les signatures elles-mêmes relevaient parfois de la pure fabrication. 

Un certain «Gabriel di Taranto», présenté comme spécialiste en communication politique, n’existait pas.

 Ni trace universitaire, ni activité réelle. 

Son visage avait été généré artificiellement. 

D’autres noms, comme «Fernanda Velásquez», n’apparaissaient nulle part ailleurs que dans ces publications. 

Une galerie d’auteurs fantômes, convoqués pour donner au faux les apparences du vrai.

À l’écran, les journalistes de La Nación+ insistaient sur un point essentiel, peut-être le plus troublant.

 Rien ne permettait d’affirmer que les rédactions elles-mêmes avaient conscience de participer à une opération d’influence étrangère. 

La chaîne d’intermédiation, complexe et fragmentée, permettait à chacun de se défausser sur un échelon antérieur. 

Au bout du compte, l’origine se perdait.

 

Politique

Ce que ces révélations dessinent, au-delà des noms et des faits, c’est une transformation silencieuse de la vie publique elle-même. 

Elle ne se joue plus seulement dans les institutions visibles, mais dans les interstices de l’information. Elle ne détruit pas, elle altère.

 Elle ne convainc pas, elle trouble.

 À mesure que les flux s’accélèrent et que les médiations s’effacent, l’esprit public devient un terrain meuble, livré aux influences les plus discrètes.

Il faut ajouter à cela un élément plus troublant encore. Ces opérations d’influence ne se déploient pas dans un espace neutre. 

Elles viennent se greffer sur un paysage médiatique déjà fragilisé, où l’information n’est plus donnée pour elle-même, mais ordonnée selon des grilles de lecture préétablies. 

Plusieurs travaux, notamment ceux de Observatoire du journalisme (OJIM), ont ainsi mis en lumière l’homogénéité sociologique et idéologique d’une large part du corps journalistique, marqué par des sensibilités majoritairement situées à gauche.

Non point nécessairement par malveillance, mais par conformisme, par adhésion implicite à un certain horizon intellectuel, l’information tend alors à se structurer selon des catégories préexistantes, privilégiant certains récits, en négligeant d’autres, et orientant le regard sans toujours s’en apercevoir.

 Dès lors, la déformation ne vient plus seulement de l’extérieur.

Elle trouve, à l’intérieur même du système, des points d’appui, des zones de résonance. 

Ce qui rend l’influence étrangère d’autant plus difficile à discerner qu’elle épouse des formes déjà familières, qu’elle prolonge des biais existants, qu’elle accentue des inclinations préalables sans jamais apparaître comme une rupture.

Il n’est même plus nécessaire de mentir frontalement. 

Il suffit d’insister, de répéter, de déplacer imperceptiblement l’accent.

 Une rumeur bien orientée, une information légèrement infléchie, un doute savamment entretenu, et c’est l’ensemble du paysage qui se déforme. 

Le citoyen, croyant s’informer, participe à son insu à sa propre désorientation. 

La vérité ne disparaît pas, elle se dissout.

Je repensais alors à ce parc fermé, à ces sentiers que l’on protège de la pluie pour éviter qu’ils ne se défassent sous les pas.

 Dans le monde physique, l’on sait encore prévenir l’usure. 

On ferme les grilles, on attend que la terre se resserre, que le sol retrouve sa tenue.

 Rien de tel dans l’ordre de l’esprit. 

Aucun gardien n’en interdit l’accès, aucune saison n’en suspend l’usage.

Et je repensais, en éteignant l’écran, à ce vieil homme et à son journal de papier. 

Il croyait tenir entre ses mains un fragment du réel. 

Peut-être n’en tenait-il déjà plus que l’ombre.
La pluie avait cessé sur Buenos Aires, et les silhouettes des gratte-ciels de Puerto Madero se reflétaient dans les eaux lourdes du fleuve. 

Mais une autre humidité, plus insidieuse, s’était installée. 

Elle ne détrempe pas les sols, elle gagne les esprits. 

Elle les assouplit, les rend perméables, jusqu’à ce que plus rien n’y laisse d’empreinte durable, sinon le passage confus des influences qui les traversent.

 

Par Balbino Katz
Envoyé spécial de Breizh info en Argentine
balbino.katz@pm.me

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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

ET AUSSI

Malouines : mémoire argentine, puissance 

britannique — le retour du réel

Je me tenais ce matin du 2 avril à quelques pas du mémorial des Malouines, au cœur de Buenos Aires, là où la pierre, le vent et les silences s’accordent pour rappeler aux vivants ce que les nations refusent d’oublier.
 La cérémonie officielle venait de s’achever dans une gravité presque antique, faite de gestes mesurés, de drapeaux inclinés et de regards retenus. 
Dans cette lumière légèrement voilée de l’automne austral, les silhouettes se détachaient avec netteté, comme dans ces tableaux anciens où l’ histoire semble suspendue un instant avant de reprendre son cours.

Les anciens combattants se dispersaient par petits groupes, les familles s’attardaient encore, comme si quitter les lieux eût déjà été consentir à l’oubli. 

J’aperçus alors Javier Milei s’éloigner, entouré de sa sœur, de son chef de cabinet et d’un cortège dense de ministres et d’officiers. La scène avait quelque chose d’ordonné, presque hiératique, comme si le pouvoir cherchait à retrouver, le temps d’une cérémonie, une continuité que les convulsions  politiques des dernières années avaient ébranlée.

 

Histoire

Une absence troublait pourtant cette ordonnance : celle de Victoria Villarruel, dont la fonction eût naturellement commandé la présence. 

Elle n’était pas là, et cette absence, dans un moment de recueillement national, en disait davantage que bien des discours.

 Le président, qui protège avec une fidélité sans faille Manuel Adorni en dépit des controverses qui l’entourent, poursuit à l’égard de sa vice-présidente une hostilité persistante, comme si la rivalité personnelle devait l’emporter sur la nécessité d’une unité symbolique au sommet de l’État.

 Cette dissymétrie révèle moins une stratégie qu’un tempérament : des adhésions absolues et des ruptures irréconciliables, où la loyauté personnelle prime parfois sur la cohérence  politique.

Il serait pourtant erroné de réduire la journée à ces querelles d’hommes. 

Ce qui s’exprimait ici relevait d’un temps plus long, d’une mémoire qui excède les gouvernements et traverse les générations.

 Les Malouines, en Argentine, ne sont ni un dossier diplomatique parmi d’autres, ni un sujet secondaire. 

Elles constituent un point fixe, un repère immobile dans un monde mouvant, une blessure que le temps n’a ni refermée ni même atténuée. Un noyau dur autour duquel s’organise encore une part essentielle du sentiment national.

L’histoire, à cet égard, ne souffre guère de contestation. 

Les îles furent d’abord reconnues et nommées par des Bretons de Saint-Malo, avant que la France ne renonce à ses droits au profit de l’Espagne, dont l’Argentine hérita juridiquement après son émancipation. 

Lorsque les autorités argentines y établirent un gouverneur et une présence effective, elles s’inscrivirent dans une continuité incontestable.

 L’expulsion de 1833 par la Royal Navy ne releva pas d’un arbitrage, mais d’un fait de force pur et simple.

 

Politique

Il faut même aller plus loin, car le titre britannique lui-même, à bien des égards, apparaît historiquement fragile.

 Des engagements internationaux anciens, tels que le traité d’Utrecht de 1713 ou la convention de Nootka de 1790, limitaient explicitement les possibilités d’implantation britannique dans les espaces relevant de la souveraineté espagnole. 

Les propres correspondances diplomatiques britanniques du XVIIIe siècle reconnaissaient cette contrainte.

 Il n’est pas indifférent que le duc de Wellington lui-même ait pu douter, dans une lettre privée, de la solidité juridique de la souveraineté anglaise sur ces îles.

Un acteur souvent négligé joua pourtant un rôle décisif dans cette séquence : les États-Unis. 

En 1831, un navire de guerre américain, sous pavillon français, détruisit les installations du gouverneur argentin Luis Vernet dans une opération que Washington qualifiera plus tard d’illégale.

 Ce geste désorganisa la présence argentine et laissa les îles vulnérables. 

L’année suivante, les Britanniques purent intervenir et s’emparer des îles. 

Un acte américain, désavoué mais irréversible, ouvrit ainsi la voie à l’occupation britannique.

L’affaire ne s’arrêta pas là. 

Elle remonta jusqu’aux plus hautes instances américaines, et la Cour suprême, saisie en 1839, affirma que la reconnaissance de la souveraineté relevait exclusivement du pouvoir exécutif.

 Ce refus de trancher, loin d’être anodin, institua une forme de neutralité stratégique qui n’a jamais été levée depuis lors. 

Aucun président américain n’a, à ce jour, reconnu formellement la souveraineté britannique sur les Malouines. 

Ce silence, qui pouvait sembler insignifiant dans un monde figé par les équilibres du XIXe siècle puis de la guerre froide, prend aujourd’hui une portée nouvelle.

Dans le même temps, l’ambassadeur argentin Carlos María de Alvear s’efforçait, documents à l’appui, de démontrer la réalité d’une administration argentine organisée, peuplée, reconnue, interrompue seulement par la force. Il ne s’agissait pas d’une revendication abstraite, mais d’un fait historique étayé, incarné, presque tangible.

 Cette démarche se heurta pourtant à une inertie diplomatique qui traduisait moins l’indifférence que le refus américain de s’engager dans un arbitrage qui eût contrarié les équilibres du moment.

Tout ce qui suivit ne fut qu’un effort pour habiller ce fait initial d’une légitimité rétrospective. 

Londres invoque aujourd’hui le principe d’autodétermination des peuples, en s’appuyant sur la volonté des habitants actuels. 

Or ces derniers sont, pour l’essentiel, les descendants d’une population installée après l’éviction des autorités argentines. 

Le principe d’autodétermination, appliqué à une population issue d’une substitution, devient un instrument de légitimation d’un fait accompli. 

L’ histoire est alors sommée de s’effacer devant la sociologie.

Cette mécanique n’est pas sans analogie avec d’autres situations contemporaines, y compris en Europe, où l’on pourrait imaginer que des territoires anciennement constitutifs d’une nation voient leur appartenance contestée au nom de leur composition démographique actuelle. 

Il est des raisonnements qui, poussés à leur terme, dissolvent l’idée même de continuité nationale.

Pendant des décennies, l’Argentine a cru pouvoir corriger cette anomalie par les voies du droit et de la diplomatie : résolutions des Nations unies, appels au dialogue, argumentaires juridiques.

 Quarante années de démarches n’ont pas modifié d’un pouce le statu quo, précisément parce que le pouvoir réel ne se déplace pas au rythme des déclarations.

 Tant que l’Atlantique Sud demeurait périphérique dans la hiérarchie des intérêts mondiaux, la présence britannique y apparaissait comme une anomalie tolérable, presque invisible.

Or cette périphérie est en train de disparaître.

 

Les États-Unis redécouvrent le continent américain comme un espace stratégique à part entière. 

Ce retour à une logique néo-monroïste se traduit par des actes concrets : intérêt renouvelé pour les espaces polaires, vigilance face aux implantations chinoises en Amérique latine, et signaux discrets comme l’arrivée d’un appareil militaire américain à Ushuaïa accompagné d’une délégation du Congrès.

 L’Atlantique Sud cesse d’être un angle mort pour devenir un théâtre possible de compétition.

Dans ce contexte, la position de l’Argentine se transforme. 

En se rapprochant de Washington et en se présentant comme un partenaire fiable, elle acquiert une marge de manœuvre nouvelle. Le silence américain sur la souveraineté des îles devient un levier.

 Donald Trump, peu enclin aux fidélités traditionnelles envers Londres, pourrait, dans certaines circonstances, considérer la question sous un angle strictement stratégique plutôt que sentimental.

Ainsi se vérifie une fois encore ce que Ernst Jünger entrevoyait : sous les constructions juridiques les plus élaborées, le réel finit toujours par revenir, et avec lui la décision, la puissance, et, en dernier ressort, la force.

Il serait cependant imprudent de conclure à une résolution rapide. 

Les nations avancent avec lenteur. L’Argentine a engagé un mouvement de réarmement et de réhabilitation de ses forces armées, rompant avec une longue période de marginalisation. 

Si cette orientation se confirme, elle pourrait, à terme, modifier l’équilibre militaire régional. 

Car chaque nation, au fond, conserve en elle une géographie stratégique propre : le Chili regarde vers ses frontières du nord et du sud, et l’Argentine, qu’elle le veuille ou non, demeure tournée vers ces îles comme vers une ligne de destin.

L’avenir dépendra aussi de la capacité de Buenos Aires à proposer une perspective crédible aux habitants des îles. 

Le président lui-même a esquissé cette idée : la prospérité et la puissance retrouvées de l’Argentine pourraient, un jour, rendre désirable un rattachement volontaire

. Ce pari, qui peut sembler audacieux, n’est pas sans précédent. 

Les appartenances  politiques ne sont jamais totalement figées, surtout lorsque les conditions matérielles et symboliques évoluent.

 Non plus une contrainte, mais une alternative ; non plus un passé à réparer, mais un avenir à construire.

En quittant les abords du mémorial, je songeais à ces visages croisés, à ces familles, à ces anciens soldats et à ces enfants qui apprennent déjà le nom des îles comme on apprend celui d’un parent absent.

 Pour eux, comme pour une grande partie du peuple argentin, la question est d’une simplicité désarmante.

Les Malouines ne sont pas une revendication.

Elles sont une mémoire.

Et toute mémoire, lorsqu’elle est portée par un peuple entier, finit un jour par redevenir une volonté.

Balbino Katz
Envoyé spécial de Breizh info en Argentine

balbino.katz@pm.me

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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