Les horaires d’été ont ceci de commun avec certaines réformes
administratives qu’ils sont probablement conçus par des gens qui ne les
subissent jamais.
Mon voyage régulier vers Rennes m’impose désormais,
après que le car venu du bord de mer m’a déposé de bon matin, cinquante
minutes de battement dans la gare de Quimper.
Cinquante minutes, c’est
trop pour boire un café sans en commander un second et trop peu pour
entreprendre quoi que ce soit de sérieux.
Je tourne donc dans cette
belle gare refaite à neuf, pimpante et proprette, jusqu’à ce que mes pas
me conduisent fatalement à la Maison de la Presse.
C’est là que je suis tombé sur un revenant : Le Monde diplomatique.
Je n’avais probablement pas ouvert le mensuel depuis trente ans.
Son nom
m’est pourtant demeuré familier pour une raison singulière : à Buenos
Aires, où je suis né, son édition espagnole appartient depuis longtemps
au paysage de l’intelligentsia de gauche.
Elle traîne dans les
librairies, chez les universitaires, les professeurs, les étudiants
politisés et cette bourgeoisie porteña qui aime refaire le monde autour
d’un café.
J’ai donc acheté le Diplo avec ce petit plaisir que l’on
éprouve à retrouver un objet de jeunesse dont on avait presque oublié
l’existence.
Sur le quai, je me suis installé dans la salle d’attente.
J’y
partageais la banquette avec un monsieur de mon âge qui lisait
consciencieusement l’édition imprimée de Libération.
Il leva les yeux,
aperçut Le Monde diplomatique entre mes mains et m’adressa ce regard de
connivence que s’échangent les membres d’une confrérie lorsqu’ils
reconnaissent leurs signes.
Je lui rendis son sourire.
Nous voilà donc,
devait-il penser, deux vieux gauchards, deux archéo-gauchos survivants
de temps meilleurs, fidèles à la presse de gauche et probablement
convaincus qu’un supplément de vivre-ensemble guérira l’humanité de ses
mauvaises manières.
J’eus quelque scrupule à entretenir le malentendu.
S’il avait su ce
que je pensais réellement de l’immigration, du progressisme, de la
gauche culturelle et de quelques autres articles de son bréviaire
quotidien, il aurait peut-être changé de salle d’attente.
Le train
tardait encore ; j’ouvris mon journal.
L’impression fut étrange.
Lire Le Monde diplomatique en 2026
ressemble parfois à ouvrir une fenêtre sur une époque qui refuse de
comprendre qu’elle s’achève.
Les mêmes puissances maléfiques gouvernent
encore l’univers ; le capitalisme demeure ce grand animal abstrait
auquel tout finit par être imputé ; les peuples attendent toujours leur
émancipation.
Quelques causes ont changé de sexe ou de couleur,
l’écologie est passée par là, le migrant a souvent remplacé le
prolétaire, cependant la charpente reste celle que j’entendais déjà
craquer dans ma jeunesse.
Au milieu de ce capharnaüm idéologique se trouvait pourtant une
double page fort digne d’intérêt, signée Evgeny Morozov et consacrée à
la gauche face à l’intelligence artificielle.
Son interrogation est
sérieuse : que devient une doctrine politique fondée depuis deux siècles
sur l’émancipation collective lorsque chacun peut soudain acquérir,
devant son clavier, une puissance d’action qui exigeait autrefois un
syndicat, un parti, un avocat ou tout au moins un camarade sachant
rédiger une lettre ?
Morozov part d’exemples modestes.
Un automobiliste fait annuler une
amende injustifiée avec l’aide de ChatGPT ; ailleurs, des locataires
affrontent un propriétaire, des migrants contestent une décision
administrative, des malades discutent avec leur assureur.
Autant de gens
sans compétences juridiques particulières, sans relations ni argent,
auxquels l’intelligence artificielle fournit soudain une sorte de
prothèse intellectuelle.
La scène manque évidemment du panache des barricades. La vieille
légende de la gauche veut que toute émancipation soit née sur le pavé,
dans la grève et l’affrontement.
C’est oublier un peu vite la croissance
économique, l’élévation générale du niveau de vie, les compromis
sociaux et les réformes imposées parfois d’en haut.
Bismarck ne fut pas
précisément un bolchevik et l’Allemagne des années 1880 mit pourtant en
place une législation sociale qui allait inspirer une partie de
l’Europe.
Le monde de Morozov est tout différent.
L’émancipation peut désormais
commencer devant un écran, en pantoufles, à onze heures du soir, entre
la facture d’électricité et la déclaration d’impôts.
Celui qui ne sait
pas répondre à son propriétaire se fait rédiger une lettre ; celui qui
ne comprend rien à un contrat demande qu’on le lui explique ; le
contribuable décrypte une procédure et le salarié prépare son entretien.
Le savoir qui séparait naguère le professionnel du profane commence à
suinter par toutes les fissures.
Le lumpenprolétariat contemporain vient ainsi de se découvrir un
avocat, un professeur, un secrétaire et parfois même un contradicteur.
Tout cela tient dans une machine et voilà qui, en bonne logique, devrait
ravir la gauche.
Or une grande partie de la gauche organisée regarde l’intelligence
artificielle comme un bedeau médiéval aurait considéré quelque diablerie
sortie de l’atelier d’un alchimiste.
Elle y voit le vol des créateurs,
la destruction des emplois, la consommation d’électricité, la
spéculation et la domination des multinationales.
Il faut ralentir,
réglementer, taxer, socialiser. Morozov comprend le paradoxe : l’IA
pourrait être à la fois la plus grande chance du socialisme depuis un
siècle et la pire menace pour son existence.
Car si l’individu peut se défendre seul, à quoi sert l’organisation chargée jusqu’alors de le défendre ?
Le syndicat vivait en partie d’une asymétrie.
Face au patron, au
juriste, au propriétaire ou à l’administration, l’homme seul ne pesait
guère.
Il lui fallait des permanents, des dossiers, l’expérience
accumulée par les autres.
Le parti fournissait lui aussi un langage, des
arguments, une lecture du monde.
L’intelligence artificielle commence à
distribuer une partie de ce viatique sans exiger de carte syndicale ni trois heures de réunion le jeudi soir.
Le phénomène dépasse d’ailleurs la gauche.
Toutes les corporations
bâties sur la rareté du savoir sentent le plancher trembler sous leurs
pieds.
Le journaliste, le professeur, le traducteur, le juriste, le
consultant et quantité d’autres découvrent qu’une part de leur magistère
reposait sur l’accès privilégié à une information difficile à trouver
ou à organiser.
La bibliothèque vient de se mettre à parler, et elle
répond même aux sots, ce qui n’est pas le moindre de ses prodiges.
La gauche organisée demeure pourtant intellectuellement tributaire de
la société industrielle qui l’a enfantée.
Elle raisonne en heures
travaillées, qualifications, salaires, emplois supprimés ou créés.
Ce
sont des questions légitimes, seulement elles passent à côté d’une autre
: que devient l’homme lorsqu’un outil lui restitue une capacité qu’il
avait abandonnée aux spécialistes ?
Morozov pose fort bien la question.
Il voit dans l’intelligence
artificielle un immense dépôt de savoir humain : textes, raisonnements,
recettes, procédures, expériences, petites trouvailles accumulées par
des millions d’utilisateurs.
Son idée consiste à soustraire ce savoir à
la seule propriété des entreprises qui l’exploitent et à le restituer
sous forme de capacités communes.
Le locataire qui découvre comment
vaincre un bailleur abusif n’aurait pas seulement gagné son affaire ;
son expérience servirait demain à un autre locataire.
L’idée n’est nullement sotte.
Elle est même autrement plus subtile
que la vieille ritournelle consistant à taxer le robot avant qu’il ne
vole l’emploi de Marcel.
On reconnaît toutefois le vieux rêve
socialiste, simplement transposé de l’usine dans le nuage informatique.
C’est là que Morozov me semble manquer le tournant de notre époque.
Son intelligence artificielle est prodigieusement moderne ; son homme
demeure celui de 1890.
Il suppose encore que des individus placés dans
des situations matérielles semblables finiront naturellement par
transformer cette ressemblance en solidarité durable : les locataires
parce qu’ils sont locataires, les travailleurs parce qu’ils travaillent,
les migrants parce qu’ils affrontent une administration.
Or cette mécanique s’est grippée. L’État-providence a lui-même
remplacé nombre d’anciennes solidarités par le guichet, la caisse
publique et le professionnel.
L’immigration de masse a ensuite fracturé
une partie des vieux milieux populaires.
Le monde ouvrier n’était certes
pas un chromo attendrissant ; il possédait pourtant une langue commune,
des quartiers, des cafés, des clubs, des familles, parfois des
paroisses, des souvenirs et des manières de vivre.
Le syndicat venait se
greffer sur un corps social qui existait avant lui.
Lorsque ce substrat disparaît, l’appel abstrait à la solidarité porte
moins loin.
Les hommes ne se distribuent pas dans l’espace comme les
pois chiches dans un sac.
Ils cherchent ceux dont ils comprennent la
langue, les codes, la religion, les mœurs et les façons d’élever les
enfants.
Les Français le font, les Maghrébins aussi, les Africains, les
Asiatiques, les Juifs ou les musulmans également.
Toute l’histoire
humaine le montre avec une constance assez décourageante pour les
ingénieurs du vivre-ensemble.
À mesure que les anciennes solidarités de classe perdent de leur
force, des appartenances plus anciennes reviennent donc au premier plan :
famille, religion, origine, terroir, communauté de mémoire.
Morozov
pense encore que la société de demain inventera de nouvelles
institutions universelles, là où elle pourrait fort bien produire de
nouvelles communautés particulières.
L’intelligence artificielle accélère peut-être ce mouvement.
Un
syndicat de locataires fonctionnera tant qu’il faudra affronter le
bailleur. Une fois le conflit terminé, pourquoi ces gens resteraient-ils
ensemble ?
L’IA permet justement de recueillir l’expérience des uns
sans partager leur vie : j’apprends de votre victoire sans vous
connaître, la machine adapte votre méthode à mon cas, puis chacun
retourne chez soi.
Elle garde le savoir et supprime la réunion.
C’est peut-être là ce qu’elle possède de plus redoutable pour la vieille gauche.
La force du mouvement ouvrier ne résidait pas seulement dans les
informations qu’il accumulait, mais dans les hommes qui se rencontraient
pour les accumuler.
Une permanence syndicale n’était pas une base de
données.
C’était une table, du mauvais café, des engueulades, des tracts
et des camarades que l’on connaissait depuis vingt ans.
La transmission
du savoir fabriquait en même temps de l’appartenance.
La machine sépare
désormais les deux.
Le monde qui vient pourrait donc être bien plus étrange que celui
qu’imagine Morozov : des individus prodigieusement assistés par des
intelligences artificielles, capables de se passer d’une foule
d’intermédiaires, et simultanément des communautés humaines de plus en
plus refermées autour de leurs appartenances.
Une sorte de Liban bardé
de fibre optique et muni d’intelligences artificielles. On habiterait la
même métropole sans vivre tout à fait dans la même société.
Le paradoxe est savoureux.
La gauche historique promettait à
l’individu sa libération par le collectif : entre dans le syndicat,
rejoins le parti, organise-toi avec tes camarades et tu deviendras plus
puissant.
L’intelligence artificielle murmure l’exact contraire :
demande-moi, je vais t’aider tout de suite.
Pas demain après la
révolution, pas lorsque le rapport de force aura changé.
Maintenant.
On comprend que la gauche s’en méfie.
Son problème n’est peut-être
pas seulement que l’intelligence artificielle appartienne aux
capitalistes ; son problème véritable est qu’elle fonctionne et qu’elle
rend parfois superflu celui qui prétendait vous émanciper.
J’ai fini de lire Le Monde diplomatique quelque part entre Quimper et
Rennes avec un sentiment que je n’éprouve pas souvent devant la presse
de gauche : celui d’y avoir trouvé une vraie question.
Morozov voit
clairement que l’IA peut devenir une machine d’émancipation individuelle
et qu’elle sape ainsi le vieux fondement organisationnel de la gauche.
Son regard s’arrête seulement lorsqu’il cherche à reconstruire avec
cette matière nouvelle la maison d’hier.
Pour imaginer ce qui pourrait lui succéder, je crois finalement moins
à Morozov qu’à Iain M. Banks.
Dans le cycle de la Culture, Banks avait
pensé une société où l’intelligence artificielle, l’automatisation et
l’abondance rendent presque dérisoire la vieille question de la
possession des moyens de production.
L’homme ne doit plus être libéré de
l’usine : l’usine n’a presque plus besoin de lui.
Restent alors les
questions autrement plus difficiles : que faire de sa liberté, pourquoi
agir, à quoi appartenir et que transmettre ?
À Rennes, j’ai replié le Diplo et l’ai glissé dans mon sac.
J’avais
commencé le voyage en croyant acheter, pour tromper cinquante minutes
d’ennui quimpérois, une relique de l’ancien monde.
J’y avais trouvé,
entre quelques vieilles antiennes, une question extraordinairement
neuve.
Le journal avait seulement oublié que le train de l’Histoire, lui
aussi, change parfois d’horaire en été.
Par Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et
corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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