J’étais attablé au bar des Brisants, à la Pointe de Lechiagat, devant mon café et la mer, avec le Figaro Magazine ouvert
sur la table.
Je pourrais prétendre que je m’y étais installé pour
méditer sur l’identité, le plurilinguisme et les subtilités de l’âme
cosmopolite ; la vérité est plus prosaïque : je lisais mon journal.
C’est un des privilèges de l’âge que de ne plus devoir donner aux
occupations ordinaires des prétextes importants.
Je suis tombé sur la nécrologie de Philippe Bouvard, mort à Cannes à
quatre-vingt-seize ans.
On savait l’homme vieux ; on le croyait presque
indestructible, comme ces meubles bourgeois dont personne ne se souvient
plus très bien quand ils sont entrés dans la maison et dont la
disparition laisse soudain un vide disproportionné à leur utilité.
Bouvard appartenait depuis si longtemps au paysage médiatique français
que sa présence semblait avoir précédé la télévision elle-même.
Le portrait que lui consacre Stéphane Hoffmann rappelle ce que fut cette prodigieuse carrière. Bouvard entra au Figaro en
1952 comme garçon de courses au service photographique, se mit à
allonger les légendes des clichés qu’il transportait, finit par écrire
les articles eux-mêmes, puis devint journaliste, chroniqueur parisien,
homme de radio et de télévision.
Il comptait lui-même 30 000 articles,
25 000 heures de radio, 15 000 heures de télévision et plus de soixante
livres.
Entré à RTL en 1967, il devait y rester plus d’un demi-siècle ;
ses Grosses Têtes dépassèrent les 12 000 émissions.
À cela s’ajoutèrent France-Soir, Paris Match, Nice-Matin, Le Figaro Magazine, les émissions de télévision et le Théâtre de Bouvard.
Une anecdote résume joliment le personnage.
Lorsqu’en 2000 un
directeur des programmes décida que Bouvard avait fait son temps et
qu’il fallait, selon l’épouvantable vocabulaire des gens de médias, «
rajeunir la grille », l’audience de RTL s’effondra.
On rappela le vieil
homme, qui se contenta de constater que « le seul bon directeur des
programmes, c’est le public ».
Cette maxime pourrait avantageusement
remplacer bien des séminaires de communication.
Une chose cependant m’a arrêté dans la lecture de cette nécrologie.
J’ignorais les origines juives de Philippe Bouvard.
Non pas que
l’information eût été cachée ; je n’y avais simplement jamais prêté
attention.
Elle n’entrait pas dans l’image que j’avais de lui, parce que
cette image était intégralement française, et même furieusement
française.
Bouvard incarnait une forme de gauloiserie qui me semble plus difficilement compréhensible aujourd’hui.
Aux Grosses Têtes,
il était beaucoup question des femmes, du lit, des cocus, des appétits
divers et de toutes ces choses dont les Français, peuple que l’on dit
cartésien, ont toujours aimé parler avec une application considérable.
L’humour y était volontiers gras, et le Figaro Magazine lui-même ne cherche d’ailleurs pas à le farder : à propos du Théâtre de Bouvard, il évoque les blagues potaches et les situations épaisses.
Cette graisse faisait partie de la cuisine.
Il y avait derrière elle
une tradition française beaucoup plus ancienne, celle de la gaudriole,
du mot à double entente, du rire de corps de garde, de la chanson
lestement troussée.
La France qui vénère Racine a toujours réservé une
petite chambre à Rabelais ; elle aime qu’un monsieur connaissant ses
classiques puisse, après le dîner, raconter une obscénité convenable.
Bouvard appartenait parfaitement à cette famille-là, avec ses femmes,
ses automobiles, son goût du jeu et sa manière d’égratigner les
puissants sans jamais prendre l’air d’un justicier.
C’est précisément cette francité presque chimiquement pure qui m’a
conduit à m’interroger.
Je ne me suis pas demandé si Bouvard pratiquait
un « humour juif » ; la question serait assez vaine, son humour ne
l’étant guère, du moins dans les formes que nous associons
habituellement à cette expression.
Ce qui m’intéressait était autre
chose : existe-t-il parfois chez des hommes issus d’une culture
minoritaire, tout en appartenant pleinement au pays où ils vivent, une
facilité particulière à observer celui-ci depuis un emplacement
légèrement décalé ?
Non pas au-dessus, non pas en dehors : un peu de
côté.
Je me suis immédiatement souvenu de René Goscinny.
Français, issu lui
aussi d’une famille juive, il passa son enfance et sa jeunesse à Buenos
Aires, ce qui suffit déjà à me le rendre familier.
Peu d’auteurs ont
pourtant possédé une connaissance aussi délicieuse des Français et de
leurs petites manies.
Relisez Astérix en oubliant un instant les Romains.
C’est la
France que l’on voit : le chef ombrageux que l’on respecte tout en se
moquant de lui, le commerçant persuadé contre toute évidence que sa
marchandise est excellente, le voisin avec lequel on se querelle depuis
vingt ans pour une raison oubliée, le notable, le fonctionnaire, le
provincial, le Parisien et ce banquet auquel tout le monde se retrouve
après avoir passé l’album à s’injurier.
Goscinny connaissait
admirablement cette vérité française : nous pouvons nous détester toute
la journée pourvu que nous puissions dîner ensemble le soir.
Peut-être
fallait-il avoir vécu à Buenos Aires pour voir aussi nettement Lutèce.
Je pensais ensuite à Tato Bores.
Pour un lecteur français, le nom
demande une explication : Tato Bores fut pendant des décennies l’un des
grands humoristes politiques argentins.
Sous son costume noir, son
cigare et sa perruque, débitant ses monologues à une vitesse qui
rendrait asthmatique un commissaire-priseur, il racontait l’Argentine
aux Argentins.
Son vrai nom était Mauricio Borensztein ; là encore, une
famille juive venue d’Europe et un homme qui allait devenir l’un des
interprètes les plus typiquement argentins de l’Argentine.
Tato avait compris quelque chose de notre pays que les étrangers
saisissent difficilement : l’Argentin supporte ses malheurs en les
racontant.
Il transforme la crise monétaire en anecdote, le ministre en
personnage de vaudeville, la catastrophe administrative en plaisanterie.
Lorsque la monnaie s’effondre, on ne demande pas seulement combien vaut
le dollar ; on se demande déjà quelle bonne histoire sortira de
l’affaire.
C’est peut-être une défense, c’est surtout un art national,
et Tato Bores le pratiquait avec le scalpel plutôt qu’avec la massue.
Puis il y a Marcos Mundstock, pour lequel j’avoue une faiblesse particulière.
Ceux qui ne connaissent pas Les Luthiers ne
peuvent guère imaginer ce qu’a représenté ce groupe dans le monde
hispanophone, et il faudrait plusieurs pages pour le leur expliquer sans
être certain qu’au terme de l’exercice ils comprendraient davantage.
Il
vaut mieux montrer un spectacle.
Mundstock était celui dont la voix grave présentait avec une
solennité pontificale les compositions de l’infortuné Johann Sebastian
Mastropiero.
Il pouvait débiter l’absurdité la plus monstrueuse avec
l’air d’un professeur de philologie comparée venant d’établir
définitivement l’origine du datif.
Autour de lui, d’excellents Argentins
avaient inventé un monde où Bach rencontrait le calembour, les
instruments fabriqués avec des objets improbables, la musique populaire
et les raffinements d’un humour qui demandait parfois au spectateur
d’avoir lu deux ou trois livres.
Mundstock était lui aussi issu d’une
famille juive ; Les Luthiers, pourtant, furent aussi argentins que le maté ou la manie de refaire le monde à une heure du matin.
Bouvard, Goscinny, Tato Bores, Mundstock : on commencerait presque à
tenir là une théorie si ces quatre hommes ne s’empressaient aussitôt de
la détruire.
Ils ne se ressemblent guère. Bouvard était gaulois, Tato
politique, Goscinny travaillait avec la précision d’un horloger et
Mundstock cultivait l’absurde érudit.
Chercher entre eux je ne sais
quelle essence commune serait précisément tomber dans l’erreur des
classifications paresseuses.
Il reste pourtant cette petite chose : le décalage.
Je connais cette
sensation pour des raisons toutes différentes, et peut-être est-ce pour
cela que je crois la reconnaître chez eux.
On peut vivre dans un pays,
en parler la langue, en connaître les usages, en aimer les paysages et
ne jamais le regarder exactement comme celui dont la mémoire familiale
n’a jamais dépassé les bornes du canton.
Je suis né à Buenos Aires et j’habite maintenant en Bretagne.
Entre
les deux, il y a l’Atlantique, l’espagnol, quelques pays, beaucoup de
lectures et ce fatras de souvenirs parfaitement inutiles dont se compose
finalement une existence.
Cela produit quelquefois des associations
d’idées assez saugrenues, et qui ont ceci de particulier qu’elles
surgissent avant même que l’esprit ait eu le temps de les convoquer.
Dans un article récent, je racontais qu’un éventail noir m’avait été
acheté à la Puerta del Sol, à Madrid. Pour beaucoup de lecteurs, la
Puerta del Sol est une grande place espagnole où passent les touristes
et où l’on mange à des heures déraisonnables.
Mon esprit y avait
aussitôt accroché Julián Grimau, dirigeant communiste espagnol dont la
défenestration, en 1962, dans les locaux de la Dirección General de
Seguridad situés précisément sur cette place, appartient à cette longue
mémoire espagnole du franquisme, puis une phrase de sa femme que j’avais
autrefois retenue.
Je n’en ai naturellement rien dit : un chroniqueur
doit de temps en temps résister à ses souvenirs, car la culture consiste
aussi à savoir ce que l’on épargne à son lecteur.
L’anecdote montre cependant comment fonctionnent ces mémoires
superposées.
Le même nom de rue ne produit pas les mêmes images selon
celui qui l’entend.
Là où l’un voit un café, l’autre aperçoit un épisode
politique ; un troisième se souviendra d’une femme, un quatrième d’un
mauvais hôtel.
Aucun ne possède la véritable Puerta del Sol.
Chacun
transporte la sienne.
Les langues compliquent encore l’affaire.
Quiconque possède
réellement deux ou trois langues sait que les compartiments finissent
par communiquer.
J’ai vu récemment sur les réseaux sociaux un homme
s’amuser à fabriquer des phrases où trois langues alternaient sans cesse
d’un mot à l’autre.
L’exercice paraissait virtuose ; ce qui m’a frappé
était au contraire son naturel, comme si les changements de langue
avaient cessé d’être perçus comme tels.
Lorsque les langues sont suffisamment familières, on ne traduit plus.
La phrase entre entière dans l’esprit. Un substantif espagnol peut
recevoir un adjectif français, être suivi d’un verbe anglais, puis
revenir à l’espagnol, sans que le sens ait jamais été interrompu.
Le
grammairien s’en étrangle ; le cerveau, lui, poursuit tranquillement son
chemin.
Cette petite mécanique intérieure a probablement des conséquences
plus profondes que nous ne le croyons.
Une langue n’est pas un
dictionnaire auquel on aurait ajouté une grammaire ; elle transporte une
manière de plaisanter, des proverbes, des chansons d’enfance, des
jurons, une façon de s’adresser à une vieille dame ou à un policier, des
écrivains que l’on cite sans savoir qu’on les cite, des plats, des
guerres, des acteurs oubliés, des scandales politiques et quelques
refrains ridicules dont on ne parvient jamais à se débarrasser.
J’ai souvent constaté qu’un problème auquel je pense en français ne
prend pas exactement la même forme lorsqu’il se reformule en espagnol.
Les faits n’ont évidemment pas bougé ; c’est l’éclairage qui change.
Une
expression introduit une comparaison, la comparaison appelle un
souvenir, le souvenir apporte un exemple que l’autre langue ne m’aurait
jamais présenté.
L’esprit plurilingue se déplace ainsi continuellement
d’une pièce à l’autre sans toujours s’apercevoir qu’il a franchi une
porte.
Peut-être l’homme pluriculturel dispose-t-il ainsi d’une porte de
secours.
L’expression me plaît parce qu’elle ne suppose aucune
supériorité : celui qui possède une porte de secours n’habite pas une
meilleure maison.
Il peut seulement, lorsque l’air devient étouffant,
sortir quelques minutes dans la cour, regarder les fenêtres de
l’extérieur, puis rentrer.
C’est une disposition précieuse pour l’humoriste.
Pour rire d’une
société, il faut lui appartenir assez intimement pour connaître ses tics
: savoir à quel moment le Français va protester, à quel moment
l’Argentin va exagérer, à quel moment l’Espagnol transformera la
conversation en vacarme.
Celui qui ignore ces codes ne fait que des
caricatures d’étranger ; celui qui les connaît trop bien finit parfois
par ne plus les voir.
Une légère distance est donc nécessaire.
Les usages auxquels nous
sommes entièrement accoutumés deviennent naturels, donc invisibles ; le
rire commence au moment où quelque chose que tout le monde trouve normal
cesse, pendant une seconde, de l’être.
Goscinny savait sortir du
village pour mieux y revenir.
Tato Bores regardait la politique
argentine comme si elle était un spectacle dont il connaissait
personnellement les machinistes.
Mundstock prenait notre sérieux
culturel et le déplaçait d’un demi-centimètre, juste assez pour qu’il
devînt absurde.
Bouvard observait cette France qu’il incarnait presque
jusqu’à la caricature avec la liberté de celui qui ne révère jamais tout
à fait le décor.
Il ne faudrait surtout pas transformer cette idée en loi.
La plupart
des hommes qui possèdent plusieurs cultures ne deviennent ni humoristes
ni génies ; beaucoup sont même parfaitement ennuyeux, ce qui constitue
peut-être la meilleure preuve que les origines n’expliquent pas
grand-chose à elles seules.
Il subsiste toutefois un privilège discret :
celui de disposer de plusieurs arrière-pays.
L’arrière-pays est ce que l’on ne voit pas depuis la côte et qui
pourtant nourrit tout ce qui arrive au port.
Quelques hommes en
possèdent plusieurs.
Ils sont français avec un arrière-pays argentin,
argentins avec un arrière-pays d’Europe centrale, bretons avec une
bibliothèque madrilène, ou tout cela ensemble au prix d’une géographie
intérieure assez désordonnée.
Cette géographie élargit le regard, mais
elle réclame sa menue rançon.
On est volontiers chez soi partout où l’on parle la langue.
Quelques
minutes suffisent pour retrouver une cadence de phrase, commander ce que
l’on veut, comprendre la plaisanterie de la table voisine et
reconnaître le moment où la conversation devient familière.
Puis
survient un détail qui rappelle que l’on n’est jamais exactement du
lieu, parce qu’une référence intérieure vous entraîne soudain à cinq
mille kilomètres.
Je me suis longtemps demandé quelle image convenait à cet état.
Celle
de l’exilé est trop triste et souvent fausse : l’exilé garde derrière
lui une patrie perdue et regarde obstinément dans sa direction.
Celui
dont je parle n’a quelquefois rien perdu du tout.
Il a simplement trop
de lieux dans sa mémoire pour qu’un seul puisse la contenir entièrement.
Je préfère la mangrove.
Ses arbres sont admirablement enracinés et
personne ne songerait à leur reprocher de manquer d’attachement au sol ;
leurs racines ont simplement des manières peu conventionnelles.
Elles
sortent, plongent, réapparaissent plus loin, s’étendent au-dessus de
l’eau avant de reprendre terre et finissent par former autour du tronc
tout un lacis vivant.
Certaines cultures intérieures ressemblent à cela.
On peut être
attaché à une terre sans que toutes nos racines s’enfoncent à la
verticale sous nos pieds.
Quelques-unes partent beaucoup plus loin
chercher leur nourriture dans une enfance, une langue, des hommes que
personne autour de nous ne connaît, un auteur oublié ou une place de
Madrid aperçue quarante ans auparavant.
L’enracinement n’en est pas
moindre ; il est seulement moins géométrique.
Je refermais Le Figaro Magazine.
Aux Brisants, rien n’avait
changé : le café refroidissait devant moi, la mer poursuivait ses
affaires et Philippe Bouvard était toujours mort.
Une chose pourtant
avait légèrement bougé dans mon regard : je ne voyais plus tout à fait
de la même manière cet homme qui avait incarné pendant un demi-siècle
une certaine France, jusqu’à ses gaudrioles les plus françaises.
Derrière cette parfaite familiarité, je découvrais simplement une
racine supplémentaire courant ailleurs sous la terre.
Il n’est sans
doute pas nécessaire d’en savoir davantage, car les hommes sont
infiniment plus intéressants lorsque leurs origines n’expliquent pas
tout.
Elles peuvent seulement leur offrir, de temps à autre, ce petit
pas de côté grâce auquel le décor se révèle pour ce qu’il est : un
décor.
Et parfois, de cet écart presque imperceptible, naît un éclat de
rire.
Par Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.