Le Musée de l’Immigration a organisé hier soir un débat sur le thème : « Immigration : le lexique de l’extrême droite a-t-il gagné le débat public ? »

 Les grands historiens de gauche Benjamin Stora et Gérard Noiriel y ont multiplié les amalgames. 

Reportage.


Hier soir, la belle enceinte Art déco du Musée de l’immigration a accueilli une causerie des plus prometteuses : « Immigration : le lexique de l’extrême droite a-t-il gagné le débat public ? »

 Pour y répondre, Benjamin Stora et Gérard Noiriel, deux brillants historiens de gauche à peu près d’accord sur tout participaient à ce que Michel Houellebecq appelle un « débat nord-coréen ». 

Dans l’assistance, hormis quelques jeunes, une assemblée assez âgée unit cheveux blancs et cheveux gris.
 A l’extérieur, une accorte intermittente du spectacle distribue des prospectus de sa pièce Migrando, sous-titrée «  C’est quand la dernière fois que vous avez pu changer le destin de cinquante personnes ? » (un mauvais génie me souffle : « une nuit à Cologne… »).

Photo: Daoud Boughezala
Photo: Daoud Boughezala


Mais revenons à nos moutons de Panurge. 

Avant que la séance des questions ne confirme l’uniformité idéologique de la salle, les réactions du public révèlent une adhésion pleine et entière aux présupposés des deux intellectuels. 

L’arbitre, Nicolas Prissette, journaliste à la revue L’Eléphant, leur tend la perche : si les thèses identitaires ont « envahi » le débat public, est-ce la faute des médias, des « partis de gauche, dont c’est l’essence ou la raison d’être de lutter contre l’extrême droite », ou des partis de droite devenus RN-compatibles ? 

A Gérard Noiriel d’ouvrir le bal, par un résumé de son dernier essai qui amalgame la violence antisémite d’Edouard Drumont aux écrits « islamophobes » d’Eric Zemmour. 

Ici, je ne paraphraserai pas Georges Bensoussan qui a brillamment démonté cette lecture anachronique et partisane du Suicide français. En plus des politesses d’usage, Noiriel exprime sa solidarité avec son ami « Benjamin » à la suite du portrait vachard qu’en a fait Valeurs actuelles. Cette charge outrancière avait suscité l’indignation pavlovienne de 250 universitaires.

 L’épisode inspire un constat sans appel : « On a aujourd’hui une résurgence des discours de haine » qui ne sont « pas des arguments »

 La disqualification morale et intellectuelle de l’adversaire ne fait que commencer. Saisissant la balle au bond, le spécialiste de l’Algérie Benjamin Stora accuse Valeurs actuelles d’antisémitisme dissimulé (« lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il grossit parce qu’il s’élève socialement, qu’il est tout le temps dans les arcanes du pouvoir de manière mystérieuse et secrète, et qu’enfin il n’arrive pas à se définir dans l’identité française », cela sent mauvais…).

 La preuve par Noiriel : Drumont, Le Pen père et Zemmour fonctionnent tous par petites phrases sybillines qui leur permettent de contourner la loi et de plaider la bonne foi face aux tribunaux.  
« Il n’y a jamais de possibilité de discussion sur le fond. D’où le problème pour nous : est-ce qu’il faut discuter avec ces gens-là ? » Parce que chez ces gens-là, monsieur, on ne pense pas, on éructe ! 

D’où le dilemme qui étreint le clerc antiraciste : débattre avec ses contradicteurs (pouah !) au risque de les crédibiliser ou les boycotter, ce qui leur laisse un espace de (libre) parole.

Que fait le CSA ?

Attention, un contre-argument pointe. L’arbitre Nicolas Prissette a calculé le temps de parole télévisuel hors élections aux mois d’octobre et novembre. 

Surprise : loin de survaloriser « l’extrême droite », le petit écran n’a accordé que 13% de son antenne aux porte-parole RN et DLF. Les autres forces politiques ont occupé 87% du temps de parole, sans compter les heures dévolues à l’exécutif macronien. 

Réplique de Stora : « On ne peut pas s’en sortir par des pourcentages ». Oublions élus et politiques professionnels aux temps de parole strictement comptabilités, la droitisation cathodique passe plutôt par les « émissions quotidiennes et régulières » confiées à des « polémistes » réacs qui n’avaient  jusque-là pas voix au chapitre.
Qui sont « ces gens qui sont des propagandistes, des polémistes, des militants sans le dire qui se réclament de l’objectivité scientifique mais qui appartiennent en fait à un camp idéologique » ? Certainement pas des universitaires. 
Non, les coupables enrichissent la grille de CNews, entretenant l’illusion d’une « fausse hégémonie culturelle » alors que « masse des intellectuels » reste heureusement ancrée à gauche. 

On respire. « Qu’est-ce qu’on voit dans les séminaires de recherche, dans les colloques universitaires, dans les centre d’archives, on ne voit pas des gens qui se réclament de Zemmour (…) Les centaines  de gens qui s’inscrivent en thèse en France, il n’y en a pas un seul qui se réclame de la pensée zemmourienne. Ça n’existe pas. » 
Pas plus qu’il n’y a d’homosexuels en Iran, il serait absurde d’imaginer la présence d’étudiants, de chercheurs ou d’universitaires franchement ancrés à droite. 

Il faudrait être fou pour y voir l’action d’un maccarthysme universitaire qui contraint les droitards à la taqya s’ils veulent échapper à la répression des gardes rouges.

 D’ailleurs, Noiriel incrimine les médias de masse que sont les réseaux sociaux et les chaînes infos, soumises à la dictature de l’audimat comme jadis la presse millionnaire. Par ses programmes quotidiens « C l’info » (l’émission d’Eric Zemmour contre le reste du monde) et « L’heure des pros », CNews banaliserait des idées malodorantes parce que Vincent Bolloré « veut faire de l’audience ». Petit canaillou !

 Pour Noiriel, l’urgence est d’édifier les masses « tout en mettant la pression sur le CSA pour qu’on ne laisse pas ces gens-là pérorer un peu partout »

 Liberté d’expression, j’écris ton nom. A la façon des « sleeping giants » enjoignant aux marques de retirer leurs réclames dans les médias déviants, l’historien marxisant prône comme « forme de résistance » les « pressions qui peuvent être faites sur les publicitaires » afin d’ « élever le seuil d’intolérance ». 

C’est vrai ça, la tolérance, il y a des maisons pour ça.
A lire aussi: Qui sont ceux qui dénoncent la “radicalisation” zemmourienne de la chaîne CNews?


Sans jamais dévier de la pensée autorisée, le truchement Nicolas Prissette émet une hypothèse : « s’il y a cette offre, c’est peut-être parce qu’il y a une demande », citant un sondage Ipsos selon lequel 64% des Français ne se sentent plus chez eux. Une majorité estime aussi que les immigrés ne font pas assez d’efforts pour s’intégrer. 

Las, l’antifascisme n’envisage qu’une politique de l’offre. 

Si le RN atteint des sommets électoraux, c’est que droite et gauche ont renoncé au cordon sanitaire, dixit Stora. Si cet excellent connaisseur du Maghreb combat l’essentialisation des ex-pays colonisés, il cultive une conception immuable de l’extrême droite.
 « Sous Vichy ou en Algérie, leur projet politique est un Etat autoritaire » ainsi que le prouve « le bouquin excellent du fils de Patrick Buisson », où « on voit bien l’histoire de l’extrême droite française qui ne change pas fondamentalement ».

 Pour un historien, amalgamer Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Marcel Déat et Bastien-Thiry manque quelque peu de rigueur. 
Mais qu’à Drieu ne plaise, la justesse de la cause vaut bien de confondre témoignage et démonstration…

Questions du public et intermède comique

Certes, « la matrice de l’extrême droite ne change pas », confirme Noiriel mais les électeurs frontistes « ne sont pas tous d’horribles racistes » (ouf !). 

Inquiet du fossé entre l’intelligentsia et « une partie des classes populaires dans une logique de repli », l’auteur du Creuset français voudrait sauver le petit peuple.
 D’autant que cette classe dangereuse se révèle « plus nombreuse que les autres et peut faire une majorité ».

 Saleté de suffrage universel ! Tempête sous un crâne : rétablir le cens ou conscientiser le prolo ?

 Loin de ces mauvaises pensées, Gérard Noiriel rêve de rétablir un clivage marxiste entre possédants et déshérités, articulant antiracisme idéologique et combat social. Bon courage !
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L’heure des questions du public a sonné. Une interrogation innocente sur la politique de Macron justifie un premier point Godwin. Ou presque.

 De Nuremberg à Nuremberg, l’histoire passe par Munich. Dans la bouche de Noiriel, cela donne : le candidat Macron « critiquait la déchéance de nationalité, etc. Et puis on a vu une volte-face qui s’est produite après, avec les lois successives sur l’immigration (…) C’est l’histoire de Daladier en 1938. Daladier avait été militant de la Ligue des droits de l’homme, un des fers de lance du Front populaire, qui retourne sa veste en 1938 (…) Ça n’a pas empêché Vichy et lui-même a été mis en prison après » 

 Le président Macron n’a certes pas cédé à Macron et Mussolini mais accordé un entretien à Valeurs actuelles, une opération de communication jugée néfaste « à la cause qu’on défend ».

 

Oh non! pas encore l’islam!

Intermède comique. Assise juste derrière moi, une jeune fille appelle à l’aide Noiriel et Stora : « je sollicite de votre part des conseils parce que je suis potentiellement entourée de personnes qui sont sensibles au lexique extrême droite dans les émissions grand public de CNews »

Zut, je suis repéré ? Le clou du spectacle ne va pas tarder. En toute innocence, un spectateur pose une question qui fâche : « par rapport au tableau que vous avez dressé, quelle place vous faites aux événements depuis 2001, aux attentats à Paris et en France, à la persistance du conflit au Moyen-Orient entre Israël et la Palestine ? » 

Mi-agacé, mi-ricaneur, Benjamin Stora s’exclame :
 « C’est l’islam, c’est ça ? L’islam politique, l’intégrisme ? Faut être précis, faut être direct ! » Objection de l’accusé : « Mais je ne vois pas en quoi je louvoie ! Je dis simplement qu’il y a des attentats qui ont provoqué un effet de sidération et de peur tous azimuts.

 Très souvent, il n’y a plus de raisonnement possible et ça travaille en profondeur la société française ». 

Visiblement exaspéré, Stora déplore l’irruption inopinée de la question islamique « chaque fois qu’on fait un débat sur l’immigration ». 

 Son appel à « isoler la question de l’islam politique de la présence des musulmans en France » obéit à des intentions louables, mais semble déresponsabiliser les individus. 
Que serait une religion sans adeptes ? 


Gérard Noiriel rebondit pour se lancer dans un plaidoyer pro domo : « Dans mon dernier livre, j’ai eu un certain nombre de réactions extrêmement négatives parce que j’avais osé utiliser le terme « islamophobie ». 
Certains m’ont même accusé (…) de faire le jeu des islamistes parce que je parlais d’islamophobie ». Loin de nous cette idée…


La meilleure interpellation vient d’un spectateur au léger accent algérien. 

La critique du populisme inclut-elle l’extrême gauche ?

 Tout discours populiste est-il forcément dangereux et réductible à la Bête immonde ? 

Noiriel conclut : « il y a une histoire du mot ». Autrefois, « le mot populiste » était « utilisé par les dominants pour discréditer parfois des revendications » populaires. 


Ah ces historiens, toujours à parler au passé !



Source:  https://www.causeur.fr/immigration-benjamin-stora-gerard-noiriel-eric-zemmour-171377