Des fermetures de maternités, des villes où il faut faire près d'une heure de voiture pour trouver un médecin, des banlieues où il est impossible de décrocher un rendez-vous… 

 

Dans leur enquête Les morts cachés de la République, publiée aux éditions de l’Observatoire, les journaliste Julie Pichot et Vladimir de Gmeline (par ailleurs collaborateur à Marianne) font le constat d’une France où le « désert médical » – zone géographique dotée de moins de 2,3 médecins pour 1 000 habitants – ne cesse de croître. « 8 millions de Français sont concernés, sur 87 % du territoire », rappellent-ils. 

 

Sur le terrain, patients et praticiens se sentent abandonnés par l’État, qui tarde à agir.

 

La proposition de loi transpartisane Garot sur les déserts médicaux, qui a recueilli la majorité des votes des députés à l’Assemblée nationale, n'a pas pu être examinée jusqu'à son terme ce jeudi 11 juin au Sénat. 

 

Au cœur des débats, l’article 1 du texte, qui instaurait une régulation de l'installation des médecins : dans les zones déjà bien dotées, un nouveau médecin n'aurait pu s'installer qu'en remplacement d'un départ. 

 

La commission des affaires sociales du Sénat a supprimé cette mesure-phare, estimant qu'elle portait atteinte à la liberté d'installation. 

 

Les sénateurs socialistes ont tenté de rétablir l'article en séance publique. 

Il a été adopté, dans une version profondément remaniée.

 

 Mais le texte n’a pas pu être débattu dans son entièreté, son examen est donc renvoyé à une date indéterminée. 

 

Pour rappeler l’urgence à agir, Marianne a interviewé Julie Pichot, qui insiste sur le fait qu’en France, « des gens meurent, faute de soins ».

 

Marianne : Votre livre dépeint un bateau prend l'eau de toute part. Quelles sont les situations les plus urgentes ?

 

Julie Pichot : La situation est urgente partout. Cette enquête révèle que tout le territoire est touché, des campagnes aux grandes villes. 

 

On parle beaucoup de l'Ariège dans le livre, où il y a un vrai problème, comme le montre une étude récente de la Fondation Jean-Jaurès.

 

 La population est vieillissante, donc il y a de grosses difficultés pour trouver des médecins généralistes.

 

 Mais l'Île-de-France aussi est touchée : on considère que c’est le plus grand désert médical. 

 

La banlieue, notamment la Seine-Saint-Denis, est totalement mise de côté.

 

 Nous avons enquêté sur le drame qu’ont vécu Céline et Fabrice, qui ont perdu leur enfant, Aimé, faute de maternité de proximité, après la fermeture de celle de Die, dans la Drôme. 

 

Oui, il y a des bébés qui meurent à cause de ces situations. 

Des femmes aussi, parce qu'un accouchement peut entraîner une hémorragie.

 

 

Au-delà du manque de généralistes et de spécialistes, je pense qu’il faut alerter sur la psychiatrie et la pédopsychiatrie. 

Il y a un réel problème. 

 

Il y a énormément de jeunes qui ne vont pas bien. 

Or, il y a très peu de lits, pas assez de prise en charge. 

 

Cela n'a pas été très médiatisé, mais fin mai, il y a eu une grève de dix jours aux urgences psychiatriques de Sainte-Anne, à Paris.

 

 Un soir, ils ont dû accueillir vingt-quatre patients, mais n'avait que sept lits d'hospitalisation. 

 

Des patients dormaient dans des chauffeuses ou dans des bureaux alors qu'ils avaient besoin d'être pris en charge.

 

À cause de cette situation, des millions de Français renoncent à des soins chaque année.

 Quelles sont les conséquences concrètes pour ces personnes ?

 

Les gens ne se font plus soigner. 

Ce sont des enfants laissés à l'abandon, comme Célia, 13 ans, en dépression, mais qui n'a pas accès à une prise en charge adaptée en pédopsychiatrie. 

 

À cause du manque de dermatologues et d’oncologues, on détecte les mélanomes trop tard. 

 

Il y a des patients qui développent comme ça un cancer et meurent chez eux.

 

 C'est pour cela que le livre s'appelle Les morts cachés de la République

 

Les gens meurent, faute de soins. 

Il faut rappeler que l'accès aux soins est un droit constitutionnel. 

 

Aujourd'hui, il faut parfois avoir des réseaux pour obtenir un rendez-vous. 

 

Un docteur que nous avons rencontré parle de « réseaux bourgeois ». 

 

Quand on dispose d'un certain capital social, on trouve un rendez-vous chez un gastro-entérologue en un ou deux mois.

 

 Mais quand on n'a pas ces réseaux-là, il faut attendre un an ou un an et demi.

 

 Donc, il y a évidemment une perte de droits. 

J'utilise davantage le terme « perte de droits » que « perte de chance », parce qu'une fois encore, il s'agit d'un droit.

 

Pour mieux répartir les médecins sur le territoire, la loi Garot proposait de réguler la liberté d'installation des médecins. 

 

Les discussions se sont-elles enlisées au Sénat ?

 

Ce qui est certain, c’est qu’il va falloir trouver un moyen de mieux mailler le territoire et de répondre à la demande de tous ces Français. 

Ils sont 6,7 millions à ne pas avoir de médecin traitant. 

 

En tant que journaliste, ce que je constate, c'est que cela fait vingt ans que cette question de la liberté d'installation des médecins revient régulièrement. 

 

Nous dédions un chapitre au rôle du Conseil de l'Ordre des médecins qui, en l’occurrence, appelle le Sénat à rejeter cette proposition, considérant que cela met à mal la liberté d'installation des médecins.

 

 

C'est ce qu'on appelle un lobby institutionnalisé auprès des responsables politiques. 

Beaucoup de médecins ne se reconnaissent pas dans ce Conseil censé les défendre.

 

 Nous avons recueilli des témoignages de médecins, mais aussi de personnes qui ont travaillé au ministère.

 Ils confirment la pression exercée par le Conseil de l'Ordre. 

 

Le blocage au Sénat semble confirmer que ça fonctionne.

 

Vous pointez aussi le manque structurel de médecins, dû notamment au numerus clausus instauré en 1971, puis supprimé en 2019. 

Cette suppression est-elle l'une des clés de résolution du problème ?

Pas en 2026 ni en 2027.

 

 Il va falloir attendre des années avant que cette mesure produise des effets.

 

 Manifestement, il y aura davantage de médecins. 

Mais la question est de savoir s'il n'y aura pas aussi davantage de demandes.

Parce que la population vieillit, parce que les pathologies sont de plus en plus lourdes. 

 

Mais nous revenons toujours à la même question : où vont-ils exercer ? 

 

Vont-ils exercer à l'hôpital public ? 

 

Une institution en grande souffrance. 

 

Les urgences sont complètement débordées. 

 

À Strasbourg, où j’ai choisi d’enquêter, on était encore, au mois de juin, avec des taux de saturation proches de 200 %.

 

Les urgences sont dans un état catastrophique partout, aussi à cause du nombre insuffisant de médecins de ville. 

 

Sans prévention, sans suivi, les gens finissent en dernier recours aux urgences.

 Il y a un véritable engorgement. 

Je ne sais pas si un jour, on prendra réellement conscience de la situation.

 

Comment se fait-il que ce ne soit pas une priorité absolue pour le gouvernement ?

 

Quand François Braun, ancien ministre de la Santé, raconte qu’il était treizième dans l’ordre protocolaire, c'est révélateur. 

 

En tout cas, beaucoup de sources nous confirment que la santé n'est pas considérée comme une priorité.

 Évidemment, lorsque vous interrogez d'anciens ministres, ils vous diront le contraire.

 Et de fait, des budgets existent.

 

 

 

Mais est-ce que les moyens alloués sont à la hauteur de la situation ? 

Je pense aussi que les citoyens eux-mêmes n'ont pas pleinement conscience de la situation. 

 

Parfois, il faut malheureusement parler de morts pour provoquer une prise de conscience. 

 

Je pense par exemple à Micheline Myrtil, morte après être restée douze heures sur un brancard aux urgences. 

Ce type d’histoires peut créer un électrochoc.

 

Il existe des initiatives individuelles pour compenser au mieux les manquements de l’État. 

Même si cela ne suffit pas, certaines vous paraissent-elles intéressantes ?

 

On peut parler de Médecins Solidaires, une initiative qui commence à prendre de l'ampleur. 

 

Pendant une semaine, les praticiens volontaires sont envoyés dans des territoires qui manquent de médecins. 

 

Ils sont près de mille à participer aujourd’hui, un logement leur est fourni et ils sont salariés le temps de leur mission.

 

 Le président de la structure, le docteur Martial Jardel, essaie de convaincre le gouvernement de la pertinence de ce modèle, mais cela n'aboutit pas vraiment. 

 

Plus largement, on sent que l'ensemble du corps médical tient aujourd'hui grâce à l'engagement individuel de beaucoup de soignants. 

À un moment donné, il faut dépasser les initiatives individuelles. 

Nous avons rencontré plusieurs retraités qui continuent à aider quand il le faut, comme ce médecin à Orléans qui sillonne son département pour pratiquer des IVG. 

 

Mais on ne peut pas faire reposer tout un système de santé sur des professionnels qui donnent de leur temps par conviction personnelle. 

 

Il faut que l'État prenne ses responsabilités, et structurer une réponse collective.

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Les morts cachés de la République, Julie Pichot, avec Vladimir de Gmeline, éditions de l'Observatoire, , 224 p., 21€.