CHRONIQUE !
Un vieux monsieur, assis non loin de moi, l’avait remarqué. Il avait l’œil de ces hommes qui ont connu les objets faits pour durer.
Nous parlâmes plume, réservoir, capillarité, encre, puis cette conversation minuscule prit son large.
Car ce stylo, à sa façon, relevait lui aussi de la trouvaille technique.
Longtemps, l’encre de Chine fut l’apanage du pinceau, du porte-plume, de l’outil qu’il fallait rincer, ménager, craindre parfois.
La voici désormais logée dans un instrument nomade, docile, presque familier. Petite révolution, certes.
Elle ne mettra point la Bourse de Londres en branle, ne ruinera ni les banques ni les arsenaux, et ne fera pas trembler les ministères.
Elle changera seulement la vie de quelques maniaques de la belle ligne.
À la table voisine, en revanche, quelques employés de banque parlaient d’une révolution moins bénigne.
Comment ces messieurs avaient échoué aux Brisants, loin des moquettes administratives et des bureaux climatisés, je ne le sais.
Ils se plaignaient de l’intelligence artificielle.
Elle lisait déjà des dossiers. Elle préparait des synthèses. Elle examinait des demandes de crédit.
Elle faisait, disaient-ils, en quelques minutes ce que plusieurs employés faisaient naguère en plusieurs heures.
L’un d’eux, plus sombre que les autres, annonçait déjà les charretées de licenciements. Son ton avait quelque chose du glas.
Je l’écoutais sans mépris, car la crainte du déclassement est une chose sérieuse.
Celui qui voit son métier menacé ne raisonne pas comme un économiste de cabinet.
Il pense à son salaire, à sa maison, à ses enfants, au lundi matin.
Toute grande mutation commence par une blessure locale.
L’histoire économique, lorsqu’on la regarde depuis les traités, a l’air d’une mécanique abstraite.
Vue depuis l’atelier, le guichet, le chantier naval ou le bureau de banque, elle ressemble plutôt à une tempête.
C’est en rentrant que je lus l’article de Mehreen Khan, dans The Times, consacré au vieux paradoxe de Jevons et à l’espoir qu’il pourrait offrir dans le monde de ChatGPT.
Le raisonnement est simple, et puissant. William Stanley Jevons, économiste britannique du XIXe siècle, avait observé qu’une amélioration de l’efficacité énergétique ne réduisait pas nécessairement la consommation de charbon.
Au contraire, en rendant l’usage de la vapeur plus rentable, elle pouvait en multiplier les emplois et donc accroître la consommation totale.
Ce qui devenait moins coûteux devenait aussi plus utilisé.
Transporté dans notre siècle, ce paradoxe prend un relief saisissant.
Si l’intelligence artificielle abaisse le coût de certaines tâches intellectuelles, il n’est pas certain qu’elle supprimera purement et simplement les métiers correspondants.
Elle peut aussi élargir le marché, accélérer les usages, faire naître des besoins nouveaux.
Lire une radio, produire une analyse financière, préparer un dossier, trier des informations, rédiger une première note, ce sont des tâches.
Ce ne sont pas toujours des métiers entiers.
L’erreur consiste souvent à confondre l’opération et la vocation, le geste et la fonction.
Cela ne signifie point que tout ira bien, par la grâce d’une Providence numérique.
Il y aura des perdants, des reconversions douloureuses, des emplois de début de carrière émondés avant même d’avoir porté leurs fruits.
Les commis, les opérateurs, les agents chargés de manipulations répétitives seront exposés.
Le jeune diplômé qui apprenait son métier en faisant les besognes ingrates risque de voir disparaître l’échelle par laquelle on montait autrefois dans la maison.
Là se trouve peut-être le vrai danger, moins dans la suppression du travail que dans la rupture de l’apprentissage.
Rien de tout cela n’est absolument nouveau.
La machine à vapeur, le métier à tisser mécanique, la navigation à vapeur, le chemin de fer, l’automobile, l’électricité, tous ont provoqué des paniques, souvent compréhensibles.
Les Luddites ne brisaient pas les machines par sottise métaphysique. Ils voyaient leur pain menacé.
Les voituriers, les maréchaux-ferrants, les fabricants de calèches, les armateurs de la voile, les charbonniers, les allumeurs de réverbères, tous ont vu venir vers eux la grande lame froide du progrès.
Le monde moderne ne s’est pas fait sans cris.
La France, que j’observe depuis mon promontoire breton avec mes yeux d’Argentin d’Europe, devrait pourtant le savoir mieux que beaucoup d’autres.
Elle fut le pays de Colbert, des ingénieurs, des grands corps, des plans d’État, des barrages, du TGV, d’Ariane et du nucléaire.
Je ne dis point « nous », car je ne suis Français ni de naissance ni d’instinct.
Je regarde cette aventure comme on regarde une grande nef passer au large, avec admiration parfois, inquiétude souvent, et cette distance qui empêche les emballements de tribune.
Il y eut un temps où l’État français croyait encore pouvoir domestiquer la technique par l’intelligence politique.
Puis cette confiance s’est défaite, comme un vieux cordage que l’on n’a pas entretenu.
L’énergie nucléaire en offre l’exemple le plus éclatant.
Elle aurait pu être regardée comme une conquête prométhéenne, une énergie dense, souveraine, presque romaine par son sens de la durée.
Elle a pourtant suscité, dans une partie de l’opinion, non une critique rationnelle, mais une aversion d’allure religieuse.
En Bretagne, cette attitude possède ses figures locales, dont Alain Rivat, porte-parole de la Fédération antinucléaire Bretagne, offre l’archétype presque parfait.
Sa tribune récemment publiée dans Le Télégramme avait ce ton que nous connaissons bien, moins celui de l’ingénieur examinant un dossier que celui du desservant gardant son interdit sacré.
Il y eut, certes, des raisons sérieuses de discuter du nucléaire, la sûreté, les déchets, le coût du démantèlement, le risque militaire.
Ces questions méritent mieux que les slogans.
Ce que l’on vit cependant naître, surtout après Three Mile Island, Tchernobyl et Fukushima, fut souvent autre chose qu’un débat technique.
Ce fut une liturgie de la peur. L’atome devint péché.
La centrale devint idole noire.
Le rayonnement invisible prit la place des démons de l’ancienne théologie.
Des militants qui n’avaient jamais ouvert un manuel de physique parlaient de contamination avec le ton d’un prédicateur annonçant la fin des temps, et l’on vit ainsi la modernité technique jugée par un catéchisme d’épouvante.
Cette hostilité quasi sacrale à l’égard du nucléaire éclaire notre rapport présent à l’intelligence artificielle.
À chaque rupture, l’homme oscille entre idolâtrie et exorcisme.
Les uns promettent l’abondance sans peine. Les autres annoncent l’Apocalypse.
Les deux camps se trompent lorsqu’ils oublient la nature humaine.
Une technique n’abolit jamais la condition humaine.
Elle la déplace. Elle change les hiérarchies, redistribue les rentes, rend certaines compétences banales et d’autres précieuses.
Elle ne supprime pas le jugement, sauf dans les sociétés qui ont déjà renoncé à juger.
Dans la banque, par exemple, l’intelligence artificielle fera sans doute disparaître une partie du labeur répétitif.
Elle analysera plus vite les dossiers, repérera des incohérences, produira des simulations, détectera des risques.
Le client attendra moins. Le service deviendra plus fluide.
Cela n’implique pas que l’humain disparaisse.
Cela signifie qu’il devra se placer ailleurs, là où la machine ne sait pas encore aller, la décision prudente, la relation, la responsabilité, le flair, ce vieux mot que les algorithmes n’aiment guère parce qu’il sent l’expérience, l’erreur commise et la cicatrice.
La même logique vaut pour les journalistes, les professeurs, les juristes, les médecins, les architectes, les comptables.
L’outil fera tomber le prix de certaines opérations. Il obligera les médiocres à se découvrir médiocres plus vite.
Il donnera aux bons ouvriers intellectuels une puissance accrue.
Un rédacteur paresseux produira plus de remplissage.
Un esprit formé produira plus vite une pensée mieux charpentée.
La différence ne sera pas abolie.
Elle sera rendue plus visible. Là encore, la technique ne crée pas seulement de l’égalité.
Elle peut aussi renforcer les écarts.
On aurait tort, toutefois, de ne voir dans l’intelligence artificielle qu’un instrument de productivité.
Elle pose une question plus profonde, presque anthropologique.
Qu’est-ce qui, dans l’homme, n’est pas automatisable ? La mémoire, non. Le calcul, non. La compilation, non.
Une part de l’imitation, non plus.
Restent la présence, l’honneur professionnel, la responsabilité devant autrui, la capacité de répondre de ce que l’on dit et de ce que l’on fait.
Carl Schmitt rappelait que toute décision véritable suppose une instance qui tranche.
L’algorithme recommande. L’homme répond.
Voilà pourquoi la panique pure est mauvaise conseillère.
Elle pousse à vouloir arrêter la marée avec une pelle de plage.
Elle transforme les nations en conservatoires de métiers disparus.
La France connaît trop bien cette tentation, elle qui aime protéger les formes longtemps après que la substance s’est retirée.
À l’inverse, l’enthousiasme béat est tout aussi dangereux.
Une société qui abandonne ses travailleurs aux remous de la modernisation prépare des colères de fond.
Les révolutions techniques doivent être accompagnées, non adorées.
Il faut former, réorienter, transmettre.
Le progrès n’excuse pas l’incurie.
Le paradoxe de Jevons nous enseigne une forme de sang-froid.
Lorsque le coût d’une tâche s’effondre, l’usage de cette tâche peut exploser.
L’intelligence artificielle rendra certaines opérations presque gratuites.
Il s’ensuivra probablement non pas moins de travail, mais davantage de demandes, davantage de services, davantage de complexité à traiter.
Les sociétés qui sauront s’en saisir gagneront du temps, de la précision, de la puissance.
Les autres discuteront encore de l’interdiction des métiers à tisser pendant que leurs voisins produiront des étoffes nouvelles.
Mon petit stylo basque ne bouleversera pas le monde. Il me permet seulement d’écrire à l’encre de Chine sans tremper la plume toutes les trois lignes. Cette modeste commodité suffit pourtant à rappeler une vérité générale. Le progrès commence souvent par un geste simplifié.
Une main se fatigue moins. Une tâche devient plus rapide.
Une vieille contrainte tombe.
Puis, parfois, de proche en proche, c’est toute une économie qui change de charpente.
Aux Brisants, les employés de banque avaient raison d’être inquiets pour leur bureau.
Ils avaient tort de croire que leur bureau était le monde.
L’histoire ne promet pas que chacun conservera sa chaise, son intitulé de poste et ses habitudes.
Elle suggère seulement que les hommes, lorsqu’ils ne s’abandonnent ni à la superstition ni au ressentiment, savent convertir les ruptures en formes nouvelles.
L’intelligence artificielle sera une épreuve.
Elle ne sera pas nécessairement un désastre.
Restons donc calmes, ce qui n’interdit ni la vigilance ni la fermeté.
Les machines ne volent pas le pain des peuples qui savent encore apprendre.
Elles le volent aux sociétés repues, bureaucratiques, paresseuses, déjà vaincues intérieurement. Pour les autres, elles sont un aiguillon.
Une nation qui a peur de ses outils a déjà commencé à se retirer de l’histoire.
Par Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me.
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