Libérés faute de juges : chronique d’un naufrage judiciaire annoncé
En 2026, des accusés criminels pourraient être remis en liberté non pas parce qu’ils sont innocents, ni même parce qu’ils ont purgé leur peine, mais parce que la justice française n’aura tout simplement pas réussi à les juger à temps.
Le constat n’émane ni d’un polémiste ni d’un responsable politique en campagne, mais de magistrats eux-mêmes, procureurs généraux en tête, décrivant une machine judiciaire arrivée au point de rupture.
Une justice au bord de l’asphyxie
Les chiffres donnent le vertige.
Des délais de jugement qui s’étirent sur plus de six ans pour certaines affaires criminelles.
Des centaines de dossiers en attente devant les cours d’assises.
Des audiences saturées pour plusieurs années à l’avance.
Et, au bout de cette chaîne engorgée, une conséquence mécanique : la libération de détenus pourtant mis en examen pour des crimes graves, parce que les délais légaux de détention provisoire arrivent à expiration.
Ce n’est pas une hypothèse abstraite.
À Aix-en-Provence, le procureur général évoque déjà plusieurs dizaines d’accusés concernés dès 2026.
À Paris, la procureure générale parle d’un phénomène inévitable.
Les mots sont choisis, mais le message est brutal : l’institution ne suit plus.
Le dogme bureaucratique contre la réalité
Depuis des années, la justice est administrée comme une simple direction ministérielle, soumise aux mêmes logiques comptables que n’importe quel service public.
Réformes successives, empilement de procédures, complexification permanente du droit pénal, inflation normative : tout concourt à ralentir la machine.
À cela s’ajoute l’explosion de la criminalité organisée, des affaires tentaculaires, des procès fleuves mobilisant pendant des mois magistrats, greffiers, avocats, policiers, experts et salles d’audience introuvables.
Le résultat est prévisible : plus les dossiers sont lourds, plus le système est lent ; plus il est lent, plus il libère ceux qu’il n’a pas eu le temps de juger.
Une impuissance d’État assumée
Ce que révèle cette situation, c’est moins une crise ponctuelle qu’un choix politique de long terme.
On légifère beaucoup, on communique davantage, mais on refuse de trancher.
Former massivement des magistrats ?
Construire des juridictions adaptées ?
Simplifier réellement les procédures ?
Revoir la hiérarchie des priorités pénales ?
Autant de décisions coûteuses, impopulaires ou politiquement risquées, donc soigneusement évitées.
À la place, on préfère bricoler : création de nouveaux parquets spécialisés, annonces de futures lois pénales, commissions, rapports, colloques.
Pendant ce temps, les dossiers s’empilent et les calendriers judiciaires débordent.
Les citoyens comme variable d’ajustement
Dans cette mécanique absurde, une constante demeure : ce ne sont ni les délinquants ni les institutions qui paient le prix immédiat du dysfonctionnement, mais les citoyens ordinaires.
Ceux qui vivent dans les quartiers touchés par la violence.
Ceux qui subissent cambriolages, agressions, trafics.
Ceux qui entendent expliquer, demain, que tel individu est sorti non parce qu’il est blanchi, mais parce que l’État n’a pas su organiser son propre système judiciaire.
La promesse républicaine de protection se dissout alors dans un jargon administratif où « stocks de dossiers » et « contraintes procédurales » remplacent la sécurité concrète.
Une faillite qui ne dit pas son nom
Libérer des accusés criminels faute de pouvoir les juger n’est pas un accident technique, c’est un aveu d’impuissance souveraine.
Un État qui ne juge plus à temps est un État qui renonce, silencieusement, à l’une de ses fonctions premières : garantir l’ordre public.
Et lorsque la justice n’est plus capable d’exercer cette mission élémentaire, ce n’est pas seulement une institution qui vacille, c’est l’idée même d’autorité qui se dissout.
ET AUSSI
Le peuple souverain… sauf quand on lui interdit son candidat
Il y a des mots qui sonnent bien et qui anesthésient : « moralisation », « probité », « exemplarité ».
Et puis, sous le vernis, une mécanique beaucoup moins avouable : retirer au peuple le dernier mot.
La peine d’inéligibilité, c’est cela. Une barrière dressée entre le citoyen et son bulletin.
Une manière d’expliquer, d’en haut, que le suffrage universel est respectable… tant qu’il choisit « correctement ».
Or la règle démocratique, la seule, tient en une phrase : le peuple décide, point final.
Le principe est simple : si le peuple veut, personne ne doit pouvoir empêcher
Mais alors, le peuple pourrait élire un criminel ?
Oui, même un criminel.
Ce n’est pas une provocation gratuite : c’est un test de solidité.
Une démocratie n’est pas faite pour sélectionner des saints ; elle est faite pour traduire une volonté collective, y compris quand cette volonté déplaît, choque, dérange, ou inquiète.
Qu’on ne s’y trompe pas : dire cela, ce n’est pas célébrer le crime.
C’est refuser le glissement vers une démocratie conditionnelle, où l’on ne vote plus pour choisir, mais pour valider une liste pré-approuvée.
L’inéligibilité, en France, est devenue un réflexe législatif
Dans notre droit, l’inéligibilité est une peine complémentaire prévue par le code pénal ; depuis 2017, et avec des retouches récentes, elle est même obligatoire pour un ensemble de crimes et de délits listés par la loi, tout en laissant au juge la possibilité d’y renoncer par une décision spécialement motivée.
Dit autrement : le principe n’est plus « le peuple tranche », mais « la justice autorise — ou non — l’offre électorale ».
Une campagne devrait se jouer dans les réunions publiques, les débats, les programmes, les alliances, la presse, les contradictions.
Pas dans la lecture fébrile d’un calendrier judiciaire.
Car dès que l’inéligibilité devient un outil central, la politique se déplace : l’énergie ne va plus à convaincre, mais à disqualifier.
Et l’élection n’apparaît plus comme une décision populaire, mais comme l’aboutissement d’une procédure.
On peut bien rappeler que le Conseil constitutionnel encadre ces dispositifs au nom de principes comme l’individualisation et la proportionnalité des peines.
Cela ne change rien au cœur du problème : on accepte l’idée qu’un verrou juridique puisse primer sur un choix politique.
« Protéger la démocratie » en empêchant de voter : la contradiction qui monte
Les partisans de l’inéligibilité expliquent qu’il faut « assainir ».
Mais une démocratie assainie par l’interdiction devient vite une démocratie aseptisée.
Et une démocratie aseptisée finit par ne plus représenter grand monde.
Surtout, l’argument moral cache une question pratique : si un candidat est jugé indigne, qu’on le combatte.
Qu’on le démonte.
Qu’on le mette face à ses actes.
Qu’on fasse confiance à l’intelligence ou à l’humeur des électeurs.
Reposer la bonne question : qui a la légitimité ultime ?
La justice a sa place : juger, condamner, punir. Elle n’a pas vocation à régenter l’arène démocratique.
Si l’on veut protéger la vie publique, il existe des voies qui ne confisquent pas le choix : transparence réelle, contrôle des financements, information accessible, sanctions pénales qui frappent les actes.
Mais le jour du vote, le peuple n’a pas de tuteur.
La démocratie n’est pas un club privé : c’est le risque assumé de laisser le pays choisir, même quand cela déplaît aux gardiens autoproclamés du « bon choix ».
Source : https://lejdf.fr/liberes-faute-de-juges-chronique-dun-naufrage-judiciaire-annonce/?


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire