vendredi 16 janvier 2026

PENDANT QUE L' OPINION AFRICAINE PUBLIQUE FUSTIGE PARIS , BRUXELLES VERROUILLE L' ARCHITECTE DU DROIT !

REVUE DE PRESSE !

Le président français Emmanuel Macron et le président sénégalais Macky Sall tiennent une conférence de presse conjointe au palais de l'Élysée, à Paris, le 17 février 2022, concernant l'engagement de la France au Sahel.
Le président français Emmanuel Macron et le président sénégalais Macky Sall tiennent une conférence de presse conjointe au palais de l'Élysée, à Paris, le 17 février 2022, concernant l'engagement de la France au Sahel.
Le président français Emmanuel Macron et le président sénégalais Macky Sall tiennent une conférence de presse conjointe au palais de l'Élysée, à Paris, le 17 février 2022, concernant l'engagement de la France au Sahel.
IAN LANGSDON / POOL via AFP

"Pendant que l'opinion africaine publique fustige Paris, Bruxelles verrouille l'architecture du droit"

Tribune

Par Dorian Bal

Publié le 

Ces dernières années, plusieurs pays d'Afrique se sont dégagés de la tutelle française. 

 

Consultant en affaires publiques chez Kimia, Dorian Bal explique que malheureusement une autre forme d'impérialisme plus insidieuse a pris le relais : celle de l'Union européenne.

 

 

Alors que l'Afrique francophone célèbre la reconfiguration de ses partenariats sécuritaires avec la France, une domination bien plus insidieuse s'installe : celle de Bruxelles.

 

 Les revendications souverainistes resteront incantatoires si elles n'affrontent pas ce nouveau centre de pouvoir normatif.

 

La séquence est spectaculaire. 

 

 Mali 2022, Burkina Faso 2023, Niger 2023, Sénégal 2024, Tchad 2025 : les drapeaux brûlent, les soldats français plient bagage.

 

 Ces discours de rupture résonnent puissamment auprès de populations lasses de décennies de tutelle post-coloniale.

 

 Pourtant, ce théâtre politique masque une réalité glaciale : pendant que l'opinion publique fustige Paris, Bruxelles verrouille l'architecture du droit. 

 

Ces victoires sont cinétiques, visibles et politiquement gratifiantes, mais elles laissent intacts les fondamentaux économiques qui étranglent le continent. 

 

C'est du spectacle ; ce n'est pas de la souveraineté.

 

 

NÉO-IMPÉRIALISME INVISIBLE

Le centre de gravité de la puissance a migré vers les instances supranationales.

 Il ne réside plus tant dans les chancelleries bilatérales que dans les instances supranationales. 

 

L'Union européenne produit des milliers de textes réglementaires chaque année qui s'imposent de facto aux économies africaines via des mécanismes d'extraterritorialité. 

 

Cette toile réglementaire constitue un néo-impérialisme invisible, sans armée ni administration directe, seulement des bureaucrates, des décrets et des règlements.

 

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Bruxelles concentre 50 000 professionnels de la représentation d'intérêts façonnant la loi dès l'étape des consultations techniques. 

 

Cela représente 70 lobbyistes pour chaque élu au Parlement européen. 

 

Face à cette légion, l'Afrique francophone brille par son absence : sa représentation demeure diplomatique et protocolaire. 

 

L'Union européenne injecte 55 milliards d'euros par an en moyenne dans sa Politique agricole commune (PAC), générant des surproductions qu'elle déverse sur les marchés africains via des accords de libre-échange imposés.

 

 L'accord de partenariat économique (APE, 2002-2016) en est l'illustration : sous couvert de libre-échange mutuel, l'UE a contraint les pays africains à une ouverture de marché à sens unique. 

 

Les bénéfices nets pour l'Afrique subsaharienne sont négligeables, tandis que le détournement de commerce détruit les industries locales. 

 

Depuis cinquante ans, la part des pays ACP (Afrique, Caraïbes, Pacifique) dans le commerce mondial ne cesse de décliner.

 

La directive anti-déforestation (RDUE) de décembre 2024 impose aux producteurs de cacao une géolocalisation satellitaire qui coûte entre 50 000 euros et 200 000 euros par coopérative, frappant de plein fouet les producteurs les plus précaires. 

 

Une période de transition, une traçabilité subventionnée, une exemption pour les petites exploitations, ou un fonds de conformité géré par l'Union africaine ou la CEDEAO (Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest) auraient pu être proposés.

 

Plus grave encore : l'orchestration institutionnelle du pillage.

 

La République démocratique du Congo (RDC) détient les plus grandes réserves mondiales de cobalt et de coltan. 

Le 19 février 2024, l'UE a signé un mémorandum avec le Rwanda pour l'approvisionnement en matières premières critiques.

 Or, selon l'ONU, la mine de Rubaya en RDC, qui produit 15 % du coltan mondial, était sous contrôle total du groupe armé M23. 

Les minerais rwandais exportés proviennent donc substantiellement de zones occupées par des groupes armés en RDC.

 

 

MAUVAISE BATAILLE

Les minerais congolais sont transportés vers le Rwanda, puis physiquement mélangés à la production locale avant certification. 

 

Boss Mining, une entreprise rwandaise, a exporté en 2024 au minimum 150 tonnes de coltan acheté auprès de fournisseurs opérant dans les zones contrôlées par le M23. 

 

L'ONU qualifie ce mélange de « la contamination de supply chain la plus significative enregistrée en une décennie »

 

Ces minerais reçoivent des certificats d'origine rwandaise que l'UE valide en contradiction avec ses propres standards.

 La « traçabilité » en est devenue l'instrument de blanchiment juridique.

 

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La mine de Rubaya génère des centaines de milliers de dollars par mois en taxes à destination du M23.

 

 Faute de représentation congolaise dans les négociations, la RDC était absente lors de la signature du mémorandum, bien qu’elle soit la source réelle des minerais.

 

Ce cycle d'exploitation finance les groupes armés responsables de 6 millions de morts depuis trente ans : un génocide documenté.

 

 Le Parlement a reconnu ce mécanisme le 13 février 2025 en votant la suspension du mémorandum, mais cette décision demeure sans force contraignante, tandis que les flux miniers continuent.

 

Même constat sur le numérique. 

Depuis le RGPD en 2018, plus de 40 pays africains ont dû adopter des lois de protection des données pour que leurs entreprises puissent traiter celles des clients européens.

 

 La constante est systémique : déficit d'ingénierie, absence de représentation, imposition unilatérale, facture réglée par les Africains. 

 

La souveraineté effective se mesure à la capacité d'un État à protéger ses intérêts vitaux. 

Elle se construit dossier par dossier, amendement par amendement, exigeant une présence permanente dans les comités techniques, les groupes de travail de la Commission et les délégations du Parlement européen. 

Elle requiert des experts capables de contester les études d'impact et de nouer des alliances tactiques avec d'autres puissances régionales victimes des mêmes mécanismes d'hégémonie normative.

 

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L'Afrique francophone ne s'est pas trompée d'ennemi, mais elle se trompe de bataille.

 

 Le véritable enjeu est de penser l'État à l'africaine, non comme une copie des modèles occidentaux, mais comme une puissance autonome. 

 

Construire des institutions adaptées aux réalités locales, des normes conçues sur le continent, des coopérations choisies plutôt que subies.

 

 Inventer ses propres modèles : c'est à cette seule condition que l'indépendance cessera d'être un slogan pour devenir un projet politique et juridique concret.

 

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