mercredi 13 mai 2026

EUROVISION : CROATIE , DES SYMBOLES SÉCULAIRES DES RÉSISTANCES CATHOLIQUES FACE A L' EMIRE OTTOMAN !

 REVUE DE PRESSE !

Eurovision 2026 : la Croatie représentée par 

Lelek et ses tatouages « sicanje », 

symboles séculaires de résistance catholique 

face à l’Empire ottoman

L’Eurovision 2026, dont les demi-finales se tiennent cette semaine à la Wiener Stadthalle de Vienne (Autriche) avant la grande finale du samedi 16 mai, n’avait pas commencé qu’une polémique enflait déjà. Le groupe ethno-pop croate Lelek, qui défend les couleurs de Zagreb avec la chanson Andromeda, s’apparaît sur scène avec des tatouages — faux mais fidèlement reproduits — couvrant bras et visages des cinq artistes. 

Ces marques bleutées, géométriques, ornées de croix, de soleils et de lignes rayonnantes, ne sont pas un caprice esthétique. 

Elles renvoient à une tradition centenaire, attestée jusqu’au XIXe siècle au moins, dite « sicanje » ou « bocanje » : le tatouage chrétien pratiqué par les Croates catholiques de Bosnie-Herzégovine et de Dalmatie. 

Une référence qui ne passe pas du tout en Turquie, où plusieurs médias y voient une insulte au passé ottoman.

LELEK - Andromeda | Croatia 🇭🇷 | Official Music Video | #Eurovision2026

Une chanson sur la peur, la douleur et la résilience transmises de mère en fille

Andromeda, choisie en février dernier à l’issue de la sélection nationale croate Dora 2026, signée Filip Lacković, Lazar Pajić, Tomislav Roso et Zorica Pajić, puise sans détour dans le folklore des Balkans.

 Le groupe Lelek présente son œuvre comme un message universel sur la transmission féminine entre générations — une thématique illustrée par la figure mythologique grecque d’Andromède, princesse sacrifiée puis sauvée.

 Sur scène, la performance est intense, presque rituelle. 

Et les paroles, sans citer explicitement aucun épisode historique, comportent ce vers qui n’a échappé à personne : « Nos mères n’ont pas enfanté des esclaves ».

 

Pour Korina Olivia Rogić, l’une des membres du groupe, le sens est limpide : « Les femmes se faisaient tatouer pour échapper à l’esclavage.

 Elles marquaient leur identité sur leur corps pour toujours. 

Ces tatouages font partie de notre culture et de notre histoire. »

 La référence au « sicanje » est donc assumée.

 Reste à comprendre pourquoi elle indispose aujourd’hui Ankara.

 

Une tradition antérieure au christianisme, héritée des Illyriens

L’histoire du « sicanje » — du verbe croate signifiant « piquer » — remonte bien au-delà du Moyen Âge.

 Les chercheurs s’accordent à voir dans cette pratique un héritage des Illyriens, peuple autochtone de l’ouest des Balkans, lui-même cousin culturel des Albanais et des populations valaques. 

Dès le premier siècle avant Jésus-Christ, le géographe grec Strabon décrivait les coutumes de tatouage des habitants de ces régions.

 

 Bien avant l’arrivée des Slaves dans les Balkans (entre les VIe et VIIe siècles), bien avant la christianisation, ces marques corporelles existaient comme expression religieuse, identitaire et rituelle.

À la fin du XIXe siècle, l’archéologue Ćiro Truhelka et le médecin Leopold Glück — qui publia à Vienne en 1894 un article scientifique consacré aux tatouages des catholiques de Bosnie-Herzégovine — documentèrent en détail cette pratique, en collectaient les motifs, et soulignaient sa singularité dans le paysage culturel européen.

 La voyageuse et ethnologue britannique Edith Durham, autorité de référence sur les Balkans à la même époque, étudia elle aussi ces tatouages, sans parvenir d’abord à en décoder l’iconographie.

 Ce sont les Albanais de la région de Theth, dans les Alpes du Nord, qui lui livrèrent la clé : les petites lignes accompagnant les cercles et demi-cercles n’étaient pas de simples « brindilles » décoratives mais des représentations stylisées des rayons du Soleil et de la Lune, héritées d’un culte naturaliste pré-chrétien.

 

Une iconographie mêlant croix chrétiennes et symboles solaires

Les motifs du « sicanje » sont d’une grande richesse symbolique. 

La croix chrétienne, sous diverses formes, en constitue la figure centrale. 

Mais elle est presque toujours accompagnée d’éléments dont l’origine est manifestement antérieure au christianisme : cercles solaires, croissants lunaires, motifs en forme de pin (le « jelica »), bracelets autour des poignets, ornements évoquant la danse traditionnelle balkanique du « kolo ». 

 

Une syncrétisme assumé, où l’héritage illyrien et la foi catholique romaine se sont superposés au fil des siècles.

 L’indo-européaniste Karl Treimer a même proposé d’interpréter certaines de ces croix — y compris des croix gammées, motif solaire ancien antérieur à tout détournement politique moderne — comme les symboles d’Enji, le dieu illyrien du feu, divinité majeure du panthéon albanais à l’époque romaine.

 

Les jeunes filles et jeunes garçons catholiques étaient tatoués dès l’âge de six ans, généralement entre la fête de saint Joseph (en mars) et celle de saint Jean-Baptiste (en juin).

 Les femmes portaient ces marques sur les mains, les avant-bras, le cou, parfois les joues ou le front.

 Les hommes les arboraient surtout au-dessus du coude, sur le bras droit, la poitrine ou l’index.

 L’orthodoxie slave, par opposition, condamnait fermement cette pratique : c’est l’une des frontières culturelles invisibles mais nettes entre catholiques croates et orthodoxes serbes, dans une région où le détail confessionnel a toujours pesé lourd.

 

Un bouclier identitaire face à la conquête ottomane

C’est ici que l’histoire devient politiquement sensible. 

Si la pratique du « sicanje » est antérieure de plusieurs siècles à l’arrivée des Turcs dans les Balkans, elle a connu un essor particulier — et une charge symbolique nouvelle — sous la domination ottomane (du XVe siècle à 1878 pour la Bosnie). 

Pour les communautés catholiques croates et bosniaques placées sous l’autorité de la Sublime Porte, le tatouage devenait un signe identitaire indélébile dans la chair, témoignant publiquement de l’appartenance chrétienne.

Plusieurs traditions orales et études ethnologiques attestent que les jeunes filles se faisaient particulièrement tatouer pour résister à trois menaces redoutées : l’enlèvement par les forces ottomanes pour les harems ou l’esclavage domestique ; la conversion forcée à l’islam ; et les mariages imposés avec des notables musulmans. 

Marquer la peau d’une croix visible, sur le front ou les mains, c’était se rendre, dans une logique purement pratique, moins « commercialisable » par les pratiques de la traite ou de l’enlèvement, et clairement identifiable comme chrétienne. 

C’est aussi cette dimension de résistance silencieuse que les paroles d’Andromeda convoquent quand elles affirment que « nos mères n’ont pas enfanté des esclaves ».

 

La polémique turque, un déni mémoriel révélateur

Plusieurs médias turcs, repris ces dernières semaines sur les réseaux sociaux nationaux, ont vivement réagi à la mise en scène de Lelek, y voyant une « insulte à l’Empire ottoman ». 

La protestation interroge.

 Elle révèle un certain malaise de la Turquie contemporaine — celle d’Erdoğan en particulier — face au rappel public des dimensions les plus sombres de la domination ottomane sur les Balkans : pratiques esclavagistes (notamment le système du devchirmé, qui prélevait des enfants chrétiens pour les convertir et les enrôler), conversions forcées, fiscalité discriminatoire pesant sur les non-musulmans (djizya), restrictions du culte chrétien, et toute la panoplie d’un régime de soumission codifié qui dura quatre cents ans.

 

La Turquie contemporaine — particulièrement depuis le tournant néo-ottomaniste de l’AKP au pouvoir depuis 2002 — entretient un récit officiel idéalisé de cette période, présentée comme un âge d’or de tolérance et de coexistence pacifique sous la Pax ottomana

Que des chanteuses croates rappellent en eurovision que leurs grand-mères se faisaient tatouer pour ne pas finir esclaves dans un harem n’entre évidemment pas dans cette grille de lecture officielle.

 D’où la grogne.

 

Un patrimoine européen menacé d’oubli

Au-delà de la polémique éphémère, la performance de Lelek a au moins un mérite considérable : elle remet brièvement sous les projecteurs un pan oublié de l’histoire européenne. 

La pratique du « sicanje » a quasiment disparu après la Seconde Guerre mondiale et l’instauration de la République populaire fédérale de Yougoslavie communiste, hostile aux traditions religieuses populaires.

 Les derniers tatouages authentiques sont aujourd’hui visibles uniquement sur des femmes très âgées, dans certains villages reculés d’Herzégovine.

Depuis quelques années pourtant, un mouvement de réappropriation se dessine. 

Des tatoueurs croates et bosniaques contemporains reprennent les motifs traditionnels avec les techniques modernes. 

Un documentaire intitulé Sicanje, bocanje, tetoviranje a été diffusé en 2013 sur la chaîne croate HRT 3. 

Le magazine Vice y a consacré dès 2011 un article et un court documentaire. 

En Belgique, le PointCulture de Namur a accueilli en 2022 une exposition consacrée à ces tatouages, organisée en marge du festival Balkan Trafik à Bruxelles, mettant en valeur les clichés des photographes bosniaques Boris Lalić, Mladen Topić et Zoran Stojanović.

 

Une Eurovision plus politique qu’on ne le croit

L’Eurovision est souvent moqué pour son côté kitsch, ses paillettes et ses chorégraphies improbables. 

Mais le concours est aussi, depuis sa création en 1956, un lieu où s’expriment les identités nationales et les mémoires blessées de l’Europe.

 La Croatie, en 2024, avait déjà frôlé la victoire avec « Rim Tim Tagi Dim » de Baby Lasagna, deuxième au classement final — son meilleur résultat depuis « Marija Magdalena » de Doris Dragović en 1999. 

En misant pour 2026 sur Lelek et son ethno-pop revendiqué, Zagreb assume une posture culturelle nette : celle d’un peuple qui revendique sa singularité historique et religieuse, sans s’excuser de ce qu’il fut et de ce que furent ses ancêtres.

Que les images des cinq chanteuses croates couvertes de croix tatouées dérangent à Ankara n’est en réalité que la preuve que ces marques fonctionnent toujours, plusieurs siècles après leur création, comme elles ont toujours fonctionné : comme une affirmation identitaire face à ceux qui voudraient en effacer la mémoire.  

 

Andromeda concourt ce mardi en première demi-finale.

 Que le groupe Lelek se qualifie ou non pour la finale du samedi 16 mai, la performance aura déjà rempli, sans le vouloir, une fonction d’historien autrement plus utile que beaucoup de manuels scolaires contemporains.

 

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire