[POINT DE VUE]
Il y a 45 ans, Mitterrand était élu président de la République

Pour ceux qui s’en souviennent, il pleuvait sans cesse, non pas sur Brest comme dans le poème de Prévert, mais sur Paris, ce jour-là.
Après un septennat marqué par la rupture d’avec le gaullisme, deux France attendaient les résultats du second tour de l’élection présidentielle.
À droite, Giscard avait, pendant sept longues années, essayé de faire jeune alors qu’il était précocement vieux, de faire moderne alors qu’il était aussi vieille France qu’on pouvait l’être, de faire exagérément simple alors qu’il était exagérément brillant.
Pas terrible.
Et puis, il y avait eu toutes ces affaires, celle des chasses et celle des diamants, qui avaient handicapé sa fin de campagne.
Facétieux, les anciens du SAC avaient collé de gros diamants sur les yeux du candidat de centre droit.
Et puis encore, il fallait compter, au premier tour, avec un « facho-Chirac » que l’on considérait encore comme un homme de droite, puisqu’on ne l’avait pas encore vu à l’œuvre à la tête de l’État.
À gauche, c’était différent. François Mitterrand avait soixante-cinq ans mais était le candidat de la jeunesse.
Il avait été ministre sous la IVe République mais on le prenait pour le candidat de l’espoir.
Il venait de la bourgeoisie catholique mais il avait pactisé avec les communistes et ne rechignait pas, de temps à autre, à se déguiser en Aristide Briand.
À gauche, on y croyait.
Et c’est ainsi, entourés de papier peint à fleurs psychédéliques, chaussés de lunettes fumées et habillés de velours marron, que les Français, clope au bec dans leur 504, attendaient la fin officielle des années 70.
Manigances de l'entre-deux-tours...
On apprendra plus tard les manigances de cet entre-deux-tours, notamment celles des chiraquiens : Pasqua aurait utilisé le fichier des adhérents du RPR, à qui il aurait demandé de voter Mitterrand.
Le candidat socialiste dîna avec Chirac pour élaborer une stratégie, ce qu’il n’avoua qu’à la fin de sa vie.
On apprendra également que le débat d’entre-deux-tours, arrangé par Fabius, Moati et Badinter, fut le premier à prendre en ligne de compte les ficelles de la communication politique.
On se souviendra aussi que Mitterrand, avec un art consommé de la rancune, dit à Giscard – qui, en 74, l’avait traité d’homme du passé - que le Président sortant, lui, était devenu « l’homme du passif ».
À vingt heures, ce 10 mai, le visage du vainqueur s’afficha, avec une incroyable modernité pour l’époque, pixel par pixel, comme sur un de ces Minitel qui faillirent nous apporter un avantage décisif dans l’aventure de l’Internet.
Mitterrand était élu.
La place de la Bastille se remplit spontanément d’une foule qui scandait, sous la pluie, « Mitterrand, du beau temps ! » Ah, ces socialistes, toujours en train d’espérer contre le réel.
Indécrottables. Concerts de Klaxon™, mais aussi décrochage vertigineux de la Bourse : les marchés anticipaient peut-être les nationalisations brutales de l’ère Mauroy.
De l’avis de tous les médias, sur lesquels la gauche avait déjà la mainmise, une nouvelle ère s’ouvrait pour la France.
On allait voir ce qu’on allait voir.
Onze jours plus tard, au cours d’une cérémonie grotesque mais artistement chorégraphiée, François Mitterrand se rendait au Panthéon, sous l’œil des caméras, une rose à la main.
« Avec une rose, on n’a jamais l’air con », constata sobrement Pierre Desproges.
Quarante-cinq ans ont passé.
La France a changé, pas pour le mieux probablement, et la gauche en est largement responsable.
De la France de 1981, il ne reste que des ruines – et on ne parle pas seulement de Jack Lang -, tant et si bien qu’on ne peut revoir les images des enfants du 10 mai sans ressentir, même pour la gauche, une très profonde nostalgie.
Ainsi va le monde.


Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire