lundi 17 août 2026

CHRONIQUE : MATHIEU BOCK-CÔTÉ FAIT LA " THÉORIE DE L' INGÉRENCE ÉTRANGÈRE " ............

 

 REVUE DE PRESSE !

 

Dans Le Figaro de ce lundi, Mathieu Bock-Côté fait la « théorie de l’ingérence étrangère ».

L'essayiste Mathieu Bock-Côté.

La question de l’ingérence étrangère aura occupé l’été politique. 

Le thème est devenu obsessionnel. 

À chaque jour son ingérence, russe, la plupart du temps, pour ne pas dire tout le temps. 

Un mauvais esprit dirait qu’un homme politique du bloc central n’ayant pas été victime d’ingérence russe avant 50 ans a raté sa vie. 

On la voit partout, et surtout, on veut mettre en place un dispositif majeur pour la contenir, l’entraver, l’empêcher. 

Souvent, le tout vire à la farce : les ingérences dénoncées sont grossières, sans portées, et ne sont connues du grand public que lorsqu’elles sont dénoncées.

Qu’on se comprenne bien : l’ingérence étrangère est bien réelle, et celle de la Russie inquiétera à bon droit. 

Étrangement, toutefois, on s’inquiète moins de celle de l’Algérie, qui manipule sa diaspora, ou du Maroc, qui fait la même chose. 

On trouve pourtant sur le territoire des populations de plus en plus nombreuses venues de ces pays qui sont davantage animées par leur identité d’origine que par celle du pays où elles se sont imposées. 

Toutefois, la question de l’ingérence étrangère est aujourd’hui instrumentalisée par l’extrême centre, qui, plus que jamais, entend verrouiller l’espace public, pour contenir ses adversaires, assimilés aux extrêmes, et désormais, donc, à la trahison. 

Cette dernière catégorie, qu’on croyait appartenir aux époques antérieures, revient en force et redevient centrale dans des démocraties voulant faire passer des tests de loyauté à ceux qui participent au débat public.

 

Mater l’opposition intérieure

Ce basculement n’est pas sans conséquence. 

L’extrémiste d’hier avait beau être moralement infréquentable, s’il appartenait à la communauté nationale, il avait encore quelques droits.

 On pouvait l’invisibiliser ou le diaboliser, surtout s’il était décrété haineux, mais il fallait y mettre des formes. 

Il n’en est plus de même dès lors qu’on parle d’un agent au service de l’étranger, qu’il en soit conscient ou non. 

Celui-là, on doit le chasser, le faire taire, au nom de la démocratie, pour éviter que le processus électoral ne soit troublé de l’extérieur.

 Les services de renseignement doivent être mis à contribution pour distinguer les voix légitimes de celles qui ne le sont pas. 

Assisterons-nous à une présidentielle où les opinions des uns et des autres seront sous surveillance policière? 

Peut-on craindre que les opinions défavorables au pouvoir soient plus aisément suspectées de porter l’empreinte du FSB ?

Derrière cela se trouve une idée simple : l’extrême centre veut croire que les Français seraient bien plus apaisés, et en paix avec leur gouvernement et leurs élites, s’ils n’étaient poussés à l’insatisfaction, et même à l’insurrection, par des puissances étrangères malveillantes. 

S’ils sont divisés, c’est qu’ils le sont de l’extérieur. 

Ainsi, ce serait à cause de l’ingérence étrangère que les Français seraient aujourd’hui divisés, insatisfaits de l’état de leur pays, hantés par la possibilité de son effondrement. 

Des «gilets jaunes» à la montée du RN, en passant par le développement de médias alternatifs, sans oublier la persistance de l’euroscepticisme et les réserves sur la politique étrangère de la France, tout s’expliquerait par la main de Moscou. 

N’est-ce pas un peu rapide ?

 

Les sceptiques diront que c’est une manière commode de délégitimer un adversaire. 

Les Français ne peuvent-ils pas avoir de bonnes raisons de chercher une alternative au-delà de l’alternance à l’intérieur du bloc central ? 

Il ne s’agit pas ici de l’approuver mais de se demander si on peut vraiment réduire la vague populiste à une influence extérieure, ou même l’expliquer sérieusement par cela.

Ne faut-il pas voir dans la radicalisation du discours sur l’ingérence étrangère une méthode pour mater l’opposition intérieure ? 

À l’échelle de l’histoire, il n’est pas rare qu’un pouvoir désavoué, coupé du sentiment populaire, fasse tout ce qu’il peut pour disqualifier ses critiques, et même, s’il le faut, pour les bannir juridiquement. 

À terme, le pouvoir pourrait-il être tenté d’annuler une élection qu’il décréterait perturbée par l’ingérence étrangère?

 Il y a en la matière une jurisprudence roumaine.

La tentation de la purge anime désormais l’extrême centre. 

Ainsi, si certains faits contredisant le récit officiel, il faudra les rejeter du débat public, non pas en disant qu’ils sont faux, mais qu’ils sont mis de l’avant par une puissance étrangère. 

La dénonciation de l’ingérence étrangère se prolonge dans celle de l’ingérence intérieure.

 Qui raconte l’actualité dans une perspective désavouée par le pouvoir est accusé de désinformer. 

Lui aussi il faudra le sanctionner. 

À terme, les choses deviennent claires : le régime est prêt à tout pour reprendre le contrôle du récit médiatique, et contrôler ce qu’on appelle les «narratifs» circulant sur les réseaux sociaux

C’est au terme de cette épuration éthique qu’il croit sauver la démocratie. o

 MATHIEU BOCK-CÖTÉ

 


 

Dominique Jamet :  Ingérences…

Par Dominique Jamet.

 

 

COMMENTAIRE –  

Cet article de Dominique Jamet, aussi bien écrit que d’habitude et sans ces « entrechats » pour la symétrie que Marc Vergier dénonce à juste titre chez maints rédacteurs de presse, est paru hier, 15 août, dans Boulevard Voltaire

Dans le cadre d’un scénario d’espionnage tel que Volkoff en a écrit, Dominique Jamet ridiculise non seulement la russophobie ambiante et l’obsession de l’ingérence naturellement russe, comme s’il n’y en avait pas bien d’autres, et depuis toujours, mais aussi le Système en général, que nous appelons ici la République, et tous les petits hommes qui le constituent, pour le malheur du peuple français. 

Et tout ce microcosme lilliputien est fort bien portraituré. 

Saluons Jamet ! – 

 JSF

 

 

Lorsque le jeune Ivan Ivanovitch Popov, stagiaire au FSB, Service de la Propagande extérieure, Division Europe, Subdivision France, Département des Fake News, Bureau des Opérations spéciales, soumit le travail qui lui avait été demandé en urgence absolue à ses supérieurs hiérarchiques, respectivement le lieutenant-colonel Vladimir Georgevitch Nekrassov et le capitaine Igor Stepanovitch Grabouline, le plus haut gradé des deux, après avoir rapidement parcouru sa copie, explosa : « Imbécile !

 Dourak ! 

Qu’est-ce que c’est que cette invention de transformer l’alopécie d’Édouard Philippe en démence fronto-temporale ? 

Tu charges un peu la barque, non ?

 Quant à Gabriel Attal, nul n’ignore que ce n’est pas précisément un homme à femmes.

 Bravo pour le scoop ! 

Le pire est d’ailleurs que, dans l’état de dépravation où est tombée la France, ça ne lui fait même pas tort.

 Mais qu’il souffre de la maladie de Parkinson, décidément, tu manques d’imagination !

 Ou tu en as trop !

Qu’en penses-tu, Igor ? » « Exactement comme vous, mon colonel », opina son subordonné.

Le vieux briscard se radoucit : « En revanche, ton idée de la Léa Salamé graissant la patte de ses confrères de la télévision, à hauteur de cinquante mille euros, pour qu’ils fassent l’éloge de son Gluckstein – ou Glucksmann, je ne me rappelle jamais ces noms-là -, ça me plaît beaucoup !

 Bon, tu as encore de gros progrès à faire, mais je m’en vais quand même utiliser ton machin. 

Non, ne me remercie pas. 

J’aime encourager les jeunes talents. N’est-ce pas, Grabouline ? » « Absolument, mon colonel. »

De fait, dès le lendemain, les élucubrations du jeune Popov étaient reprises et diffusées, comme nul ne l’ignore plus, sur deux sites du second rayon, deux modestes fermes de trolls, dont seuls de très rares addicts du Web et une poignée de spécialistes du contre-espionnage connaissaient l’existence, l’activité et, jusqu’alors, le peu d’audience, donc la faible capacité de nuisance.

 Matriochka et Storm-1516…

 

La Russie ose s’en prendre à Gabriel Attal !

Et là, ô surprise, ô stupeur !

 D’un seul coup, émergeant de la torpeur caniculaire et rompant du coup la trêve tacite du mois d’août, la sphère médiatique et la sphère politique françaises s’éveillent, se mobilisent, s’indignent, s’emballent, s’embrasent – cet été, décidément, aura cumulé les incendies en tout genre – et sonnent l’alarme. 

Au feu ! Panica generale !, comme disent nos voisins italiens. 

La Russie, notre ennemie héréditaire de fraîche date, non contente de préparer au vu et au su de tous nos experts extralucides l’invasion de toute l’Europe, de la Vistule à la Tamise ede l’Estonie au Portugal, la Russie intervient sur notre scène nationale.

 Elle ose s’en prendre à Gabriel Attal ! 

Elle s’ingère…

Elle était déjà partout présente, dans le ciel, sur les mers, sur terre, avec sa flotte fantôme, ses drones agressifs qui n’explosent pas mais qui pourraient exploser, ses espions, ses hackeurs, ses chroniqueurs et surtout ses chroniqueuses, ses terroristes qui ne tuent pas mais qui en seraient bien capables, ses chars bons pour la ferraille mais qui pourraient bien déferler un de ces quatre, à l’heure du laitier, sur les Champs-Élysées.

 Entendez-vous ces féroces soldats mugir dans nos campagnes présidentielles ?

 

Plastronner comme l’ultime rempart de la République en danger

Que de vacarme, que de tapage, que de tumulte, direz-vous, pour finalement aussi peu de chose ? 

Il n’y aurait pas tant de bruit, assurément, si ceux qui, inlassablement, dénoncent les ingérences sournoises, violentes, multiformes, innombrables, de l’Ogre moscovite, si les ingérés, ou supposés tels, n’espéraient en tirer profit.

 Ta campagne patine, ton indice de popularité reste désespérément plat, ton bilan est désastreux, tes promesses laissent incrédule, tes discours entrent par une oreille et sortent par l’autre, tu ne parviens pas et tu ne parviendras pas, à court, à moyen, à long terme, à faire triompher l’idée que tu es l’homme présidentiel, l’homme providentiel après lequel ce pays, ce peuple aspirent et dont un film récent vient, en évoquant le souvenir, d’éveiller la nostalgie. 

Quelle chance, les Russes sont là, sinon à nos portes, au moins à la une de nos derniers journaux-papier, en ouverture de nos journaux télévisés, omniprésents sur les réseaux sociaux, capables de tout, et d’abord de nous empêcher d’élire des candidats pour qui nous ne savons pas que nous avons envie de voter, mais qui le savent tellement mieux que nous. 

Être cité et ciblé par les Russes, pouvoir se targuer d’être le plus dangereux adversaire de l’ennemi n° 1, c’est, d’un seul coup, accéder à l’existence, doté, de ce seul fait, d’une stature qu’on ne vous soupçonnait pas et que ne vous donnait assurément pas le fameux socle commun, c’est plastronner, à l’image du Président sortant, mais pas encore sorti, comme l’ultime rempart de la République en danger.

Devançant l’échéance fixée à mai prochain, les sachants qui nous informent ne craignent d’ailleurs pas d’opposer d’avance à la libre expression du suffrage universel, telle qu’il n’appartient qu’au peuple souverain de l’exprimer, l’exemple de la dernière élection présidentielle en Roumanie, et d’évoquer la manœuvre magistrale qui, annulant le premier tour de la consultation sous le prétexte que le candidat qui était arrivé en tête n’était pas celui qu’il aurait fallu, a conduit de sages dirigeants à intervenir pour corriger le choix du peuple et le protéger, pour son bien, de lui-même. 

Ce que les porte-parole de la minorité aveugle qui, s’incrustant aux commandes, nous conduit tout droit à l’abîme, présentent comme le modèle à suivre, éventuellement.

 

La tentation de dissoudre le peuple

Il y aura bientôt deux siècles que les Français ont acquis, ont gagné le droit de voter librement, sous la protection du secret, dans le cadre de la pluralité des candidats et des programmes. 

De dangereux illuminés affectent de croire – ou croient réellement, ce qui serait encore plus consternant – que ce sont les agents de la Russie qui, s’immisçant, s’ingérant dans nos élections (et pourquoi pas, pendant qu’on y est, dans les isoloirs ?), méditent de nous dicter le nom de notre futur Président. 

Dans le climat étouffant d’hystérie russophobe, de restriction des libertés et de préparation des esprits, de l’économie et des forces armées à la guerre, la tentation de dissoudre le peuple comme, il y a deux ans, avec les suites que l’on constate, on a dissout l’Assemblée, grandit dans un nombre croissant de cerveaux malades et malheureusement bien placés.

Quand le jeune Ivan Ivanovitch Popov, naïvement fier de lui, est retourné au bureau, ses supérieurs l’ont chaleureusement félicité. 

« De mon texte ? » « Non, de t’être engagé dans l’armée. » 

« Mais je ne me suis pas engagé. » « Tu te trompes, mon petit Vania. 

J’ai ton contrat sous les yeux. 

Tu pars demain pour le front d’Ukraine. »

 « Ça t’apprendra à vivre », a dit le lieutenant-colonel. 

« Ou peut-être à mourir », a murmuré le capitaine. 

Nekrassov et Grabouline ont reçu la croix de Saint-Georges. 

Pour services rendus. o  o 

 DOMINIQUE JAMET




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