Grand littéraire et observateur cruel de notre époque, Xavier Eman nous délecte de ses Chroniques d’une fin de monde sans importance, qui paraissent dans la revue Éléments et dont il vient de publier le troisième recueil.
C’est simple : quand on y a goûté, on ne peut plus s’en passer.
Tout comme on ne peut se passer de son regard noir sur l’actualité, qu’il dissèque de temps à autre sur son blog au nom évocateur, A moy que chault !
Et alors que l’intelligence artificielle vient de laisser sa première victime littéraire sur le carreau — l’Académie Goncourt ayant exclu Thélyson Orélien, piégé par des logiciels de détection de textes générés par IA —, nous ne pouvions manquer de lui demander son avis sur ce naufrage aussi technologique qu’idéologique.
Auteur, rédacteur en chef adjoint d’Éléments et directeur de la revue littéraire Livr’arbitre, il a bien voulu répondre à nos questions comme à son habitude : sans le moindre filtre.
Breizh-info.com : Si la question est encore débattue, il semblerait bien que le « roman phare de la rentrée littéraire » du poète et romancier Thélyson Orélien ait été généré, en partie ou dans son intégralité, par l’intelligence artificielle, des passages paraphrasés laissant peu de place au doute.
Vous qui connaissez bien ce milieu, qu’est-ce que cela vous inspire ?
Xavier Eman : Je ne connais ce « milieu » qu’en tant qu’observateur attentif, étant assez éloigné des salons littéraires et des médias centraux et très à l’écart de cet entre-soi germanopratin ben pensant et très satisfait de lui-même.
C’est d’ailleurs, à mon sens, ce que révèle en premier lieu cette « affaire », la déconnexion croissante de ce milieu non seulement avec le reste de la population mais avec la littérature elle-même, totalement grand-remplacée par l’idéologie, puisque tous ces braves gens si doctes et suffisants – éditeurs, auteurs, journalistes – ne sont même plus capables de distinguer un texte produit, apparemment assez grossièrement, par une machine d’un texte écrit par un être humain, un écrivain en chair et en os.
Il suffit désormais qu’un ouvrage coche toutes les cases du « politiquement correct » (auteur – ou supposé auteur – racisé, victimisation, antiracisme, pleurnicherie féminsito-wokiste…) pour qu’il soit immédiatement encensé par le grand chœur du « milieu littéraire » qui n’est en réalité plus qu’un cénacle de libéraux-libertaires défendant leurs prébendes et leurs situations grassement rémunérées tout en se prenant pour d’éternels résistants à la bête immonde.
Breizh-info.com : À supposer qu’il ait véritablement utilisé l’IA, ne faut-il pas du talent pour parvenir à élaborer un texte et se hisser en tête des récompenses et prix de l’élite littéraire francophone, comme le prétend, par exemple, Virginie Despentes ?
Xavier Eman : Je n’ai pas lu le livre en question donc il est difficile de me prononcer même si les divers extraits que j’ai pu apercevoir ne m’ont pas semblé particulièrement convaincants.
Évidemment, n’importe qui produisant un livre par l’IA ne va pas se retrouver immédiatement aux portes du Goncourt, encensé quasi unanimement par la critique.
Mais cet enthousiasme est-il dû à la qualité réelle du texte ou au fait que l’auteur et l’histoire du livre sont paroxystiquement dans l’air du temps et représentent une énième magnifique occasion, à quelques mois de l’élection présidentielle, de sanctifier le « migrant », cette figure iconique de notre temps, et de culpabiliser une nouvelle fois les méchants et les sans cœur qui auraient l’ignoble outrecuidance de na pas voir dans l’accueil illimité des migrations l’horizon indépassable de l’humanité et la condition nécessaire du bonheur terrestre ?
Suivez-mon regard…
Breizh-info.com : Libération jubile : l’auteur de la publication ayant dévoilé la supercherie présumée n’est autre que Samuel Fitoussi, « auteur d’un essai contre le wokisme ».
Xavier Eman, tout est-il politique ?
Xavier Eman : Je le crains.
Ce qui est avant tout un scandale littéraire et une escroquerie médiatico-commerciale s’est presque immédiatement transformé en drama politico-idéologique, offrant un nouveau terrain de pugilat entre « wokistes » et « réacs », nouvelle querelle des modernes et des anciens version TikTok.
Si l’on ajoute à cela l’obsession raciale de notre temps (un « racisé » étant forcément innocent pour les uns et nécessairement coupable pour les autres..), et l’on obtient une grande empoignade généralisée, une sorte de néo-hooliganisme numérico-médiatique où les supporters de chaque camp s’écharpent furieusement dans le seul espoir de « marquer des points » contre l’ennemi.
C’est à mes yeux évidemment déplorable, très fatiguant et surtout contre-productif, plus aucun événement, d’un fait divers sordide à une rencontre sportive en passant par une publicité pour des paris sportifs, n’échappant au passage par cette grille de lecture binaire et manichéenne et ouvrant des débats totalement hors de propos et de proportion.
L’instantanéité, l’immédiateté, des réseaux sociaux, leur fonctionnement viral, le désir effréné de virtuelle célébrité, la course aux « followers », empêchent désormais tout débat de fond, toute prise de distance et toute réflexion collective apaisée.
Facebook et Twitter ont tué la nuance et l’objectivité.
Breizh-info.com : À force de considérer l’IA comme un logiciel de plagiat de la créativité humaine, n’était-ce pas prévisible ?
Au-delà de ce cas précis, en quoi l’utilisation de l’IA représente-t-elle un danger pour la littérature et pour l’art en général ?
Xavier Eman : Non seulement c’était prévisible, mais cela a été prévu. J’invite notamment vos lecteurs à lire l’excellent roman d’Alexis Legayet, paru en 2024 aux éditions la Mouette de Minerve, « les Obsolètes » qui se penche sur les conséquences du développement de l’IA dans les domaines artistiques et qui met en scène un éditeur qui reçoit un manuscrit exceptionnel, présenté comme l’œuvre d’un génie.
Il le publie, c’est succès commercial retentissant mais le problème est que le texte a en réalité été entièrement généré par une IA, ce qui provoque un énorme scandale…
Tout y était.
Pour ma part, je pense que l’IA représente un danger pour l’humanité toute entière, elle annonce un monde post-humain qui me semble absolument cauchemardesque.
Mais pour s’en tenir uniquement à l’art, il est évident que l’usage de l’IA pose un abîme de questionnements, ne serait-ce que celui de sa définition. Peut-il exister un art non-humain ?
Quel statut donner aux productions de l’IA voire aux futurs « artistes numériques » ?
La création artificielle peut-elle surpasser l’art humain ?
Nous ne sommes évidemment qu’au début de toutes ces interrogations….
Breizh-info.com : Certains avancent pourtant que créer ne signifie pas tout exécuter soi-même, et que bien des grands artistes ont eu recours à des collaborateurs ou à des outils.
Ne peut-on pas considérer l’IA comme l’un de ces outils ?
Les artistes devraient-ils renoncer à l’utiliser ?
Xavier Eman : Ce n’est pas faux.
Le développement de l’IA pose, nous l’avons dit, d’innombrables questions et cette affaire devrait être l’occasion d’ouvrir des débats importants, fondamentaux même, sur le rapport à la création.
Malheureusement, comme toujours aujourd’hui, on se contente de « politiser » et « racialiser » le problème, chaque « camp » vociférant contre l’autre dans un brouhaha hystérique dont il ne peut rien sortir d’utile ni de constructif pour l’avenir.
La société est aujourd’hui tellement « clivée » qu’il semble impossible d’avoir des échanges apaisées et sereins sur quelque sujet que ce soit, alors que celui-ci, en plus, est l’un des enjeux cruciaux des années à venir.
Ce que l’on peut dire c’est que l’on arrêtera pas l’IA par décret, l’IA va continuer à se développer et à être de plus en plus massivement employée.
Sa seule limite sera, à mon avis, les limites physiques et écologiques de la planète, une fois qu’il n’y aura plus d’eau pour refroidir les data center et plus de matières premières pour fabriquer des micro-processeurs…
Face à ce développement, pour le moment inexorable, ne reste donc que des choix individuels, personnels. A chacun d’interroger son rapport à l’IA et d’agir en cohérence avec sa vision des choses.
Par ailleurs, il est évident qu’il y a plusieurs façon d’utiliser l’IA. S’en servir comme d’un super dictionnaire ou d’un super correcteur, ce n’est pas la même chose que lui faire rédiger l’intégralité d’un texte.
En fait, le plus important est sans doute de ne pas mentir sur la réalité de « l’œuvre » ou du « produit » final, ne pas tricher sur la marchandise.
C’est pourquoi il semble indispensable de mettre en place des labels de « certifiés humains » comme il y a des labels d’origine contrôlée pour certains produits alimentaires.
Il y aura certainement demain deux types de littérature, l’une largement produite ou « aidée » par l’IA, et une « 100 % bio », 100 % humaine, comme il y a aujourd’hui des plats surgelés industriels et des plats artisanaux.
Ce sera donc au lecteur-consommateur de choisir.
Breizh-info.com : S’il y a une crise de la création, elle est doublée d’une autre crise, tout aussi alarmante : l’effondrement de la lecture, en particulier chez les plus jeunes.
Accaparés par les écrans, ces derniers ont une capacité de concentration qui dépasse désormais rarement les formats courts.
Quelles seront, selon vous, les conséquences concrètes de ce déclin de la lecture sur la société de demain ?
Xavier Eman : Les dégâts sont déjà constatables au quotidien : l’effondrement du niveau culturel, de la capacité d’attention, de l’expression orale, de la maîtrise de l’écriture, de la syntaxe, de la grammaire, de la conjugaison, l’appauvrissement accablant du langage…
Bref, un abrutissement général de grande envergure. Par ailleurs, ces phénomènes favorisent également l’isolement social, l’obésité, l’instabilité sentimentale…
C’est pour moi une catastrophe anthropologique sans précédent.
Tout cela va aboutir à un société toujours plus atomisée, composée d’individus toujours plus dépendants de la technologie et donc des oligarchies qui les détiennent et les contrôlent, toujours plus manipulables du fait de la faiblesse de leur bagage culturel et intellectuel…
Dépouillez aujourd’hui un homme de son « smartphone », il devient immédiatement une sorte de gros bébé perdu et hagard, en état de « manque » quasi immédiat, incapable de s’orienter, de se diriger, de communiquer et même de se divertir.
On est loin des chimères transhumanistes d’un « homme augmenté » !
Ils savent bien que vous demander si vous restez optimiste quant à l’avenir de la littérature serait purement rhétorique.
Nous préférons donc vous poser cette question : que pouvons-nous encore faire pour essayer d’endiguer ce triste phénomène ?
Xavier Eman : Instinctivement, je répondrais : rien.
Mais ce n’est pas tout à fait vrai, des choses sont possibles mais réclameraient une énergie et une volonté dont je ne suis pas certain que les générations actuelles et à venir soient encore capables.
Il s’agirait sans doute, en premier lieu, aux parents d’interdire totalement l’accès précoce aux smartphones, et ce au moins jusqu’à la fin du collège (folle utopie n’est -ce pas?), de limiter drastiquement l’exposition aux autres écrans, et d’inciter, même de façon coercitive (horreur!), leurs enfants à la lecture tout en leur donnant l’exemple d’un environnement où le livre est omniprésent et la lecture une activité importante, à la fois culturelle et ludique.
Dans un monde où plus personne ne lève la tête de son Iphone, du lit conjugal au restaurant en passant par les transports et le cinéma, et où les parents ont du mal à faire dire « bonjour » et « merci » à leur progéniture HPI, j’ai hélas de sérieux doutes quand à la possibilité de réalisation d’un tel scénario.
Propos recueillis par Audrey D’Aguanno
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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