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Les Malouines, une carte oubliée et une souveraineté inachevée
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- Balbino KatzDans le grenier de ma maison de Lechiagat, là où s’entassent depuis des années des cartons délaissés, des revues aux couvertures passées, des affiches roulées à la hâte et ces objets que l’on conserve moins par nécessité que par fidélité obscure à ce qu’ils furent, je faisais récemment un peu d’ordre. Le vent battait les ardoises avec cette obstination sourde propre aux demeures ouvertes sur la mer. Une poussière légère dérivait dans la lumière oblique du vélux, pareille à une brume miniature suspendue dans l’air du matin. Je déplaçais quelques piles de journaux anciens lorsque mon regard fut arrêté par un long tube de carton gris, oublié derrière une vieille malle.
Dans le grenier de ma maison de Lechiagat, là où s’entassent depuis des années des cartons délaissés, des revues aux couvertures passées, des affiches roulées à la hâte et ces objets que l’on conserve moins par nécessité que par fidélité obscure à ce qu’ils furent, je faisais récemment un peu d’ordre.
Le vent battait les ardoises avec cette obstination sourde propre aux demeures ouvertes sur la mer.
Une poussière légère dérivait dans la lumière oblique du Vélux, pareille à une brume miniature suspendue dans l’air du matin.
Je déplaçais quelques piles de journaux anciens lorsque mon regard fut arrêté par un long tube de carton gris, oublié derrière une vieille malle.
Sur ce cylindre défraîchi figurait une inscription tracée au feutre noir, légèrement effacée par le temps : « 1982, Malouines ».
Je demeurai un instant immobile.
J’avais complètement oublié son existence.
Je l’ouvris avec précaution, comme on manipule un objet dont on pressent qu’il contient davantage qu’un simple souvenir.
À l’intérieur reposait une carte marine roulée depuis plus de quarante ans.
Je la déroulai lentement sur une table improvisée, et je reconnus aussitôt cette grande feuille achetée auprès du Service hydrographique de la Marine à une époque où je travaillais pour une maison d’édition spécialisée dans les encyclopédies.
Nous étions en 1982.
L’Argentine venait de reprendre les îles Malouines par une opération militaire aussi hardie qu’inattendue.
Internet n’existait pas encore.
Les nouvelles voyageaient lentement, fragmentaires, souvent contradictoires.
Je suivais les événements à travers la BBC, quelques journaux étrangers, des dépêches tardives et les conversations passionnées d’amateurs d’histoire navale.
J’avais besoin d’une carte, non pour satisfaire une curiosité abstraite, mais pour donner une forme concrète à ce conflit lointain qui occupait alors mon esprit.
Lorsque je reçus cette carte de Brest, une surprise m’attendait.
Sur cette carte, imprimée comme au XIXe siècle à partir d’une plaque de cuivre, les côtes étaient dessinées avec une précision remarquable.
Les baies, les caps, les mouillages, les reliefs côtiers apparaissaient avec netteté.
Pourtant, l’intérieur des îles demeurait presque entièrement vide.
Aucune topographie détaillée, presque rien, sinon la silhouette générale du territoire, comme si la terre elle-même s’était volontairement retirée derrière son contour.
En lisant les notes techniques, je découvris que la base cartographique provenait directement des relevés réalisés par l’expédition du Beagle, avec Darwin à son bord.
Les contours côtiers avaient été établis au XIXe siècle, puis enrichis au fil des décennies uniquement par des données bathymétriques destinées à perfectionner la connaissance des profondeurs marines.
Autrement dit, la carte que j’avais sous les yeux appartenait à l’histoire britannique des Malouines.
Une histoire de navigation, de science nautique, de relevés hydrographiques et de permanence maritime.
Les îles existaient ici moins comme territoire politique que comme espace observé, mesuré, sillonné par des marins.
Durant les semaines du conflit, cette carte fut affichée à côté de mon bureau.
J’y suivais les mouvements de la flotte, les trajectoires aériennes, les débarquements, les attaques contre les bâtiments britanniques.
Elle devenait chaque jour un théâtre silencieux où l’on déplaçait mentalement des escadres et des avions.
À chaque fois qu’un navire anglais était endommagé ou coulé, une bouteille de champagne s’ouvrait dans notre rédaction.
Je la partageais avec mon rédacteur en chef de l’époque, passionné d’aviation militaire.
Les exploits des pilotes argentins nous remplissaient d’admiration.
Leur manière d’attaquer à très basse altitude contre une flotte technologiquement supérieure possédait quelque chose de chevaleresque.
D’une certaine manière, nous nous sentions vengés à travers eux.
Les humiliations anciennes infligées par l’Angleterre à la France, de Mers el‑Kébir à Madagascar, ressurgissaient dans les mémoires.
Bien avant l’Entente cordiale de la Belle Époque, Londres avait rarement considéré Paris comme un allié naturel.
L’histoire commune des deux nations fut longtemps celle d’une cruelle rivalité maritime, d’une méfiance obstinée et d’une suite de manœuvres où l’intérêt britannique primait toujours.
Les siècles avaient laissé un arrière‑goût de coups bas et de concurrence impériale.
Dans mon village on n’avait pas oublié l’amiral Boscawen qui en 1755, en pleine paix, a raflé des milliers de pêcheurs français dans l’Atlantique nord afin de priver la Royale d’équipages pour la guerre que voulaient déclarer les Anglais.
Ce printemps austral de 1982 semblait offrir, à travers les Argentins, une revanche symbolique.
La fin de la guerre fut pourtant aussi amère que son commencement avait été exaltant.
Lorsque la dernière position argentine tomba, le régime militaire de Leopoldo Galtieri accepta la défaite sans transformer l’événement en conflit prolongé.
Les dirigeants argentins considérèrent la perte des îles comme un échec définitif et non comme la première phase d’une guerre longue.
Je demeure convaincu qu’un gouvernement civil aurait pu adopter une autre logique.
Les militaires argentins raisonnèrent en professionnels.
Ils évaluèrent le rapport de forces immédiat, la supériorité britannique du moment, la difficulté logistique et la fragilité de leur propre position.
Ils ne virent pas que Londres se retrouvait lui aussi dans une situation stratégique coûteuse, obligé de maintenir durablement une présence militaire considérable à l’autre bout du monde.
Car une fois les îles reprises, les Britanniques n’étaient pas sortis du problème.
Ils entraient dans une gestion permanente de celui-ci.
Depuis 1982, les Malouines connaissent une prospérité que leurs habitants n’avaient jamais véritablement connue auparavant.
Londres a développé les infrastructures, renforcé les liaisons aériennes, modernisé les équipements et accordé à l’archipel une autonomie économique significative.
La pêche est devenue la principale richesse des îles.
Les licences accordées dans les eaux environnantes ont produit des revenus considérables pour une population réduite.
Les perspectives pétrolières offshore ont renforcé l’intérêt stratégique de cet espace maritime, transformant un territoire longtemps périphérique en zone de valeur économique croissante.
Les îles, autrefois négligées, presque oubliées dans les marges de l’Empire, sont entrées dans une forme d’âge d’or discret.
Pour les habitants, la guerre a paradoxalement ouvert une période de stabilité matérielle et de développement.
Pour autant, cette prospérité n’a jamais réglé la question cruciale.
Les Malouines demeurent un territoire contesté, c’est notamment important pour les exploration pétrolières qui exigent des investissements colossaux et des durées de retour sur investissement très longues.
Depuis le Brexit, la situation géopolitique s’est subtilement déplacée.
Lorsque le Royaume‑Uni appartenait à l’Union européenne, ses territoires d’outre‑mer bénéficiaient indirectement d’un environnement diplomatique plus protecteur.
La sortie de Londres de l’Union a replacé la question dans un cadre plus solitaire.
Le Royaume‑Uni se retrouve désormais à défendre seul une souveraineté éloignée, dans un monde où les équilibres internationaux se recomposent, où les espaces maritimes retrouvent une importance stratégique croissante et où les vieilles questions territoriales cessent d’être de simples reliques diplomatiques.
Les Britanniques répètent volontiers que les Malouines sont définitivement britanniques.
Cette affirmation possède une efficacité réthorique certaine.
Elle repose sur la conviction que répéter infatigablement la même affirmation va la transformer en réalité, mais aussi sur une administration stable, une présence humaine continue et une réalité institutionnelle qui semble solidement installée.
Pourtant, cette certitude n’est pas juridiquement fondée.
Les Malouines ne sont pas un territoire dont la souveraineté a fait l’objet d’une reconnaissance universelle et incontestée.
Elles constituent un espace disputé, où deux légitimités historiques se croisent, se répondent et se neutralisent.
Les fondements britanniques
La revendication britannique ne surgit pas en 1833 comme une invention tardive, née d’un simple geste de puissance.
Elle plonge ses racines bien plus loin dans le temps, dans ces premiers siècles de navigation où l’Atlantique Sud demeurait encore un espace imprécis, traversé par des marins qui cherchaient autant des routes nouvelles que des terres de relâche.
Les îles, désertes à l’arrivée des Européens, furent aperçues dès 1592 par le capitaine anglais John Davis, puis à nouveau par Richard Hawkins en 1594.
Les récits demeurent imprécis, comme souvent dans les premières chroniques de navigation, mais ils suffirent à nourrir une mémoire britannique de la découverte.
Le premier débarquement attesté intervint en 1690 lorsque le capitaine John Strong traversa le détroit séparant les deux îles principales.
Il donna à ce passage le nom de Falkland Sound, en hommage à Anthony Cary, cinquième vicomte Falkland.
C’est de ce simple baptême nautique que devait naître plus tard le nom anglais de l’archipel.
Ces présences anglaises restèrent longtemps intermittentes.
Elles n’avaient rien d’une colonisation organisée.
Pourtant, dans les archives diplomatiques comme dans les traditions maritimes, Londres n’oublia jamais cette antériorité.
Les Britanniques considèrent encore aujourd’hui que leur relation avec les îles commence avant toute implantation durable, à travers cette chaîne de découvertes, de reconnaissances côtières et de prises de possession symboliques.
Les prétentions britanniques se croisèrent rapidement avec celles d’autres puissances européennes.
En 1764, Louis‑Antoine de Bougainville fonda à Port Louis le premier établissement permanent de l’archipel.
Il donna aux îles le nom de Malouines, en hommage aux marins de Saint‑Malo qui composaient une partie de son équipage.
Quelques familles acadiennes, déplacées après leur expulsion du Canada, furent même installées sur place.
L’année suivante, ignorant la présence française, le commodore John Byron prit possession de l’île occidentale au nom de George III et fonda Port Egmont sur Saunders Island.
Cette double implantation donna immédiatement naissance à une rivalité diplomatique.
L’Espagne, qui considérait ces terres comme relevant naturellement de la sphère sud‑américaine dépendant du vice‑royaume du Río de la Plata, protesta vigoureusement.
La France, alliée de Madrid par le Pacte de Famille, choisit finalement de se retirer.
En 1767, Bougainville céda officiellement son établissement à la Couronne espagnole contre indemnité.
Port Louis devint Puerto Soledad.
À partir de ce moment, les tensions se concentrèrent entre Madrid et Londres.
En 1770, une expédition espagnole venue de Buenos Aires expulsa les Britanniques de Port Egmont.
La crise faillit provoquer une guerre ouverte entre les deux monarchies.
Londres protesta avec fermeté et obtint finalement, par l’accord de 1771, la restitution du comptoir dans l’état exact où il se trouvait avant l’expulsion.
Cet épisode demeure capital dans l’argumentation britannique.
Car si l’Espagne récupéra son influence régionale, elle ne parvint jamais à obtenir une renonciation formelle de Londres.
La déclaration espagnole accompagnant l’accord précisait même que la restitution ne devait en aucune manière préjuger de la question de souveraineté.
En 1774, pour des raisons budgétaires et stratégiques, les Britanniques évacuèrent volontairement Port Egmont.
Ce départ n’avait rien d’un abandon juridique.
Avant de quitter les lieux, ils laissèrent une plaque de plomb et un drapeau affirmant solennellement les droits de la Couronne.
Dans la logique britannique, cette plaque n’était pas un simple symbole cérémoniel.
Elle constituait un acte de continuité. Londres considère depuis lors que sa revendication n’a jamais été interrompue.
De 1774 à 1811, l’occupation effective fut exercée par l’Espagne depuis Puerto Soledad.
Madrid administra les îles par l’intermédiaire de gouverneurs successifs, maintenant une présence modeste mais réelle jusqu’à l’effondrement progressif de l’empire espagnol.
Lorsque les guerres napoléoniennes et les mouvements indépendantistes obligèrent l’Espagne à évacuer en 1811, les îles entrèrent dans une période d’incertitude.
C’est dans ce vide politique que s’inscrivit la jeune Argentine.
Du point de vue britannique, le retour de 1833 ne constitue donc pas une conquête nouvelle mais une reprise de possession.
Londres considère qu’il ne faisait alors que renouer avec un droit ancien, jamais abandonné.
Depuis cette date, hormis l’interruption brève de 1982, le Royaume‑Uni a exercé un contrôle continu sur l’archipel.
Le droit international contemporain accorde une importance considérable à cette permanence administrative, qui renforce la stabilité des situations de fait.
Les Britanniques invoquent également le principe d’autodétermination.
Les habitants actuels des îles, descendants majoritairement de colons britanniques, expriment régulièrement leur volonté de demeurer liés à Londres.
Cet argument n’est pas dépourvu de force morale ni politique.
Il mérite cependant d’être replacé dans son contexte juridique.
Le droit des peuples à disposer d’eux‑mêmes apparaît véritablement après 1945, avec la naissance des Nations unies et la décolonisation progressive du monde.
Pourtant, ce principe n’est pas appliqué indistinctement à toutes les situations.
Le droit international distingue généralement les populations autochtones, historiquement enracinées, des populations implantées par une puissance administrante.
Dans le cas des Malouines, cette distinction demeure essentielle.
Buenos Aires considère que les habitants actuels ne constituent pas un peuple autochtone comparable à ceux des anciennes colonies décolonisées, mais une population issue de la colonisation britannique postérieure à 1833.
Le référendum organisé en 2013, bien qu’il ait montré une adhésion massive au maintien du statut britannique, ne suffit donc pas à clore juridiquement le débat.
Pour Londres, pourtant, la logique demeure limpide.
Une communauté existe, elle vit depuis plusieurs générations sous souveraineté britannique et souhaite conserver ce lien.
Dans cette perspective, l’argument suffit à convaincre un journaliste de télévision, mais guère plus.
Les fondements argentins
La revendication argentine procède d’une logique différente, moins fondée sur la continuité administrative moderne que sur la succession territoriale et l’héritage juridique de l’Espagne.
Buenos Aires considère que les îles relevaient naturellement du vice‑royaume du Río de la Plata
. Lorsque les Provinces Unies du Río de la Plata accèdent à l’indépendance, elles estiment hériter des territoires auparavant administrés par Madrid selon le principe d’uti possidetis juris, fréquemment invoqué dans l’Amérique hispanique du XIXe siècle.
L’Espagne, après avoir reçu de la France l’établissement de Port Louis devenu Puerto Soledad, exerça une autorité effective jusqu’en 1811.
Cette présence espagnole constitue l’un des fondements essentiels de la position argentine.
Les Argentins rappellent également qu’ils établirent une administration réelle sur les îles avant 1833.
Luis Vernet, nommé commandant civil et militaire en 1829, y exerçait une juridiction concrète.
Il accordait des concessions de terres, réglementait la chasse aux phoques, gérait les ressources et représentait l’autorité de Buenos Aires.
À cela s’ajoute une lecture particulière Convention de Nootka Sound signée le 28 octobre 1790 entre l’Espagne et le Royaume‑Uni.
Selon l’interprétation argentine, l’article VI a confirmé l’interdiction faite aux Britanniques d’établir de nouveaux établissements permanents sur les territoires déjà occupés par l’Espagne.
Article VI
Il est convenu que les sujets respectifs des deux puissances ne formeront à l’avenir aucun établissement sur les côtes orientales ou occidentales de l’Amérique méridionale, ni sur les îles adjacentes déjà occupées par l’Espagne.
Toutefois, les sujets britanniques conserveront la liberté de débarquer sur les côtes et dans les lieux non occupés, afin d’y exercer la pêche ou d’y ériger des installations temporaires nécessaires à cette activité.
Pourtant, cette occupation argentine intervint sur un territoire dont les prétentions demeuraient déjà contestées.
Les droits historiques des parties se faisaient face avec une intensité comparable.
Autrement dit, l’Argentine exerça une souveraineté de fait sur un territoire dont la légitimité britannique n’avait pas été éteinte comme l’avait été celle de la France.
Ici, la force finit par primer le droit, car les titres se répondaient sans qu’aucun ne puisse éliminer complètement l’autre.
L’expulsion des autorités argentines par les Britanniques en 1833 constitue, du point de vue de Buenos Aires, un acte de dépossession territoriale.
Il existe d’ailleurs une symétrie troublante entre 1833 et 1982.
Dans les deux cas, une puissance entend rétablir par la force une souveraineté qu’elle juge légitime.
La différence majeure réside dans le contexte historique.
En 1833, le droit international moderne n’existe pas encore.
En 1982, les Nations unies, la décolonisation et le principe d’autodétermination modifient profondément la perception juridique du conflit.
Depuis lors, l’Argentine n’a jamais renoncé à sa revendication.
Aucun gouvernement, civil ou militaire, péroniste ou libéral, n’a abandonné cette continuité diplomatique.
Les Nations unies reconnaissent elles‑mêmes l’existence d’un différend de souveraineté entre les deux États et encouragent une solution négociée.
Cette précision demeure essentielle. L’ONU ne considère pas la question comme définitivement close.
Elle admet l’existence d’un contentieux.
Deux légitimités, une impasse
C’est ce qui rend le dossier des Malouines si singulier.
On aimerait y voir une opposition simple, une querelle où l’un aurait entièrement raison et l’autre entièrement tort.
Les conflits territoriaux résistent pourtant rarement à cette clarté morale que recherchent les opinions publiques.
Le Royaume‑Uni possède la continuité administrative, une présence humaine stable et la force du fait accompli.
L’Argentine dispose d’une logique de succession territoriale, d’une proximité géographique évidente et d’une contestation diplomatique jamais interrompue.
Les deux récits s’affrontent depuis près de deux siècles, chacun s’appuyant sur une cohérence interne difficile à dissiper.
Les archives, les cartes, les décisions diplomatiques et les textes juridiques composent un enchevêtrement où la vérité absolue demeure insaisissable.
Dans le langage feutré des chancelleries, les Malouines constituent ce que l’on appelle un conflit gelé.
Rien n’est entièrement résolu, rien n’est véritablement clos.
La guerre de 1982 a consolidé une situation de fait sans produire une solution de droit.
Le changement de donne
Dans le droit international, la reconnaissance par des tiers joue un rôle fondamental.
Une souveraineté n’existe jamais totalement seule. Elle se nourrit aussi du regard extérieur.
L’histoire des royaumes, des protectorats et des États insulaires montre que la légitimité se consolide souvent par l’acceptation internationale.
Madagascar ou les îles Hawaii illustrèrent autrefois cette réalité : leur statut ne dépendit pas uniquement de leur gouvernement propre, mais du regard que les puissances étrangères acceptèrent de porter sur eux.
Dans le cas des Malouines, la souveraineté britannique ne bénéficie pas d’une reconnaissance unanime.
Les États‑Unis, en particulier, ont toujours maintenu une position de neutralité prudente.
Washington reconnaît l’administration britannique de facto mais évite de trancher explicitement la question ultime de souveraineté.
Cette nuance n’est pas anodine.
Elle signifie que, même parmi les alliés de Londres, une réserve diplomatique persiste.
Ce qui soutient aujourd’hui la souveraineté britannique, c’est avant tout la capacité militaire démontrée en 1982 et entretenue depuis lors par une présence continue.
La force demeure parfois le prolongement silencieux du droit lorsque les titres se valent.
Pourtant, la puissance militaire britannique ne possède plus l’ampleur qu’elle avait autrefois.
Les moyens déployés dans l’Atlantique Sud restent limités : une garnison réduite, quelques appareils Typhoon, un système Sky Sabre et une flotte dont la projection à longue distance devient plus difficile qu’au temps de la guerre froide.
La distance croissante entre Washington et le gouvernement de Keir Starmer ajoute une incertitude supplémentaire.
Certains signaux venus du Pentagone laissent entendre qu’une partie de l’administration américaine pourrait réexaminer son soutien automatique aux possessions européennes d’outre‑mer.
Javier Milei, président argentin et allié déclaré de Donald Trump, a récemment réaffirmé la revendication sur les Malvinas et appelé à une reprise des négociations.
Dans le même temps, l’Argentine entreprend un redressement économique et un lent réarmement.
L’acquisition de F‑16 danois, la modernisation de certains équipements et la reconstitution progressive des capacités militaires pourraient, sur le long terme, modifier les équilibres régionaux.
Si Washington venait un jour à soutenir plus clairement Buenos Aires, le rapport diplomatique évoluerait sensiblement.
La stabilité actuelle des Falklands apparaîtrait alors moins comme une certitude que comme une parenthèse.
Je me suis souvent demandé si cette stabilité n’était pas elle‑même un mirage historique.
Les souverainetés maritimes changent moins brutalement qu’on ne l’imagine.
Elles se déplacent lentement, au rythme du commerce, des alliances et des transformations géopolitiques.
Depuis le Brexit, Londres apparaît plus isolé dans la défense de ses territoires éloignés.
L’Atlantique Sud redevient une zone stratégique, non seulement pour les ressources halieutiques ou pétrolières, mais aussi en raison de la proximité de l’Antarctique et des routes maritimes futures.
Les Malouines appartiennent précisément à ces marges où l’histoire hésite à se refermer.
L’Argentine n’a jamais renoncé.
Les Nations unies reconnaissent toujours l’existence d’un différend.
Les habitants vivent dans une prospérité paisible, mais sur un territoire dont la souveraineté reste discutée.
Par la voix de ses ministres, Buenos Aires réaffirme avec constance ses droits souverains sur les Malouines, les Géorgies du sud et les Sandwich du sud ainsi que sur les espaces maritimes qui les entourent.
Elle qualifie l’occupation britannique de 1833 d’acte de force contraire au droit de l’époque.
La résolution 2065 de l’Assemblée générale des Nations unies a reconnu l’existence du différend et encouragé les deux pays à rechercher une solution négociée.
Cet appel a été repris par diverses organisations régionales et internationales.
Buenos Aires refuse également l’interprétation britannique du principe d’autodétermination, estimant que les habitants des îles ne constituent pas un peuple distinct au sens retenu par les Nations unies.
Le référendum de 2013 ne possède donc, à ses yeux, aucune portée juridique décisive.
L’Argentine conteste enfin l’exploitation des ressources naturelles, notamment les projets pétroliers, qu’elle considère comme une violation de ses droits souverains.
Toutefois, la clef d’une issue éventuelle résiderait peut‑être ailleurs.
Elle supposerait une proposition généreuse de Buenos Aires envers les habitants actuels, garantissant leur mode de vie, leur langue, leurs institutions et leur sécurité.
Elle supposerait également un accord de transition avec Londres, capable de préserver l’honneur des deux nations.
Sans ces deux conditions, le dossier demeurera probablement gelé, mémoire disputée davantage que problème résolu.
L’Amérique de Donald Trump détient peut‑être, paradoxalement, une partie de la clef.
Washington fut longtemps l’allié naturel de Londres dans cette région du monde.
Pourtant, les équilibres changent.
Une diplomatie américaine plus transactionnelle, moins attachée aux fidélités héritées de la guerre froide et davantage attentive aux rapports de force économiques, pourrait reconsidérer le dossier sous un angle nouveau.
L’Argentine, redevenue fréquentable aux yeux d’une partie des milieux conservateurs américains, bénéficie aujourd’hui d’une proximité idéologique inédite avec certains cercles républicains.
Si un jour les États‑Unis choisissaient non plus la neutralité prudente mais une médiation active, voire une pression discrète en faveur d’une négociation, le statu quo pourrait se fissurer.
L’histoire des souverainetés insulaires montre que les situations figées ne demeurent immobiles qu’aussi longtemps qu’aucune puissance extérieure ne décide de les remettre en mouvement.
Les Malouines ne font peut‑être pas exception.
Je regardais la vieille carte marine étalée devant moi, cette carte héritée du Beagle, marquée par les profondeurs et les caps, les mouillages et les noms anglais.
Elle portait déjà, sans le savoir, toute l’ambiguïté de ces îles.
Une carte n’est jamais un simple objet technique.
Elle traduit une vision du monde. Elle raconte qui nomme, qui explore, qui administre et qui revendique.
Les Malouines ne sont pas seulement un archipel perdu dans les brumes de l’Atlantique Sud.
Elles sont une mémoire disputée.
Et les mémoires, contrairement aux traités, se referment rarement.
Par Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me
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