Au Premier mai, fais ce qu’il te plaît!
Fête du travail: repos obligatoire, débat permanent
Les libéraux le répètent à l’envi : la Fête du travail du 1er mai est un anachronisme.
Et pourtant, au moment de trancher, le gouvernement recule, comme toujours: seuls les boulangers et les fleuristes indépendants seront autorisés à travailler cette année.
De leur côté, les syndicats craignent que toute dérogation n’en appelle d’autres dans d’autres secteurs.
Quant à la gauche, elle dénonce avec vigueur, sur toutes les tribunes et sur tous les plateaux, que le 1er mai n’est pas un jour « donné », mais un jour « arraché » par les travailleurs au capital, feignant encore d’y croire vraiment.
Alors que la proposition de loi soutenue par le gouvernement d’élargir le travail le 1er mai avait créé une levée de boucliers dans les rangs de la gauche, l’obligeant à mettre en pause son examen, ce dernier a trouvé la parade : il autorise uniquement les boulangeries et les fleuristes artisanaux à ouvrir et à faire travailler leurs salariés sur la base du volontariat, en ce jour habituellement férié et chômé.
La boîte de Pandore est-elle ouverte ?
Il n’y a pas de plus habile cheval de Troie.
Depuis des années, le gouvernement cherche à pénétrer dans la cité imprenable des jours fériés et s’est toujours heurté à des remparts infranchissables.
Qui ne se souvient pas de François Bayrou, alors Premier ministre, l’air faussement grave, expliquant urbi et orbiqu’il était du devoir des Français de faire « un effort » pour contribuer au redressement de la France en supprimant deux jours fériés : le 8-Mai et le lundi de Pâques.
Son propos avait provoqué des remous et fut perçu comme punitif. Il avait dû, hélas, reculer.
Grande largesse de cœur
Cette fois-ci, le gouvernement a réussi un magnifique tour de passe-passe.
Dans son grand cheval en bois, harnaché d’or, il y a caché les fleuristes et les boulangers artisanaux, autorisés à faire travailler leurs salariés lors du 1er mai, Fête du travail, sur la base du volontariat et payés double.
Cette grande largesse de cœur de nos chères ouailles ministérielles, prétendant jouer aux aumôniers d’un peuple français souffrant et incapable de vivre décemment, pourrait presque nous faire croire aux discours de ces âmes charitables.
Ils peuvent compter, en tout cas, lors de leur procession, sur un large cortège de prêtres libéraux, largement acquis à la cause: « libérons le travail de cette France qui souffre », entend-on partout.
Au XVIIIe siècle déjà, l’abbé de Saint-Pierre, dans son écrit intitulé Liberté aux pauvres de travailler les dimanches après-midi, considérait que l’interdiction stricte du travail dominical constituait une perte de revenus considérable pour les familles pauvres: « Ce serait une grande charité et une bonne œuvre, plus agréable à Dieu qu’une pure cérémonie, que de donner aux pauvres familles le moyen de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants, par sept ou huit heures de travail, et les moyens de s’instruire eux et leurs enfants à l’église, durant trois ou quatre heures du matin ».
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Mais sous cette commisération de façade et cet acte de bienfaisance, se cache aussi une philosophie moins reluisante: celle de l’individualisme libéral.
En considérant chaque individu comme indépendant par nature et n’ayant de compte à rendre qu’à lui-même dès lors qu’il ne nuit pas à autrui, chacun peut alors exercer librement le choix de travailler, y compris les jours fériés.
Au nom de quoi m’interdirait-on d’user librement de mon temps, de mon corps, de mon choix, et de mon argent? « C’est vrai dans certaines limites parce que sinon on est dans un système totalitaire.
Mais à partir de quel moment l’usage que je veux faire de mon corps, de mon temps, de mon argent va détruire la vie commune? », interroge le philosophe Jean-Claude Michéa.
Populicide
Pour les libéraux, cette question n’a aucune importance. Ils ne se la posent d’ailleurs jamais.
Pour eux, les jours fériés sont simplement une entrave à la compétitivité, un archaïsme insupportable dans une époque où l’économie de marché fait la loi.
Leur seul credo est : « individu, liberté, marché ».
Cette cécité de la pensée et cette courte vue sont les œillères de tous les libéraux.
« L’idéal libéral de la liberté » se résume « à une soumission aux forces impersonnelles du marché » pour reprendre les propos du néolibéral Friedrich Hayekdans La Route de la servitude.
En réalité, il s’agit d’offrir à court terme un prétendu supplément de pouvoir d’achat pour mieux imposer la dynamique de l’économie de marché à la totalité de l’existence.
Contrairement aux sociétés passées où l’économie était immergée dans les religions sociales (coutumes, traditions), le marché moderne s’est désencastré de la société et a pu imposer ses lois.
Mais ce mouvement n’est pas une libération mais une destruction sociale entière. « Notre thèse est que l’idée d’un marché s’ajustant lui-même impliquait une utopie radicale.
Une telle institution ne pourrait exister de façon suivie sans anéantir la substance naturelle de la société, sans détruire physiquement l’homme et sans transformer son milieu en désert », alertait l’économiste Karl Polanyi dans son brillant ouvrage La Grande Transformation.
Ainsi ce qui s’apparente au départ à un gain de pouvoir d’achat et au libre-choix de travailler lors des jours fériés deviendra progressivement une perte de liberté effective, une perte d’argent et un accroissement de l’isolement.
Tout le tissu social qui fonde la société s’en trouve chamboulé ; tous les rythmes collectifs s’en trouvent désynchronisés.
Plus grand monde pour faire garder son enfant ; plus grand monde pour organiser les préparatifs d’un mariage ; plus grand monde pour participer à toutes les activités associatives et sportives.
Il faudra en retour confier ses enfants ou organiser les préparatifs d’une fête non plus grâce au soutien de son voisinage ou de sa communauté, mais bien par l’intermédiaire de multiples services payants.
Sans compter que ce qui était un travail payé double deviendra à terme un travail payé simple, où dimanche deviendra peu à peu « manchedi » pour reprendre Jean-Claude Michéa.
C’est la vie hors pouvoir d’achat qui se réduit alors comme peau de chagrin.
Mémoricide
En 1839, le philosophe Pierre-Joseph Proudhon publia un livre intitulé De la célébration du dimanche.
Son propos consistait à analyser pourquoi l’instauration du Sabbat chez les juifs par Moïse, exposé dans le Décalogue – ou celle de la « fériation du dimanche » comme il l’appellechez les chrétiens – constituait un élément indispensable de la cohésion sociale et nationale : « comment le Sabbat devint-il, dans la pensée de Moïse, le pivot et le signe de ralliement de la société juive ? » s’interroge-t-il.
« Ce qu’il désirait créer dans son peuple, c’était une communion d’amour et de foi, une fusion des intelligences et des cœurs, si je puis ainsi dire ; c’était ce lien invisible, plus fort que tous les intérêts matériels, qui forment entre les âmes l’amour de la même patrie, le culte du même Dieu, les mêmes conditions de bonheur domestique, les solidarités des destinées ; les mêmes souvenirs, les mêmes espérances.
Il voulait, en un mot, non pas une agglomération d’individus, mais une société vraiment fraternelle. »
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Nos libéraux, ayant subi une véritable vivisection de la mémoire collective, ne voient même pas que la suppression des jours fériés constitue une ablation de leur histoire.
Ces jours ne sont pas seulement un frein au travail mais constituent un lien à notre passé, à nos ancêtres, à notre histoire et à nos origines communes.
S’en défaire au nom du sacro-saint travail libéré constitue une attaque contre tout ce que nous sommes, réduisant chaque être à une monade isolée et écervelée ; condamnée à errer dans les marécages d’un nihilisme mortifère.
Un homme sans Histoire, sans trace, hors-sol est un homme mort.
Et comment ne pas voir qu’en supprimant toute la charge symbolique et historique des jours fériés par la possibilité de travailler viendra un jour où chaque Français, ayant perdu toute mémoire, pourra se voir imposer de travailler librement et volontairement y compris le jour de Noël ?
De belles étrennes des orphelins en perspective pour reprendre le titre d’un des poèmes d’Arthur Rimbaud.
Il serait grand temps et urgent qu’au lieu de déclamer benoîtement les Tables de la loi venues du Mont-Pèlerin, lieu de réunion des néolibéraux dès 1947, les libéraux se rappellent aussi que du Mont Sinaï, on déclara : « Tu travailleras six jours, et tu feras tout ton ouvrage.
Mais le septième jour est le jour du repos de l’Éternel, ton Dieu : tu ne feras aucun ouvrage… »
Socialicide
Mais que l’on n’aille pas croire que les colères feintes de la gauche soient aussi philosophiquement cohérentes.
Ce sont ces mêmes hommes et femmes qui éructent aujourd’hui contre la mise à mort des jours fériés qui sont prêts demain à étendre le plus loin possible tous les droits individuels permettant au marché de fracturer et d’atomiser la société.
Autant dire de futurs permis de construire au libéralisme pour mieux reformater le monde à son image…
Car, à tous ceux à gauche qui poussent des cris d’orfraie et s’enflamment à chaque fois que l’on touche « au travail », n’oublions jamais que c’est cette même gauche française qui participa à la libération internationale des capitaux.
Le fameux et embarrassant consensus de Paris décidé dans les années 1980 —de Camdessus à Jacques Delors en passant par Chavranski— sous la férule de tous les mitterrandiens patentés.
Prenant cause et fait pour le libéralisme économique, il ne restait qu’à la gauche la défense des droits sociétaux ; un libéralisme culturel à rebours de toute la France populaire et des mouvements socialistes originels d’antan.
Il est aujourd’hui clair que sa « défense » de la Fête du travail n’est plus qu’une posture électorale qui ne trompe d’ailleurs personne.
La gauche a viré sa cuti.
Elle est aujourd’hui plus à son aise quand il s’agit de promouvoir « la Nouvelle France » ou d’organiser la prochaine marche des fiertés LGBTQIA+.
Source et Publication :: https://www.causeur.fr/au-premier-mai-fais-ce-quil-te-plait-325862?utm_
pAR 
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