mercredi 14 janvier 2026

CORSE : LA MORT D' ALAIN ORSONI ! LA CHRONIQUE DE BALBINO KATZ " VENTS ET MARÉES " !

 REVUE DE PRESSE !

mardi, 13 janvier 2026

De l’illusion institutionnelle à la violence nue, ce que dit la mort d’Alain Orsoni

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Balbino Katz

Chroniqueur des vents et des marées

Il est des morts qui ne se contentent pas de clore une existence et qui ouvrent, par la manière même dont elles surviennent, un chapitre plus vaste, plus sombre, plus révélateur. 

 

La disparition de Alain Orsoni appartient à cette catégorie rare et funeste.

 Abattu d’un tir à longue distance, en plein cimetière, alors qu’il assistait aux obsèques de sa mère, l’homme emporte avec lui une part de l’histoire corse contemporaine et laisse derrière lui une île contrainte de se regarder sans fard, sans les voiles commodes de l’indignation médiatique.

 

J’observe cela depuis la Bretagne, avec ce regard d’étranger durable, enraciné sans être indigène, familier sans être du sérail.

 J’ai des ancêtres corses issus de l’Île-Rousse, mais je ne suis allé dans cette île qu’une seule fois dans ma vie, mû par une curiosité presque intellectuelle, celle de comprendre ce que l’on nomme aujourd’hui le mouvement palatin.

 

 Je connais peu la Corse par le corps, mais suffisamment par l’esprit pour discerner ce qu’elle tolère encore, ce qu’elle accepte par lassitude, et ce qu’elle rejette obstinément.

Ce que j’y vois désormais, c’est moins un conservatoire de traditions figées qu’un laboratoire politique et humain, souvent en avance sur un continent qui se croit moderne alors qu’il n’est bien souvent que fatigué.

Ce qui s’est produit à Vero ne relève ni de la vendetta ancienne ni même du règlement de comptes ordinaire. 

On n’avait jamais tué en Corse lors d’obsèques. 

Pas même aux heures les plus sombres des haines claniques. 

Le lieu, le moment, la précision du geste introduisent une rupture. 

Ils disent que quelque chose s’est déplacé, ou peut-être effondré. 

Tirer à longue distance, en plein jour, lors d’une cérémonie funéraire, suppose des compétences presque militaires, une logistique, un sang-froid qui excluent l’acte isolé. 

Ce geste ne parle pas le langage politique, il parle celui d’un monde où l’efficacité prime sur le symbole, où l’intimidation devient démonstration de puissance.

 

La trajectoire d’Alain Orsoni ne se laisse pas enfermer dans une seule catégorie. 

Fils d’un militant de l’Algérie française, il appartient à cette génération façonnée par les débris encore chauds de l’empire, par le ressentiment, par une certaine idée de l’honneur et de la fidélité.

 Il passe par le GUD, ce creuset brutal et idéologique où se sont forgés nombre de nationalistes français des années soixante-dix, avant que l’affaire d’Aléria ne l’arrime définitivement à la cause corse. 

 

Le nationalisme, chez lui, n’est pas un vernis. 

C’est une conversion, presque une religion de substitution, avec ses dogmes, ses fidélités, ses aveuglements.

Ceux qui l’ont connu parlent d’un homme hors cadre, d’une intelligence redoutable, d’un tempérament qui refusait les demi-teintes.

 Pascal Gannat, père de Jean-Eudes, l’a rappelé avec une sobriété douloureuse, qui vaut témoignage plus que commentaire : « Triste nouvelle. 

La Corse est devenue un pays de mafia.

 On n’a jamais assassiné en Corse lors d’obsèques, même dans les pires vendetta.

 J’avais croisé assez régulièrement Alain Orsoni dans ma prime jeunesse, avec et chez des amis communs à Paris.

 C’était déjà une personnalité hors du cadre social habituel.

 Plutôt un idéaliste que la vie a happé vers une forme de désespoir. »

 Cette phrase éclaire autant l’homme que son destin.

 Orsoni n’était pas un cynique. 

Il était de ceux que l’Histoire utilise, puis abandonne.

Son parcours épouse les métamorphoses du nationalisme corse. 

Le temps du FLNC, des clandestinités structurées, des hiérarchies internes, puis celui du Mouvement pour l’autodétermination, plus politique, plus exposé, plus vulnérable aussi. 

À mesure que le nationalisme entrait dans les institutions, qu’il gagnait les exécutifs régionaux, il perdait ce qui faisait sa raison d’être. 

La conquête du pouvoir n’a débouché sur aucune refondation. 

Elle a accouché d’une gestion molle, souvent alignée sur les modes idéologiques du continent, jusqu’à accepter sans résistance la dilution démographique, culturelle et religieuse de l’île.

 

La mort d’Orsoni agit comme un tirage de rideau.

 Elle clôt un cycle né à Aléria et achevé dans les fauteuils feutrés de l’Assemblée de Corse. 

Elle révèle aussi la porosité entre certaines familles issues du nationalisme historique et les logiques du banditisme organisé.

 Beaucoup y voient la victoire définitive des logiques mafieuses.  J’y vois plutôt un moment de vérité.

 La violence n’a pas disparu de Corse, elle a simplement changé de visage.

La stupeur des anciens, Jo Peraldi, Pierre Poggioli, la sidération de l’abbé Roger-Dominique Polge, leurs mots lourds, presque incrédules, disent l’effondrement des vieux codes.

 Le respect des morts, la sacralité des obsèques, ces lignes rouges que l’on croyait intangibles, ont été franchies. 

La vieille garde pleure un monde qu’elle sent s’éloigner, non sans une culpabilité diffuse, celle de n’avoir pas su empêcher la dérive.

Face à cette mort, un silence retient l’attention, celui de Nicolas Battini et de la Mossa Palatina. 

Aucun communiqué, aucune émotion affichée. Ce mutisme en dit long.

 Il marque une rupture nette avec le nationalisme des années quatre-vingt, celui des ambiguïtés, des compromis, parfois des compromissions. 

Les Palatins semblent tirer une ligne claire entre ce qu’ils estiment être un nationalisme à refonder et un passé jugé irrémédiablement vicié.

Le silence devient ici un langage politique.

Il faut accepter une idée dérangeante pour l’esprit moderne. 

 

La Corse est une terre où la violence existe encore, et ce n’est pas forcément un mal absolu.

 Elle rappelle cette vérité trumpienne que tout n’est pas soluble dans la gestion, le droit mou, les indignations rituelles. 

Carl Schmitt notait que le politique commence avec la désignation de l’ennemi. 

Une société qui ne connaît plus aucune forme de violence symbolique ou réelle devient un espace ouvert à 

toutes les prédations. 

La violence, lorsqu’elle n’est pas purement criminelle, rend des choses possibles.

 Elle fixe des limites. Elle oblige à choisir.

 

La mort d’Alain Orsoni ne réhabilite rien et ne justifie rien. 

Elle oblige à regarder en face la fin d’un monde et l’émergence d’un autre, plus dur, plus froid, peut-être plus cohérent.

 L’île poursuit son histoire, indifférente aux lamentations venues du continent.

 

Ceux qui prétendent encore aimer la Corse devront accepter cette part sombre, non pour la célébrer, mais pour ne plus se mentir.

Source Breizh info cliquez ici

12:12 Publié dans Balbino Katz, Revue de presse

ET AUSSI

[POINT DE VUE] 

 

Mort d’Alain Orsoni : comme dans un vieux polar

Une seule balle, probablement tirée par un sniper embusqué dans le maquis,
 a eu raison de ce militant nationaliste.
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Auteur inconnuUnknown author, CC BY-SA 3.0 , via Wikimedia Commons

« Mort en plein deuil » : c’était le titre de Corse-Matin, en ce 13 janvier, pour commenter l’assassinat d’Alain Orsoni, à la sortie du cimetière où il venait d’enterrer sa mère. 

Comme le disait Olivier de Lagarde dans son excellente revue de presse sur Europe 1, on entendrait presque l’accent.

 Une seule balle, probablement tirée par un sniper embusqué dans le maquis, a eu raison de ce militant nationaliste, reconverti dans les affaires et jamais loin du grand banditisme.

 À 71 ans, revenu au pays parce que chef de famille, il est mort comme dans un vieux polar.

Mort comme dans un vieux polar

On pense en particulier (mais pas seulement) au méconnu Big Guns, bêtement traduit par Les Grands Fusils (1973), une histoire de vengeance italienne, avec Alain Delon en tueur à gages qui voulait se ranger, dévoré par la colère froide d’avoir vu sa femme et son fils mourir, à sa place, dans une voiture piégée. 

 

Un de ces polars de connaisseurs que notre ami Nicolas Gauthier décrit si bien et connaît sur le bout des doigts.

 Alerte spoiler : à la fin du film, une messe a lieu en Sicile, sur fond de réconciliation, dans un lieu sacré où il ne peut, selon les lois de l’honneur, rien arriver.

 Sur les marches du parvis, en plein soleil, Delon serre la main du parrain qui a fomenté l’assassinat. 

Il la garde dans sa main une seconde de trop… le temps pour un assassin de lui régler son compte.

Alain Orsoni, qu’on est naturellement tenté de prononcé « Orsône », à la corse, aura eu toutes les vies de l’un de ces personnages de roman ou de film.

 

 Fils d’un parachutiste héros de la France Libre, étudiant à Assas où il milite au GUD, Alain Orsoni rejoint très vite les milieux nationalistes corses. 

Il fera un peu plus d’un an de prison pour le mitraillage de l’ambassade d’Iran à Paris, avec des camarades du FLNC – un attentat qui visait les autorités françaises.

 Mitterrand le libère en 1981 (comme c’est généreux, la gauche) : il reprend immédiatement le maquis. 

En 1983, son frère, Guy Orsoni, est assassiné par des petites frappes. 

 

Apparemment, ils visaient Alain lui-même et le faisaient pour complaire, de leur propre initiative, au pouvoir politique. 

Alors, le 7 juin 1984, après avoir assassiné tous les responsables de ce meurtre, un commando du FLNC fait irruption dans la prison d’Ajaccio et liquide les deux derniers mis en cause présumés.

 Orsoni, lui, a le meilleur des alibis : il est à la maternité, pour la naissance de son fils… à qui il donnera le prénom de Guy, son défunt frère.

Un destin cinématographique

Homme politique indépendantiste dans les années 90, il fonde le MPA (Mouvement pour l’autodétermination), qui sera la façade légale du « FLNC canal habituel », moins connu que le « canal historique ». 

Élu à l’Assemblée territoriale, puis homme d’affaires louche, il préfère s’expatrier en Amérique du Sud, au Nicaragua plus précisément, pour y faire tourner des casinos.

 La suite pourrait figurer dans L’Enquête corse : en 2008, il revient sur l’île de Beauté, est victime d’une tentative d’assassinat, puis prend la présidence de l’AC Ajaccio, qu’il gardera pendant sept ans. 

 

Pendant ce temps, les commanditaires de sa tentative de meurtre sont identifiés, il est lui-même mis en examen pour une série d’assassinats mafieux, notamment celui d’un ancien associé, mais pour celui-là, il a encore un alibi en or : il était en tribune pour un match de l’AC Ajaccio, tout le monde l’a vu.

 

Le voici donc qui, après un destin cinématographique, meurt comme au cinéma : "fair enough", me direz-vous. 

Cela pose tout de même deux questions : peut-on parler de code d’honneur mafieux chez des gens qui assassinent un homme en profitant de sa piété filiale ? 

Et pourra-t-on parler, un jour, sereinement de l’exception corse, ce petit pays où il y a, à la fois, beaucoup moins de délits et beaucoup plus de meurtres que sur le continent ?

 Question de pinsute, peut-être.

 

 En attendant, Riposa in pace, Alain Orsoni.

 

 Picture of Arnaud Florac

Arnaud Florac
Chroniqueur à BV      https://www.bvoltaire.fr/point-de-vue-mort-dalain-orsoni-

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