mercredi 7 janvier 2026

VÉNEZUELA / ÉTATS-UNIS : LES SPÉCIFICITÉS DE LA GÉOPOLITIQUE TRUMPIENNE !

 

Donald Trump et Nicolás Maduro.
Donald Trump et Nicolás Maduro.
Donald Trump et Nicolás Maduro.
SAUL LOEB / AFP or licensors

"L’interventionnisme américain au Venezuela donne raison à Vladimir Poutine"

Tribune

Par Max-Erwann Gastineau

Publié le 

 

Essayiste, enseignant en relations internationales et membre du comité éditorial de la « Nouvelle Revue Politique » (NRP), Max-Erwann Gastineau nous explique, dans une tribune, les spécificités de la géopolitique trumpienne.

 

Nous vivons un moment de bascule géopolitique sans précédent depuis la chute du mur de Berlin, parce que l'ordre international façonné depuis 1945 par les instances et les concepts créés et promus par les pays occidentaux est remis en question par le premier d'entre eux, les États-Unis d'Amérique. 

 

La scène s'est déroulée en trois actes.

 

Elle a d’abord pris les traits d’un constat.

 

Le constat ayant préfacé le premier mandat de Donald Trump (2016-2020), celui d’une mondialisation qui n'a pas profité aux États-Unis et qui, pis, s’est retournée contre ses propres géniteurs, affaiblissant les forces productives de la nation, érodant ses bases industrielles, appauvrissant les classes populaires sur fond de délocalisations des usines américaines.

 À rebours d’une Chine qui, elle, a pleinement profité du cadre mondialisé promu par les États-Unis.

 

 

RÉINSTALLER LA PUISSANCE AMÉRICAINE

 

La Chine représentait 10 % de l’économie américaine dans les années 1980.

 

 Elle menace désormais le leadership américain, le devenir économique des États-Unis, la force du dollar, jusque dans son étranger proche, jusque dans une zone qui, depuis le XIXe siècle, représente l'arrière-cour des États-Unis : l'Amérique du Sud, dont la Chine est devenue le premier partenaire commercial. 

Il convient donc d’y remédier.

 

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Troisième acte aux allures de constat et de stratégie : le recul des États-Unis est le produit d'une timidité géostratégique incarnée par l’universalisme moral et juridique des précédentes administrations, qui, sous couvert d’incarner la vocation universelle des États-Unis, ont affaibli la primauté de l’ordre national et les ressources immatérielles qui en ont fait historiquement la force : l’éthique du travail anglo-protestante (plutôt que la décroissance écologique), la famille traditionnelle (plutôt que le progressisme woke), l’identité nationale (plutôt que le mondialisme ou l’avènement d’une « Amérique-monde » multiculturelle).

 

 Dans ce cadre, il convient de réinstaller la puissance américaine sur ses fondements, comme le matérialisent la politique intérieure de Donald Trump, aux accents imperturbablement conservateurs, et la rédaction de la Stratégie de sécurité nationale (NSS 2025) publiée en décembre dernier.

 

Stratégie dans laquelle l’identité culturelle et la géopolitique, la puissance économique et l’influence politique sont présentés comme un tout nécessitant l'institution d'un cordon idéologico-stratégique visant à contenir l'influence de la Chine dans les zones où l'Amérique demeure encore technologiquement, militairement ou culturellement (soft power) en position de force, comme en Europe, ou en droit de sécuriser son voisinage, comme celui représenté par l’Amérique latine et la région Caraïbes.

 

 

UN MESSAGE ENVOYÉ AU RESTE DU MONDE

 

Ces trois actes ont donc préparé l’intervention de Washington à Caracas, qui fait office de première application militaire de la NSS 2025. 

 

Dans ce document, la réactualisation de la doctrine Monroe, inventée en 1823, est posée en pierre angulaire d’un nouvel ordre régional affirmant que la sécurité des États-Unis passe par le contrôle de « l’hémisphère occidental », par la neutralisation des forces étatiques et politiques contestant la primauté des États-Unis dans sa scène d'influence privilégiée, dont les deux jambes sont formées par l’Europe et l’Amérique latine.

 

 

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L’intervention de Caracas a aussi des airs de 2003, date de l’invasion américaine de l’Irak au mépris du droit international ; avec, dans le rôle du tyran Saddam Hussein, le président déchu Nicolás Maduro et du prétexte terroriste les cartels de la drogue vénézuéliens.

 

 D’aucuns établissent également un parallèle entre l’intérêt des États-Unis pour les réserves pétrolières dont disposaient l’Irak et celles dont dispose, en très grande quantité, le Venezuela. 

 

Les entreprises américaines ont été écartées de l’ancien eldorado latino après les vagues de nationalisation entreprises par Hugo Chavez dans les années 2000. 

 

Ce point n’est donc pas à négliger. 

 

Mais le coup de force états-unien doit davantage être lu à l'aune du message qu'il envoie au reste du monde, à la Chine tout d’abord, aux pays européens et aux Latino-Américains ensuite, qui sont, de fait, les premiers concernés par la destitution soudaine de Maduro.

 

Joe Biden avait lui-même tenté de restaurer l’influence des États-Unis sur son continent, en écartant les régimes autoritaires (Venezuela, Cuba, Nicaragua) du sommet des Amériques organisé en juin 2022 à Los Angeles. 

 

L'idée de l'administration démocrate était d'utiliser la guerre en Ukraine, présentée comme l'expression européenne d’une opposition mondiale entre démocraties et autocraties, pour reconstruire un ordre continental plus favorable aux États-Unis, moins perméable aux influences chinoises et russes.

 

 Mais le Mexique, qui se présente en pivot d’un ordre continental reposant sur la souveraineté des États et non sur leurs ascendances idéologiques, avait ouvertement contesté cette décision, appelant à boycotter ce sommet inventé par les États-Unis dans les années 1990 pour raffermir son autorité régionale.

 

 

EFFET DE LÉGITIMATION

 

L’interventionnisme trumpien pourrait, lui, s’avérer plus fructueux, du strict point de vue de l’étalage d’une force envoyant un message clair au monde ; et ce, d’autant plus que les Vénézuéliens ne regretteront pas Maduro.

 

 La déroute économique de l’État sud-américain, que l’émigration massive de sa population incarnait, a déstabilisé d’autres pays, dont le Chili, passé à droite le 14 décembre dernier pour contrer les conséquences sécuritaires de l’immigration vénézuélienne… 

 

Mais il aura aussi un effet de légitimation certain du recours à la force. 

 

L’interventionnisme américain donne en effet raison à Vladimir Poutine. 

 

Il indique que les sphères d’influence, l’emploi de la force pour les défendre, les intérêts, la guerre, l’identité (« monde russe », « hémisphère occidental »…) existent et peuvent être des ressources mobilisatrices pour qui sait s’en servir.

 

 

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Dans ce contexte, il sera intéressant d’observer la réaction des poids lourds du continent sud-américain, comme le Brésil, qui se contente pour l’heure de condamner la violation de la souveraineté vénézuélienne. 

 

Mais que peut-il faire de plus, alors qu’une autre voie se dessine pour les pays de la région, appelant à rejoindre la nouvelle configuration politique promue par Washington autour de ses « valeurs conservatrices et de liberté », comme le proposent déjà Javier Milei en Argentine et divers chefs d’États, du Paraguay de Santiago Peña au Salvador de Nayib Bukele du Salvador en passant par le Honduras de Nasry Asfura ?

 

La très grande transparence dans laquelle Donald Trump concrétise sa stratégie détonne. 

 

Dans une logique à la Sun Tzu, les mots sont disséminés pour frapper, désarçonner, neutraliser l’adversaire avant même qu’ils n’aient eu le temps ni l’audace de s’organiser. 

 

Ainsi, rien n'est caché, tout est explicite, rédigé, conformément à une grammaire « nationale-conservatrice » qui voit le monde comme une mosaïque de nations en droit de défendre leurs intérêts et leur identité par les moyens dont elles disposent ; la valeur suprême d'un homme d’État résidant dans sa capacité à défendre son pays contre ce qui le menace de l'intérieur et de l’extérieur.

 

 

LES LEÇONS DE TRUMP

 

Ce qui interroge est aussi la position de l'Europe, prisonnière d'un récit suranné, qui a fait du droit international sa boussole et de l’affrontement entre « démocraties et empires autoritaires », titre d’un essai de David Baverez publié en 2023, la quintessence de sa vision géopolitique du monde. 

 

Récit qui n'est que l'expression d’un juridisme moral incarnant le projet européen mais que ses dirigeants projettent sur le monde armé d’un complexe de supériorité morale contreproductif et vain.

 

 Car la supériorité des principes n’est rien sur la scène internationale sans la capacité de les faire respecter. 

 

Car « les États eux-mêmes doivent choisir d'obéir aux règles qu'ils ont créées », comme le rappelle John Mearsheimer, figure du réalisme américain, et que personne ne peut contraindre les plus puissants d’entre eux de choisir de les respecter, en l’absence de gendarme international.

 

 

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Le soft power (le pouvoir de la norme et de l’influence culturelle) ne fonctionne que s'il est accompagné du hard power.

 

 La puissance économique et militaire, la « constance doctrinale et patriotique » (Zbigniew Brzezinski, 1997) distinguent les pays qui décident de leur devenir de ceux qui le subissent. 

 

Telles sont les leçons offertes par Donald Trump à un Vieux Continent médusé et qui voit déjà Washington réclamer, au nom de sa « sécurité nationale », la pleine maîtrise du Groenland.

 

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