TRIBUNE LIBRE ET POINT DE VUE !
Délepéniser la droite : pourquoi le marinisme
enferme le peuple qu’il prétend défendre
À Barjols, en Provence, le marché avait ce matin-là cette paix dont les grandes villes ont perdu jusqu’au souvenir.
Il n’y avait point d’ostentation, point de tumulte inutile, point de ces cris métalliques qui transforment désormais tant de lieux publics en salles d’attente de gare.
Les allées sentaient le fruit mûr, la tomate encore tiède, le fromage sec, la charcuterie honnête et la poussière blonde des villages du Midi.
On regardait, on tâtait, on soupesait.
Un homme examinait des courgettes avec la gravité d’un expert en monnaies anciennes.
Une femme, panier au bras, demandait si les abricots tiendraient jusqu’au soir.
Plus loin, un boucher levait une pièce de viande vers la lumière, et deux vieillards, les mains croisées derrière le dos, jugeaient de sa couleur avec cette science muette qui se transmet moins par les livres que par les dimanches.
Je me suis arrêté là, sans hâte, dans cette douceur encore habitable.
Ce qui me frappait n’était pas seulement la beauté du lieu, ni même cette Provence qui sait encore mêler la pierre, l’ombre et l’olivier comme d’autres accordent trois notes justes.
C’était la paix des visages.
Non une paix abstraite, décrétée par brochure ministérielle, subventionnée par comité Théodule, affichée sur panneaux municipaux avec des mots anglais et des sourires réglementaires.
Une paix plus ancienne, plus modeste, presque animale.
Les gens se reconnaissaient sans avoir à se connaître. Ils appartenaient au même monde de gestes, d’accents, de pudeurs, de lenteurs et d’évidences.
Ils formaient cette communauté tacite que les sociologues, lorsqu’ils n’ont pas entièrement perdu le sens du réel, appellent confiance.
Voilà ce que les grands prêtres de la société diversitaire ne comprennent pas.
La paix n’est pas d’abord un règlement intérieur.
Elle naît souvent d’une continuité.
Elle procède d’une familiarité longue, d’une ressemblance de mœurs, de paysages, de souvenirs, de façons de se tenir devant un étal, de saluer le voisin, de marchander sans vilenie, de laisser passer une vieille dame, de ne pas faire de son existence une revendication permanente.
Les peuples n’ont pas besoin de doctorats pour savoir cela.
Ils le sentent dans leurs os.
Ils savent que l’hétérogénéité imposée, lorsqu’elle devient massive, rapide et arrogante, ne produit pas mécaniquement de la richesse humaine, mais souvent du soupçon, du retrait, de la fatigue et, au bout du compte, cette guerre froide civile qui fait de chaque rue un petit traité de sociologie appliquée.
C’est pourquoi ces régions votent comme elles votent.
Non par mauvais cœur.
Non par cette méchanceté provinciale que leur prêtent les journaux de la capitale.
Elles votent pour être protégées.
Elles votent pour que le marché du matin demeure le marché du matin, et non l’antichambre bariolée d’un pays qui se défait.
Elles votent pour que les enfants puissent hériter d’autre chose qu’un discours sur la diversité.
Elles votent pour que leur monde ne soit pas dissous au nom d’une idéologie qui leur explique, d’un ton de surveillant général, qu’ils doivent se réjouir de disparaître.
C’est dans ce décor que je lus sur X le mot de Thomas Ferrier : « Délepéniser la droite ! »
La formule a d’abord quelque chose de barbare, comme un terme de clinique politique inventé entre deux réunions.
Elle est pourtant juste.
Il faut délepéniser la droite française.
Non pour revenir à la droite honteuse, gestionnaire, notabiliaire, qui parfumait ses renoncements d’eau bénite gaulliste ou libérale.
Non pour livrer le pays aux conservateurs de salon qui ne conservent jamais rien, sinon leurs fauteuils.
Il faut délepéniser la droite parce que Marine Le Pen enferme le peuple de droite dans un piège terrible : celui d’un populisme qui, au fond, ne porte pas jusqu’au bout les aspirations profondes du peuple qui vote pour lui.
Le paradoxe est cruel.
Des millions de Français déposent leur bulletin RN dans l’urne afin de défendre une continuité charnelle, une sécurité concrète, une identité menacée, une manière française ou européenne d’habiter le monde.
Ils pensent voter pour la protection de leur pays réel. Ils pensent voter pour la possibilité de dire encore « nous » sans demander pardon.
Ils pensent voter pour une frontière, pour une école, pour une autorité, pour une mémoire.
Ils pensent voter contre la grande entreprise de substitution anthropologique qui avance sous les mots sucrés d’ouverture, d’inclusion et de vivre-ensemble.
Or, au sommet de ce mouvement, Marine Le Pen demeure prisonnière d’une idéologie républicaine molle, télévisuelle, presque centriste, où l’on ne défend jamais l’identité qu’à condition de la dissoudre aussitôt dans la liberté religieuse, le pouvoir d’achat, la souveraineté administrative et la laïcité de préfecture.
Ses récentes déclarations sur l’islam en donnent une illustration parfaite.
Marine Le Pen rappelle qu’elle fut attaquée par Éric Zemmour pour avoir dit que « l’islam était compatible avec la République ».
Elle ajoute qu’elle s’attaque à « l’idéologie totalitaire islamiste » et qu’elle demeurera le défenseur de la liberté religieuse.
On reconnaît là le vieux distinguo de la classe politique française, islam paisible d’un côté, islamisme dévoyé de l’autre, comme si l’affaire relevait seulement d’une mauvaise utilisation du mode d’emploi.
La formule rassure les plateaux.
Elle apaise les éditorialistes.
Elle permet de paraître ferme sans cesser d’être fréquentable.
Elle ne répond pourtant pas à la question que se posent les Français.
Les Français ne demandent pas d’abord si l’islam peut entrer dans un tableau Excel de compatibilité républicaine.
Ils se demandent si une civilisation issue d’une histoire chrétienne, gréco-latine, rurale, monarchique, communale, révolutionnaire et nationale peut absorber indéfiniment une religion-civilisation qui porte avec elle d’autres mœurs, d’autres réflexes juridiques, d’autres rapports entre le sacré et le politique, d’autres conceptions de la femme, de la famille, de la pudeur, du blasphème, de l’apostasie et de l’espace public.
Ils ne demandent pas que les musulmans soient voués aux gémonies.
Ils demandent que l’on cesse de leur mentir.
Il faut distinguer les personnes, qui relèvent du droit commun, et un corpus religieux lorsqu’il prétend façonner la cité.
Éric Zemmour, dans sa réponse, a vu le nœud de l’affaire.
Il a demandé à Marine Le Pen de choisir.
Si l’islam est compatible avec la République, pourquoi vouloir interdire le voile dans l’espace public ?
Si le voile n’est qu’une prescription religieuse parmi d’autres, pourquoi le tenir pour un problème politique ?
Toute la contradiction lepéniste tient dans cette oscillation.
Elle veut combattre les effets visibles d’un phénomène dont elle refuse de nommer la racine.
Elle veut rassurer les Français inquiets sans rompre avec le catéchisme de la République abstraite.
Elle veut incarner la rupture tout en parlant la langue de ceux qui ont organisé l’impuissance.
C’est en cela qu’elle devient un mystère.
La fille de Jean-Marie Le Pen semble avoir hérité du nom, de la rente électorale, d’une partie de la clientèle politique, d’un appareil, d’un réflexe populaire, et pourtant non de la substance doctrinale qui permettait de comprendre la question vitale : un peuple n’est pas seulement une addition de citoyens soumis à la même administration.
Un peuple est une forme historique.
Il a une chair, une mémoire, des limites, des antipathies légitimes, des fidélités, des héritages, une nature propre au sens ancien du terme.
La République, lorsqu’elle nie cette nature, n’est plus le cadre du peuple.
Elle devient la machine qui le remplace.
On touche ici à la grande erreur du lepénisme mariniste.
Il a cru qu’il suffisait de dédiaboliser le nom pour accéder au pouvoir.
Il fallait arrondir les angles, gommer les aspérités, donner des gages, sacrifier les mots dangereux, parler social, parler protection, parler pouvoir d’achat, se dire ni droite ni gauche, expulser les fantômes du père, rassurer les fonctionnaires, cajoler les retraités, promettre l’ordre sans effrayer les studios.
La manœuvre a réussi électoralement.
Elle a échoué historiquement.
Car on peut conquérir des voix en édulcorant une pensée.
On ne sauve pas un peuple avec une pensée édulcorée.
Les études politologiques ont d’ailleurs bien montré cette inflexion : le programme économique de Marine Le Pen a longtemps porté une forte coloration redistributive, presque social-populiste.
On y trouvait la retraite, les prix, les salaires, les protections, l’État consolateur, le refus du libéralisme, le vieux soupçon contre l’entreprise, la grande musique du pouvoir d’achat.
Tout cela n’est pas illégitime en soi.
Les gens modestes ont le droit de vivre.
Les Français ordinaires ne sont pas des variables d’ajustement pour cabinets de conseil.
Cependant une droite qui ne parle plus que comme une gauche sociale avec des frontières finit par se tromper d’âme.
Elle croit flatter le peuple.
Elle oublie que le peuple de droite ne veut pas seulement être subventionné. Il veut être continué.
Cette confusion éclaire aussi la question européenne.
Marine Le Pen s’est longtemps enfermée dans un souverainisme défensif, jaloux, parfois rabougri, hostile à toute idée d’identité européenne, comme si l’Europe n’était qu’un piège bruxellois.
Il y a certes beaucoup à dire contre Bruxelles, sa bureaucratie, son juridisme, son hybris réglementaire, sa soumission intermittente aux puissances extérieures.
Les Bretons savent ce qu’il advient des pêcheurs quand les administrations lointaines prétendent mieux connaître la mer que ceux qui la travaillent.
Toutefois confondre l’Union européenne et l’Europe est une erreur de géographe débutant.
L’Europe précède Bruxelles comme la mer précède le port de plaisance.
La droite française devra sortir de ce provincialisme national.
Elle devra comprendre que le destin des Français, des Italiens, des Espagnols, des Polonais, des Hongrois, des Grecs ou des Croates se joue dans une même épreuve de civilisation.
Spengler avait ses duretés, ses excès et ses ombres, mais il avait compris que les civilisations meurent lorsqu’elles ne savent plus se concevoir comme des formes.
La droite française, si elle veut survivre à autre chose qu’aux prochaines législatives, devra penser la France dans l’Europe et l’Europe comme demeure commune des peuples européens.
Non l’Europe supranationale des commissaires, non l’Europe dissolvante des traités illisibles, mais l’Europe-puissance, l’Europe-civilisation, l’Europe qui sait que les nations sont ses membres et non ses ennemies.
Le récent épisode du règlement européen « Retour » montre à quel point les contradictions deviennent visibles.
Lorsque le Parlement européen durcit les règles permettant d’accélérer les expulsions et d’envisager des centres de retour hors de l’Union, Marine Le Pen y voit d’abord une atteinte à la souveraineté des États.
On comprend l’argument en droit. Il n’est pas absurde.
Il rappelle que l’Union ne doit pas absorber toutes les compétences.
Toutefois le peuple qui vote pour elle ne raisonne pas ainsi.
Il ne se demande pas si l’expulsion est nationale, confédérale, européenne ou intergouvernementale.
Il demande que les clandestins soient effectivement éloignés.
Il préfère une expulsion européenne réelle à une souveraineté française impuissante.
Là encore, Marine Le Pen défend le contenant au moment où ses électeurs attendent le contenu.
Jordan Bardella apparaît, pour cette raison, comme un symptôme intéressant.
Il n’est pas certain qu’il ait une doctrine, même si ses lectures de jeune homme sont de bon augure car ils a eu la chance de croiser de bons mentors.
Il n’est pas certain qu’il ait cette épaisseur qui distingue l’homme politique du bon élève médiatique.
Il est encore enveloppé de communication, de prudence, de sourires réglés, de cette jeunesse qui plaît aux magazines parce qu’elle leur donne l’illusion d’avoir compris l’avenir.
Pourtant il semble plus libre que Marine Le Pen à l’égard de certains dogmes hérités.
Son rapport à l’union des droites, aux conservateurs européens, à la question économique, à l’idée d’une architecture continentale, indique peut-être la sortie d’un vieux logiciel mariniste.
Là où Marine Le Pen conserve la méfiance du vieux « ni droite ni gauche », Bardella paraît comprendre que la droite ne gagnera qu’en cessant d’avoir peur d’être la droite.
Rien n’est joué.
Le dauphin peut devenir un poisson rouge dans un aquarium de sondages.
La politique française a déjà produit trop de mirages pour que l’on s’enflamme au premier reflet.
Bardella pourrait n’être qu’un produit de transition, un visage plus lisse posé sur les mêmes incertitudes, une manière de changer la vitrine sans changer l’arrière-boutique.
Il faudra voir s’il comprend que la question n’est pas de parler plus « business » devant les patrons, plus « social » devant les ouvriers, plus « identité » devant les militants, plus « République » devant les journalistes.
La question est de produire une doctrine cohérente, capable de dire au pays ce que la droite veut préserver, ce qu’elle veut transmettre, ce qu’elle veut restaurer et ce qu’elle accepte enfin de combattre.
Délepéniser la droite ne signifie donc pas haïr Marine Le Pen.
Elle a eu sa fonction.
Elle a porté, souvent avec courage, un mouvement que tout le système voulait maintenir hors du champ admissible.
Elle a donné à des millions de Français le droit minimal de se compter.
Elle a tenu face aux insultes, aux procès en illégitimité, aux crachats médiatiques, à cette morgue qui fait de la classe parlante française l’une des plus antipathiques d’Europe.
Il serait injuste de l’effacer.
Il serait pourtant dangereux de s’y arrêter.
Car Marine Le Pen appartient désormais à un passé qui a du mal à passer.
Elle est le visage d’une transition, non l’instrument d’une fondation.
Elle a incarné le moment où le peuple disait non.
Il faut maintenant un moment où le peuple dise oui : oui à sa durée, oui à son identité, oui à une Europe des peuples charnels, oui à une autorité qui protège, oui à une politique qui ne confonde pas l’administration de la colère et l’organisation d’un avenir.
La préservation de l’identité française et européenne doit devenir prioritaire sur la conservation d’une idéologie républicaine qui, à force de nier les conditions de son existence, porte en elle-même sa propre condamnation à mort.
Je repensais au marché de Barjols en quittant les allées.
Rien n’y ressemblait à un manifeste.
Personne ne parlait de doctrine, de souveraineté, de règlement européen ou d’islam compatible.
Les gens achetaient des melons, discutaient du prix des œufs, cherchaient une ombre, souriaient à une connaissance.
C’est pourtant là que tout se comprend.
La politique n’est pas d’abord dans les congrès.
Elle est dans cette paix fragile que les peuples veulent transmettre parce qu’ils savent, sans avoir besoin de le formuler, qu’elle peut disparaître.
La droite française sera digne de ce peuple lorsqu’elle cessera de lui vendre seulement une protestation.
Il lui faut un langage de protection et de grandeur, de proximité et d’horizon, de racines et de puissance.
Elle devra sortir du nom de Le Pen comme on sort d’une maison trop basse où l’on a pourtant passé des années décisives.
On ne renie pas l’abri.
On le quitte parce qu’il empêche de grandir.
Le marché de Barjols continuait de bruire derrière moi.
Il y avait là plus de France réelle que dans cent discours.
Encore faut-il qu’un parti, un jour, ose la regarder en face.
Par Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me.
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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