VU, LU ET ENTENDU !
Union des droites : l’illusion du programme commun

Unir les droites, mais pour défendre quelle France ? Balbino Katz expose les fractures entre RN, droite classique et Reconquête : derrière l’accord électoral se joue un choix fondamental entre administrer le déclin et défendre la continuité du peuple français.
Polémia
Une union possible ?
Le Journal du dimanche a consacré plusieurs pages à une idée qui s’installe désormais au cœur de la préparation de l’élection présidentielle de 2027 : l’union des droites ne serait plus seulement souhaitée par leurs électeurs, elle disposerait déjà de son programme.
Sous le titre assez catégorique « Le peuple de droite a déjà son programme », Jules Torres rassemble les résultats de plusieurs enquêtes et fait apparaître un socle commun : maîtrise de l’immigration, sécurité, réduction de la dette, pouvoir d’achat, assimilation, production nationale.
Selon les chiffres cités par le journal, 66 % des sympathisants LR, 63 % de ceux du RN et 89 % de ceux de Reconquête souhaitent une union en 2027.
L’intuition est juste, du moins jusqu’à un certain point.
Il existe aujourd’hui un électorat de droite dont les préoccupations convergent beaucoup plus que ne le laisseraient supposer les querelles d’appareils
Sur l’immigration, le rétablissement de l’autorité, l’insécurité ou la critique de l’impuissance publique, les électeurs de Bruno Retailleau, de Marine Le Pen et d’Éric Zemmour parlent de plus en plus souvent la même langue.
L’erreur commence lorsqu’on déduit de cette convergence électorale l’existence d’une famille politique homogène
. Une addition de réponses identiques à des questionnaires ne produit pas nécessairement une vision commune du monde.
La science politique française nous a précisément appris à nous méfier des étiquettes trop simples.
René Rémond, dans Les Droites en France, distinguait les traditions légitimiste, orléaniste et bonapartiste.
Sa typologie a été discutée, complétée et parfois malmenée, mais son intuition essentielle demeure féconde : derrière le mot « droite » se cachent des tempéraments politiques, des conceptions de l’État et des représentations de la société profondément différents.
Deux partis peuvent voter la même loi pour des raisons presque opposées.
La vieille tripartition de René Rémond ne correspond plus exactement au paysage contemporain. Les héritages survivent par fragments, mais d’autres clivages les recouvrent.
Pour comprendre les recompositions actuelles, une nouvelle division peut être proposée
. Trois familles se distinguent : une droite populo-étatiste, une droite libérale-étatique et une droite libérale-identitaire.
Le RN, ou le populo-étatisme
La première est principalement incarnée par le Rassemblement national, auquel peuvent être rattachés Nicolas Dupont-Aignan et les différentes survivances du souverainisme français.
Cette droite croit à la souveraineté, aux frontières, à l’autorité et à la priorité nationale, tout en demeurant très attachée à la protection sociale, aux services publics, aux retraites et à une forte intervention de l’État dans l’économie.
Cette singularité s’explique en partie par la sociologie électorale du RN.
Les travaux de Pascal Perrineau ont depuis longtemps montré comment le Front national, puis le Rassemblement national, avait progressivement conquis des catégories populaires autrefois intégrées au système communiste ou socialiste.
Le déplacement des ouvriers vers le vote national n’a pas entraîné leur conversion soudaine au libéralisme économique.
Le parti a donc absorbé une partie de leur culture sociale en même temps que leurs suffrages.
Le JDD le reconnaît d’ailleurs entre les lignes. LR et Reconquête privilégient davantage la réduction de la dépense et des prélèvements, tandis que le RN se montre beaucoup plus protecteur des prestations et des petites retraites.
Le principe de réduction de la dette rassemble ; la méthode sépare aussitôt.
Ce détail n’en est pas un.
Une coalition peut aisément promettre de réduire les dépenses publiques avant une élection ; elle commence à se diviser le jour où il faut inscrire le nom des bénéficiaires sur la facture.
Le phénomène rappelle ce qu’Otto Kirchheimer avait appelé, dans les années 1960, le catch-all party, le « parti attrape-tout ».
Pour élargir son électorat, une formation abandonne progressivement une partie de sa rigidité doctrinale, atténue ses références idéologiques et cherche à agréger des groupes sociaux dont les intérêts ne coïncident pas entièrement.
Le RN contemporain correspond assez bien à cette logique.
Sa grande force est de permettre à des électeurs très différents de projeter sur lui des espérances parfois contradictoires.
L’ouvrier y voit la protection sociale ; le petit patron, la réduction des contraintes ; le conservateur, l’ordre ; le souverainiste, la nation ; l’identitaire, l’arrêt de l’immigration ; le retraité, la préservation de ses droits.
Tant que le parti demeure dans l’opposition, cette polysémie fonctionne admirablement.
L’exercice du pouvoir présente l’inconvénient d’obliger les synonymes apparents à retrouver leur sens exact.
Les libéraux-étatiques, éternelle droite de gouvernement
La deuxième famille est celle des libéraux-étatiques.
Elle rassemble une partie des Républicains, l’UDR d’Éric Ciotti et, selon des combinaisons variables, Bruno Retailleau, Laurent Wauquiez ou David Lisnard.
À la périphérie se trouvent également ceux qui, venus de la macronie, peuvent espérer reconstruire une droite gouvernementale : Édouard Philippe, Gérald Darmanin et, plus difficilement, Gabriel Attal.
Cette famille privilégie l’entreprise, la maîtrise des comptes publics, la réduction des prélèvements et une conception plus classique de l’économie de marché.
Elle se distingue pourtant du libéralisme anglo-saxon par une fidélité très française à l’appareil d’État.
Elle souhaite généralement diminuer la puissance publique sans renoncer à la haute administration qui la fait fonctionner, déréglementer sans désarmer le centre, décentraliser tout en maintenant la main de Paris.
Il n’y a là aucune anomalie historique.
La droite française est étatique depuis Colbert autant que la gauche l’est depuis les jacobins.
Tocqueville avait déjà remarqué, dans L’Ancien Régime et la Révolution, combien la centralisation administrative avait précédé 1789 et survécu à presque tous les bouleversements de régime.
Nos libéraux gouvernent souvent moins contre l’État qu’à partir de lui.
Cette droite peut parfaitement conclure des alliances électorales avec le RN. Elle peut voter avec lui sur la sécurité, l’immigration ou la fiscalité.
Une difficulté apparaît dès que l’on touche à la conception de la société : elle demeure largement persuadée que l’immigration est d’abord une question de flux à maîtriser, de coût économique, d’intégration et d’ordre public.
Le problème civilisationnel lui paraît souvent excessif ou politiquement dangereux.
L’apparition d’une droite libérale-identitaire
La troisième famille est aujourd’hui beaucoup plus faible électoralement : celle des libéraux-identitaires. Reconquête en est pratiquement le seul représentant organisé avec Éric Zemmour et Sarah Knafo.
Son originalité ne réside pas seulement dans une plus grande fermeté migratoire.
Elle consiste à établir une hiérarchie différente entre les problèmes politiques.
Pour cette droite, la première question n’est pas de savoir si la France aura dans vingt ans un déficit public de 3 ou 4 %, mais quel peuple habitera le territoire français.
Cette interrogation renvoie à une vaste littérature universitaire sur la définition de la nation. Ernest Renan avait popularisé, dans sa conférence Qu’est-ce qu’une nation ?, l’idée du « plébiscite de tous les jours », souvent utilisée depuis pour défendre une conception volontaire de l’appartenance nationale.
Plus d’un siècle plus tard, Anthony D. Smith, à travers l’école dite de l’ethnosymbolisme, a rappelé qu’une nation ne surgit jamais d’une pure décision juridique : elle repose aussi sur des mythes collectifs, une mémoire, des symboles, des territoires et des continuités historiques.
Dominique Schnapper, dans ses travaux consacrés à la communauté des citoyens, a pour sa part montré toute la puissance mais également toute la tension du modèle français : l’universalisme républicain prétend transcender les appartenances particulières par la citoyenneté.
Cette construction fonctionne admirablement lorsque les nouveaux venus sont suffisamment peu nombreux pour entrer dans une société nationale fortement structurée.
La question contemporaine est de savoir si le même mécanisme demeure inchangé lorsque les proportions démographiques, la concentration territoriale et la puissance des appartenances communautaires se transforment.
C’est exactement à cet endroit que l’unité proclamée des droites se fissure.
Immigration : le même mot pour trois politiques
Le JDD constate que l’immigration constitue un sujet déterminant pour 71 % des proches de LR, 85 % de ceux du RN et 95 % de ceux de Reconquête.
Une telle convergence paraît spectaculaire.
Elle renseigne pourtant davantage sur l’importance du problème que sur les solutions envisagées.
Dire que l’on veut « réduire l’immigration » ne signifie presque rien tant qu’on ne précise pas l’objectif.
S’agit-il de diviser les flux par deux ?
De parvenir à l’immigration zéro ?
De supprimer le regroupement familial ?
De remettre en cause certaines naturalisations ?
De créer un solde migratoire négatif ?
De favoriser le retour de populations étrangères déjà installées ?
Le terme de « remigration » rend cette divergence visible.
Le RN refuse de reprendre le mot ; Reconquête l’assume.
Derrière cette querelle lexicale s’opposent deux diagnostics.
Le premier considère qu’en arrêtant fortement les flux, en expulsant clandestins et délinquants étrangers et en rétablissant l’assimilation, l’essentiel du problème peut encore être traité.
Le second soutient que les transformations démographiques déjà accomplies rendent insuffisant le seul contrôle des entrées.
On retrouve ici un phénomène étudié par Seymour Martin Lipset et Stein Rokkan : les systèmes politiques s’organisent autour de grands clivages durables.
Ceux-ci peuvent survivre longtemps après les circonstances historiques qui les ont fait naître, puis être progressivement concurrencés par de nouvelles lignes de fracture.
En Europe occidentale, le vieux conflit entre capital et travail ne suffit manifestement plus à structurer la compétition politique.
Hanspeter Kriesi et plusieurs politistes européens ont montré comment la mondialisation avait contribué à faire émerger un nouveau partage entre les groupes qui bénéficient de l’ouverture économique, culturelle et migratoire et ceux qui s’en perçoivent comme les perdants.
La question contemporaine pourrait aller encore plus loin : au clivage économique ouverture-fermeture s’ajoute désormais une opposition sur la permanence même des peuples européens.
Le RN reste profondément républicain
Les déclarations d’Andréa Kotarac sont de ce point de vue particulièrement instructives.
Le porte-parole du RN avait affirmé que « les racines de la France ne sont pas que chrétiennes » et que « les musulmans sont sensibles au patrimoine chrétien de la France ».
Ces propos avaient suscité des réactions précisément parce qu’ils donnent à voir la conception nationale qui demeure dominante dans le parti.
La France du RN reste essentiellement une France républicaine : tout individu peut devenir pleinement français à condition d’accepter les règles, les mœurs et un certain patrimoine collectif.
L’origine n’est pas, en elle-même, politiquement déterminante.
Le nombre l’est assez peu également, dès lors que l’assimilation est supposée fonctionner.
Reconquête introduit une rupture.
L’assimilation individuelle peut fonctionner, soutient en substance cette école, sans que l’assimilation de populations entières soit possible dans n’importe quelles proportions.
La quantité finit par modifier la nature du phénomène.
Une famille arrivée de l’étranger peut devenir française ; plusieurs millions d’individus maintenant des formes importantes d’endogamie, de culture distincte ou de solidarité communautaire posent une question d’une autre nature.
Rogers Brubaker, dans Citizenship and Nationhood in France and Germany, avait autrefois opposé, en la nuançant, une conception française plus politique et assimilationniste de la nation à une conception allemande historiquement plus culturelle.
La comparaison est aujourd’hui moins nette qu’elle ne l’était lorsque le livre fut publié.
Elle permet néanmoins de comprendre pourquoi le RN demeure, au fond, beaucoup plus proche de la tradition républicaine française que ne le croient certains de ses adversaires.
L’AfD comme révélateur
La récente victoire de l’AfD en Saxe-Anhalt a offert une démonstration presque expérimentale de cette divergence.
Le 6 septembre, le parti allemand a recueilli autour de 44,5 % des suffrages, plus du double de son résultat de 2021.
Éric Zemmour et Sarah Knafo ont salué ce succès, tandis que les dirigeants du RN ont maintenu leurs distances avec leur ancien partenaire européen.
Jean-Philippe Tanguy a exprimé cette rupture de manière encore plus explicite.
Revenant sur ses contacts anciens avec des responsables de l’AfD, le député RN a raconté être ressorti « terrorisé » d’une rencontre avec certains d’entre eux et a dénoncé des déclarations relatives au passé nazi allemand.
Son jugement peut naturellement se discuter ; ce qui importe politiquement est sa netteté.
Le RN ne considère plus l’AfD comme un allié encombrant dont il faudrait corriger certaines outrances.
Il s’en distingue comme d’une autre famille politique.
Reconquête fait le choix inverse.
Il ne partage évidemment pas toutes les positions de l’AfD, pas davantage qu’il ne reprend celles de Vox ou de l’ensemble des droites centre-européennes.
Une proximité existe néanmoins autour d’une interrogation commune : l’État doit-il seulement garantir la sécurité et la prospérité des habitants présents sur un territoire, ou possède-t-il également pour mission d’assurer la continuité historique du peuple qui lui a donné naissance ?
La différence est fondamentale.
Une dédiabolisation devenue principe de gouvernement
Cette évolution du Rassemblement national peut s’interpréter à travers Anthony Downs.
Dans An Economic Theory of Democracy, l’économiste américain modélisait les partis comme des organisations cherchant à maximiser leurs suffrages et donc, dans certaines configurations, à se rapprocher de l’électeur médian.
Sans appliquer mécaniquement un modèle économique à la politique française, la dédiabolisation lepéniste relève manifestement d’une logique analogue.
À mesure que le RN s’est approché du pouvoir, il a éliminé ou atténué les positions susceptibles de fermer l’accès à des électorats supplémentaires.
L’euro, la sortie de l’Union européenne, la retraite à 60 ans, certaines conceptions de la préférence nationale, puis plusieurs mesures identitaires ont été successivement abandonnés, reformulés ou repoussés.
Chacune de ces évolutions peut être défendue rationnellement.
Leur accumulation finit cependant par dessiner une méthode : toute doctrine demeure subordonnée à l’élargissement électoral.
Le problème n’apparaît pas nécessairement avant la victoire.
Il surgit après.
Libération a fourni récemment un contrepoint inattendu au bel optimisme du JDD.
Dans une enquête consacrée à la préparation de 2027, le journal décrit un RN porté par des sondages favorables, mais encore marqué par « l’atonie programmatique, le dilettantisme et la confusion ».
Marine Le Pen y apparaît comme une dirigeante fonctionnant beaucoup à l’instinct, peu soucieuse des grandes constructions de campagne et disposée à attendre les événements plutôt qu’à les provoquer.
Un tel fonctionnement constitue une force dans l’opposition.
La souplesse permet de saisir les changements d’humeur de l’électorat et d’éviter l’enfermement doctrinal.
Au gouvernement, elle devient plus périlleuse.
Une crise financière, une révolte urbaine, un conflit avec les institutions européennes ou une réforme budgétaire ne laissent pas toujours le loisir de consulter l’opinion avant de choisir.
Les tensions entre Marine Le Pen, Jordan Bardella et Marion Maréchal donnent une autre indication.
Libération rapporte notamment la réaction de Bardella lorsque fut envisagée une place plus importante pour Marion Maréchal : « C’est elle ou moi. »
Derrière la rivalité des personnes existe aussi une concurrence entre orientations politiques, Marion Maréchal incarnant depuis longtemps une droite plus identitaire, économiquement plus libérale et davantage favorable aux rapprochements avec les autres droites.
Ainsi, au moment même où le JDD annonce l’union prochaine des droites, le RN peine encore à régler la question de ses propres droites.
L’union électorale ne résout pas le conflit doctrinal
La théorie des partis fournit encore un outil utile.
Giovanni Sartori rappelait qu’une formation politique ne doit pas être jugée uniquement à son poids électoral.
Son importance dépend également de son potentiel de coalition et de sa capacité à modifier la direction de la compétition.
Un petit parti peut donc peser davantage que son nombre d’élus s’il oblige les autres à déplacer leurs positions.
Reconquête se trouve précisément dans cette situation.
Son poids parlementaire est faible et ses résultats électoraux demeurent modestes.
Son influence lexicale et intellectuelle est en revanche disproportionnée. Immigration négative, remigration, civilisation, démographie, continuité européenne : plusieurs thèmes que les grands partis évitaient naguère sont désormais discutés parce qu’une formation a choisi de les placer au centre.
Le phénomène n’a rien d’exceptionnel.
Les transformations politiques commencent fréquemment à la périphérie avant d’être absorbées par le centre
. Les écologistes ont longtemps obtenu des scores dérisoires tout en imposant progressivement leurs problématiques à l’ensemble du système politique.
La gauche culturelle américaine a souvent procédé de même depuis les universités avant de conquérir les institutions et les entreprises.
Le nombre d’élus mesure un rapport de force à un instant donné ; il ne mesure pas nécessairement la capacité d’une idée à structurer l’avenir.
C’est pourquoi le diagnostic du Journal du dimanche mérite d’être retourné.
Le peuple de droite possède sans doute un ensemble de préoccupations communes.
Il n’a pas encore de programme commun, parce qu’il ne dispose pas d’une conception commune de la nation, de l’État et du peuple.
Après le RN ?
Le véritable partage des eaux ne passe donc peut-être plus entre une droite modérée et une droite radicale.
Ces catégories, forgées par la topographie parlementaire du XXe siècle, disent de moins en moins de choses.
La fracture pourrait demain opposer principalement les étatistes et les identitaires.
D’un côté, les populo-étatistes du RN et les libéraux-étatiques de la droite classique divergent considérablement sur l’économie, mais partagent encore une certaine confiance dans la capacité de l’État républicain à intégrer des populations d’origines diverses et à administrer la société telle qu’elle existe.
De l’autre, les identitaires considèrent que la première mission du politique est de conserver une continuité historique et démographique sans laquelle les autres politiques perdent leur objet.
Reconquête constitue actuellement la seule offre électorale nationale qui formule clairement cette seconde conception.
Cela ne signifie aucunement qu’il soit promis au succès.
Le parti est minuscule à l’échelle du RN, faiblement implanté et marqué par les échecs, les départs et les querelles.
Ceux qui prétendraient aujourd’hui annoncer sa victoire prochaine feraient davantage de divination que de science politique.
Il serait tout aussi imprudent de conclure que sa faiblesse présente condamne définitivement les idées qu’il porte.
Peter Mair, dans Ruling the Void, a décrit la manière dont les grands partis européens se sont progressivement éloignés de leurs anciennes bases sociales et rapprochés des institutions de l’État.
Ce vide de représentation crée périodiquement les conditions d’émergence de formations nouvelles lorsque les partis dominants cessent de traduire une demande sociale importante.
Le Rassemblement national pourrait lui-même connaître ce mécanisme s’il parvient au pouvoir.
Sa puissance actuelle vient largement du fait qu’il recueille les attentes de Français qui lui prêtent parfois des ambitions qu’il n’a jamais explicitement assumées.
L’opposition autorise ce malentendu ; le gouvernement l’interdit.
Lorsqu’il faudra arbitrer entre protection sociale et assainissement des comptes, entre Bruxelles et souveraineté, entre assimilation et logique identitaire, entre prudence médiatique et rupture politique, le parti devra sortir de l’ambiguïté.
Certains de ses électeurs seront satisfaits.
D’autres découvriront peut-être que la révolution qu’ils attendaient n’avait jamais figuré au programme.
C’est là que Reconquête pourrait trouver, à terme, son espace politique.
Aujourd’hui, le parti est encore un poussin.
Demain, après le désenchantement que pourrait provoquer l’expérience gouvernementale du RN, la chrysalide deviendra peut-être papillon.
La métaphore malmène quelque peu la zoologie, mais elle traduit une possibilité politique réelle : une force marginale peut changer brutalement de dimension lorsque le parti qui occupait son espace symbolique déçoit ceux qui lui avaient confié leurs espérances.
Cette éventuelle montée de Reconquête aurait surtout le mérite de clarifier la politique française.
Il ne s’agirait plus d’opposer artificiellement « droite républicaine » et « extrême droite », catégories dont l’usage polémique dépasse depuis longtemps la capacité descriptive.
Deux conceptions beaucoup plus substantielles pourraient se faire face : une droite étatiste, sociale ou libérale selon ses composantes, acceptant de gouverner la France issue des transformations démographiques des dernières décennies ; une droite identitaire considérant que le rôle premier du pouvoir est précisément de peser sur ces transformations pour assurer la continuité du peuple français.
Reconquête paraît, sur ce terrain, davantage en phase avec une partie de la droite européenne en plein réveil.
L’AfD en Allemagne, Vox en Espagne, diverses forces italiennes, néerlandaises, portugaises ou centre-européennes ne forment évidemment pas un bloc doctrinal.
Elles divergent sur l’économie, l’Union européenne, l’OTAN, la Russie et quantité d’autres sujets.
Une question commune les traverse néanmoins : l’Europe peut-elle continuer à considérer la composition de ses peuples comme une variable secondaire de la politique ?
L’union des droites annoncée par le JDD viendra peut-être.
Les nécessités électorales sont puissantes et les systèmes majoritaires obligent tôt ou tard des familles différentes à conclure des compromis.
Il serait cependant naïf d’imaginer que douze mesures communes suffiront à résoudre des divergences qui portent sur la définition même de la nation.
René Rémond avait compris que les droites françaises ne formaient jamais une famille parfaitement unie, même lorsqu’elles s’opposaient aux mêmes adversaires.
Notre époque ne dément pas la règle.
Elle en modifie seulement les termes.
La grande recomposition ne se produira peut-être qu’après l’accession du Rassemblement national au pouvoir, lorsque le parti ne pourra plus être simultanément ce que chacun de ses électeurs espère qu’il soit.
Alors apparaîtra la véritable ligne de fracture.
Elle ne séparera plus seulement ceux qui veulent bien ou mal administrer la France.
Elle opposera ceux pour qui l’essentiel est de gouverner l’État français à ceux qui poseront une question plus ancienne et plus redoutable : quel peuple cet État a-t-il pour mission de faire durer ?
Par Balbino Katz – via Breizh-Info
16/09/2026
Agenda
Rendez-vous le samedi 31 octobre à Paris
Mots-clefs : Élection présidentielle, Éric Zemmour, Rassemblement national, Reconquête!

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire