TRIBUNE LIBRE
Les agriculteurs, héritiers des paysans
de la Grande Guerre

Dorian, jeune agriculteur, était à Paris, ce jeudi 8 janvier, sur la place de l’Étoile, pour manifester avec la Coordination rurale contre le traité avec le Mercosur.
Bravant les interdits et le cordon de gendarmerie qui isolait les agriculteurs sur un coin de la place, le jeune homme en a discrètement fait le tour pour assister au ravivage quotidien de la flamme du Soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe.
Pour lui, il s’agit d’un symbole fort : « C’est l’histoire de chez nous, l’histoire de notre pays, c’est emblématique », explique-t-il au micro de BV, avant de préciser : « Ils se sont battus pour nous.
Et d’autant plus le monde paysan : tous les hommes sont partis sur le front pendant que les femmes s’occupaient des fermes et des usines.
» Au-delà de son désir de découvrir une tradition parisienne, Dorian portait un témoignage fort : celui de la France rurale qui a payé un lourd tribut pour sa liberté pendant la Première Guerre mondiale.
Il confie même son lien personnel avec cette page d’Histoire : « J’ai un arrière-arrière-grand-père qui avait pris des éclats d’obus dans le genou, on les a encore ! Mais c’est vrai que ça a touché toutes les familles françaises. »
Les paysans dans la Grande Guerre
La population rurale française a en effet été en première ligne, pendant la Grande Guerre. Deux historiens spécialistes de la période nous en ont expliqué les raisons.
« En 1911, la population paysanne représente encore plus du tiers de la population totale. L'ensemble de la population rurale est majoritaire, en France, jusqu'en 1931 », nous dit Éric Mension Rigau, professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université.
« Dès le début de la guerre, plus du tiers des actifs sont enlevés à l'agriculture.
Les paysans fournissent le plus fort contingent des mobilisés. » La proportion de paysans dans la population française est donc le premier facteur qui explique leur nombre important sur les champs de bataille et dans les tranchées entre 1914 et 1918.
François Cochet, professeur émérite de l’Université de Lorraine-Metz, nous parle ensuite d’une des causes d’un taux de mortalité plus élevé dans la population rurale que pour celle des villes : « Le problème, c’est qu’ils vont rester plus longtemps dans les tranchées que les urbains, et notamment que la population ouvrière. »
En effet, les ouvriers sont en partie renvoyés dans les usines, notamment celles d’armement, par une série de lois comme la loi Dalbiez de 1915 : « On crée une procédure qui les retire du front, qu’on appelle une "affectation spéciale" : ils sont toujours considérés comme mobilisés mais ils échappent aux tranchées et, donc, ils échappent aussi à la mort. »
L’historien conclut : « Cela signifie que les ruraux, qui eux ne sont pas affectés spéciaux, ont, en fin de guerre, un taux de mortalité très supérieur à celui des ouvriers. »
Éric Mension Rigau nous détaille l’ampleur de la blessure infligée aux campagnes par la guerre. Il mentionne tout d’abord les dégâts matériels des régions directement touchées : « La guerre a été terrible pour le monde paysan. Des régions entières (dix départements) ont été des champs de bataille et sont dévastées.
Plus de deux millions d'hectares sont perdus pour l'agriculture. » Il nous parle ensuite des pertes humaines « encore plus graves » de la population rurale : « Sur les 3,7 millions d'hommes mobilisés, les pertes s'élèvent à 700.000 morts et 500.000 blessés. Les paysans représentent 41 % des pertes totales.
» Le professeur nous rappelle alors les témoignages encore vivants du deuil de la France et de ses campagnes, au lendemain de la guerre : « les monuments aux morts avec leur longue listes de soldats tués au front ».
Les campagnes françaises ont payé le prix fort
François Cochet précise enfin un dernier paramètre de la surmortalité des soldats ruraux : « Ce n’est pas parce qu’ils ont été considérés comme plus combattants, mais parce que, quand ils ont été conscrits, ils ont été versés dans des régiments d’infanterie parce que c’étaient des soldats sans spécialité.
Et ce sont eux qui ont eu les pertes les plus lourdes. » Les campagnes françaises ont donc bien payé le prix fort pendant la Grande Guerre, et la présence du jeune agriculteur Dorian sous l'Arc de Triomphe, ce 8 janvier, en était un beau rappel.
On fait souvent allusion aux tirailleurs sénégalais et aux différentes unités venues des colonies pour se battre, et parfois mourir, pour la France. On explique par leur sacrifice certaines décisions politiques. Peut-être pourrait-on aussi se rappeler le sacrifice des paysans français, dont nos agriculteurs sont les descendants et les héritiers.
Et si le Soldat inconnu enterré sous l'Arc de Triomphe pourrait venir des colonies, il pourrait tout aussi bien venir des campagnes françaises : comme nous le dit Éric Mension Rigau, « si les paysans représentent 41 % des pertes, il y a 41 % de chance que le Soldat inconnu soit un paysan...
» C'est une question de statistique, et de toute façon, par principe, on ne sait rien de celui qui dort sous la place de l'Étoile !


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