CHRONIQUE !
De Babel à la Pentecôte
Par Mario Varraut, chroniqueur sur Radio Courtoisie et auteur aux éditions Saint Barthélemy (Maistre, lecteur de Platon, 2025).
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« alors que Babel incarne un cosmopolitisme constructiviste, qui vise l’unité par en bas, par le politique et la technique, la Pentecôte incarne une universalité chrétienne qui vient d’en haut, de l’Esprit, et qui élève les nations sans les détruire »
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Dans le chapitre 11 de la Genèse, les hommes décident de construire une ville et une tour « dont le sommet touche le ciel ».
Le texte précise qu’ils avaient « une seule langue et les mêmes mots », et qu’ils cherchaient à se faire un nom, à éviter la dispersion sur la terre.
Ce projet d’unité universelle, apparemment harmonieux, est en réalité fondé sur l’orgueil humain : les hommes veulent atteindre le ciel par leurs propres forces, sans Dieu.
C’est une unité construite à partir de l’homme seul, dans une logique d’homogénéisation, de contrôle, et d’auto-glorification.
Le cosmopolitisme, dans sa version contemporaine, affirme l’idée d’une humanité unique, détachée des enracinements nationaux, culturels ou religieux.
Il valorise une appartenance directe au genre humain, souvent au détriment des identités concrètes. Il peut, comme Babel, prôner une unité sans transcendance, une forme de globalisme où toutes les particularités sont dissoutes dans un grand tout indifférencié.
Dans cette perspective, la Tour de Babel apparaît comme la préfiguration d’un monde cosmopolite, qui veut établir une unité absolue — linguistique, politique, culturelle — en effaçant les différences fondatrices.
Le risque est alors une unité totalitaire, qui ne respecte ni la liberté des peuples, ni leur diversité, ni leur rapport à Dieu.
Dieu ne détruit pas les hommes à Babel : il les disperse, il brouille leur langue.
Ce geste n’est pas une punition brutale, mais un acte de miséricorde et de limitation de l’orgueil humain. La pluralité des langues, des cultures, des nations devient ainsi une sauvegarde contre l’uniformité tyrannique.
La diversité, selon cette lecture, est voulue par Dieu. Elle oblige les hommes à l’humilité, à la reconnaissance de l’altérité, à la recherche de l’unité non dans la fusion, mais dans la communion.
Ce n’est pas l’unité qui est mauvaise, mais l’unité sans Dieu, l’unité artificielle qui nie la richesse des différences.
Ainsi, la Tour de Babel peut être lue comme une critique biblique du cosmopolitisme moderne, quand celui-ci prétend fonder une humanité abstraite, déracinée, sans mémoire, sans lieux, sans limites.
C’est une alerte contre les idéologies qui veulent unifier le monde au mépris de ses âmes et de ses histoires.
La vraie unité chrétienne, à l’inverse, n’est pas Babel, mais la Pentecôte : là où les langues sont multiples, mais l’Esprit unique.
Là où l’universel ne nie pas le particulier, mais le transfigure.
Joseph de Maistre, contre l’universalisme abstrait des Lumières, affirme dans ses Considérations sur la France que « l’homme n’existe pas », mais que « des Français, des Italiens, des Russes » existent.
Cette formule célèbre condense sa critique du cosmopolitisme : vouloir penser l’homme en dehors de toute communauté concrète, de toute tradition nationale et religieuse, c’est construire une abstraction dangereuse, sans chair, sans racine.
C’est une négation des médiations nécessaires entre l’individu et le divin.
Or, c’est exactement ce que propose Babel : une humanité unifiée par elle-même, dans un projet de toute-puissance collective.
On pourrait dire, avec Maistre, que Babel représente le rêve révolutionnaire de l’homme autonome, qui prétend se fonder sans Dieu, sans tradition, sans limite — une forme de rationalisme collectif appliqué à l’ordre du monde.
La tour que l’on veut élever vers le ciel est une image puissante de cette hybris moderne, que Maistre n’a cessé de dénoncer.
Pour lui, l’histoire humaine ne peut être pensée sans providence divine, sans hiérarchie sacrée, sans la médiation d’institutions profondément enracinées — et en particulier la monarchie et l’Église.
Le projet de Babel, comme celui des Révolutions modernes, est une tentative de détruire ces médiations au profit d’un universalisme purement humain, donc fatalement violent.
Mais l’Écriture ne s’arrête pas à Babel. Elle donne, dans les Actes des Apôtres, un contrepoint lumineux : la Pentecôte.
Là aussi, des hommes de toutes langues sont réunis. Mais au lieu de s’unifier par la force, ils reçoivent un même Esprit qui leur permet de se comprendre dans leurs différences.
Ce n’est pas la langue unique de Babel, mais l’intelligence mutuelle à travers la diversité des langues. Ce n’est pas un projet humain, mais un don divin.
C’est ici que la pensée de Maistre rejoint pleinement le message de la Pentecôte : il ne peut y avoir d’unité véritable que dans la transcendance, dans l’accueil d’un principe supérieur qui respecte les différences au lieu de les effacer.
L’unité chrétienne n’est pas une fusion, mais une communion.
Elle ne nie pas les nations, elle les ordonne à Dieu.
Et pour Maistre, chaque nation a une mission propre dans l’histoire de la Providence — la France en particulier, selon lui, étant appelée à une mission spirituelle.
Ainsi, alors que Babel incarne un cosmopolitisme constructiviste, qui vise l’unité par en bas, par le politique et la technique, la Pentecôte incarne une universalité chrétienne qui vient d’en haut, de l’Esprit, et qui élève les nations sans les détruire.
Maistre nous invite à rejeter l’idée d’une humanité sans nations, comme il rejette l’idée d’un pouvoir sans Dieu.
Babel, dans sa lecture, pourrait être la préfiguration de tous les projets modernes d’« homme nouveau » détaché de son héritage, de sa langue, de son sol, de sa religion.
La Pentecôte, au contraire, symbolise une unité verticale, enracinée dans la grâce, respectueuse des différences, ordonnée à la charité.
C’est pourquoi on peut affirmer, avec Maistre, que le vrai universalisme n’est pas cosmopolite, mais catholique — c’est-à-dire universel par le haut, et non uniforme par le bas.
Pour René Girard, le fondement des sociétés humaines repose sur la régulation du désir mimétique : les hommes désirent ce que désirent les autres, ce qui mène inévitablement au conflit généralisé, à moins qu’une société ne canalise cette violence par des mécanismes d’exclusion ou de différenciation rituelle (le bouc émissaire, les tabous, les structures hiérarchiques…).
Or, dans le récit de Babel, tout est homogène : une seule langue, un seul peuple, un seul projet.
C’est précisément cette absence de différenciation que Girard identifie comme le seuil du danger mimétique absolu.
Quand tous désirent la même chose (ici : « se faire un nom », atteindre le ciel, construire une œuvre unique), la rivalité s’intensifie.
L’unité devient instable, explosive.
Ce qui semble être un projet d’harmonie est en réalité un terrain propice à la violence mimétique.
Ainsi, la Tour de Babel peut être lue comme une critique anticipée d’un cosmopolitisme unificateur, où l’effacement des différences engendre un mimétisme de masse.
Le cosmopolitisme moderne, en prétendant unifier l’humanité sous une culture globale, une langue mondiale, un marché commun, supprime les médiations culturelles qui permettaient de désamorcer le conflit. Il crée un monde sans extériorité, où le désir devient circulaire, tourné sur lui-même, voué à la saturation.
La réponse de Dieu — la dispersion, la pluralité des langues — n’est pas une malédiction, mais un acte prophylactique, une réintroduction de la différence structurante.
Pour Girard, la culture naît précisément de la différenciation : des mythes, des rites, des interdits.
La pluralité des langues, des traditions, des nations, est ce qui évite le déferlement de la violence mimétique.
En brouillant la langue unique, Dieu empêche le déchaînement d’un désir collectif qui aurait fatalement mené à la crise sacrificielle.
Le monde devient polyphonique, chaque peuple retrouvant une distance nécessaire, un rythme propre, une altérité.
C’est une manière de sauver l’humanité d’elle-même, en instaurant un équilibre des différences.
Mais le projet divin n’est pas la séparation éternelle. Il est la communion véritable, qui se réalise non pas par le bas (par la technique, le pouvoir, l’imitation collective), mais par le don de l’Esprit.
La Pentecôte, chez Girard, est un anti-Babel : chacun entend les Apôtres dans sa propre langue, ce qui signifie que l’unité chrétienne ne passe pas par l’uniformisation, mais par la reconnaissance et l’inclusion de la différence.
À la Pentecôte, le désir mimétique est purifié : il n’est plus fondé sur la rivalité, mais orienté vers un modèle qui ne rivalise pas — le Christ.
Il s’agit d’un désir pacifié, qui unit sans confondre, qui rassemble sans homogénéiser.
Dans une lecture girardienne, le cosmopolitisme est une Babel moderne : un rêve d’unité fondé sur l’effacement des médiations, des limites, des différences.
Ce rêve conduit à la crise, à la saturation du désir, à la violence.
À l’inverse, la vision chrétienne de l’universalité est celle de la Pentecôte : elle reconnaît la pluralité, elle accueille l’autre dans sa langue, dans sa culture, mais sous un souffle commun qui vient d’en haut.
Ce que Girard nous aide à comprendre, c’est que l’unité humaine ne peut être fondée sur un mécanisme sacrificiel caché (comme dans Babel, où l’unité présuppose la suppression des différences), mais sur la révélation du mécanisme victimaire par le Christ, et sur la sortie de la logique de la rivalité.
Le cosmopolitisme moderne, en effaçant les frontières, les enracinements, les particularités, réintroduit paradoxalement le conflit qu’il prétend abolir, car il ignore la dynamique mimétique et le besoin d’altérité réelle.
La Bible, de Babel à la Pentecôte, nous montre au contraire le chemin d’une unité fondée non sur la fusion, mais sur la réconciliation — et cette réconciliation n’est possible que par un désir orienté vers la transcendance.
Benoît XVI a toujours distingué entre l’universalité chrétienne, fondée sur la vérité, l’amour et la liberté, et l’universalisme idéologique moderne, qui tend à imposer une vision unique du monde, souvent détachée de toute transcendance.
Dans le projet de Babel, il voit une unité construite par la seule volonté humaine, une tentation prométhéenne de bâtir un monde unifié sans Dieu.
C’est ce qu’il appelle parfois la raison fermée sur elle-même, qui prétend organiser l’humain par la technique, la politique, ou l’économie, sans référence au divin.
Or pour lui, un tel projet mène inévitablement à l’inhumanité, car il oublie ce que l’homme est réellement : un être fait pour la vérité, pour le dialogue avec Dieu, pour une liberté ordonnée au bien.
Le cosmopolitisme moderne, lorsqu’il devient absolutiste, tombe dans cette logique : en prétendant unir l’humanité par le bas (marché, langage, droits sans devoirs, communication sans communion), il finit par nier les identités profondes des peuples, leur mémoire, leur dimension religieuse.
Dans plusieurs de ses interventions (notamment son célèbre discours de Ratisbonne, 2006), Benoît XVI met en garde contre un rationalisme séparé de la foi, qui produit des systèmes clos — politiques, économiques ou technologiques — incapables de répondre aux aspirations les plus profondes de l’homme.
Babel, dans cette lecture, est un archétype du totalitarisme moderne : un monde où l’on parle une seule langue, où la diversité est vue comme un obstacle à l’efficacité, où l’unité est imposée par le haut.
Il y a ici une résonance forte avec l'idéologie communiste du XXème siècle, mais aussi avec certaines formes de mondialisme contemporain : l’idée que l’humanité doit être gouvernée selon des critères exclusivement techniques, universels, « neutres » — c’est-à-dire, en réalité, déshumanisés.
Contre Babel, Benoît XVI nous invite à contempler la Pentecôte.
Ce qu’il y voit, c’est la restauration de l’unité dans la vérité et dans l’amour, mais sans destruction des différences. Les Apôtres parlent dans l’Esprit, et chacun les entend dans sa propre langue.
Cela signifie que la foi chrétienne respecte l’identité culturelle des peuples, tout en les appelant à une communion plus haute.
C’est là toute la force de l’universalité catholique selon Benoît XVI : elle ne gomme pas les identités, elle les purifie, les élève, les ouvre.
Il s’oppose en cela aux visions qui confondent unité et uniformité. L’Église, selon lui, est l’antidote à Babel, parce qu’elle est le lieu d’une unité transcendante, née de l’amour de Dieu et non de la technique ou de l’idéologie.
Enfin, Benoît XVI insiste souvent sur un point fondamental : seule la vérité rend possible une unité véritable.
Or la vérité, dans sa pensée, n’est pas un concept autoritaire, mais quelque chose qui se reçoit. Elle suppose une écoute, une humilité, une ouverture au mystère.
Le cosmopolitisme moderne, qui se veut souvent post-vérité, post-religieux, post-traditionnel, se condamne à l’échec : il construit des Babels qui s’effondreront tôt ou tard.
La véritable unité de l’humanité ne peut être trouvée que dans le Christ, qui est la vérité faite chair, la Parole qui donne sens à toutes les langues.
C’est pourquoi la mission de l’Église est profondément politique, non au sens d’un pouvoir uniquement terrestre, mais parce qu’elle propose à l’humanité une unité vivante, enracinée, respectueuse, fondée sur la personne du Christ-Roi et non sur un système idéologique.
Benoît XVI nous enseigne que le monde moderne court le risque de reconstruire Babel : une société globale, sans âme, sans transcendance, sans limites.
Mais il nous rappelle que le vrai chemin n’est pas celui de la fusion, mais de la communion. Ce n’est pas à Babel que l’histoire doit s’achever, mais à Rome — non pas Rome seulement comme empire, mais comme Église, c’est-à-dire comme lieu d’universalité incarnée, dans la pluralité des peuples rassemblés par la foi.
Alors que Babel était une tentative humaine de créer l’unité par le haut, en écrasant les différences (langue unique, pouvoir centralisé), la Pentecôte est l’œuvre de Dieu qui fait descendre l’Esprit pour que chaque peuple entende « dans sa propre langue » la Parole.
Ce n’est pas l’uniformité qui fait l’unité, mais l’accueil d’un même Esprit dans des langues, cultures et peuples multiples. L’unité n’est pas fusion, mais communion.
La Pentecôte marque la naissance publique de l’Église, non comme institution humaine, mais comme Corps vivant animé par l’Esprit.
C’est l’Église qui parle toutes les langues, qui est catholique au sens propre (katholikos, en grec ancien) : universelle, mais enracinée dans chaque peuple.
Ce moment révèle que la foi chrétienne est destinée à toutes les nations, non pas seulement comme conquête, mais comme don.
Le don de l’Esprit parachève la mission du Christ : après l’Incarnation (Dieu parmi nous) et la Résurrection (Dieu vainqueur de la mort), voici la Pentecôte : Dieu en nous.
C’est le passage d’une religion centrée sur la Loi à une foi vivifiée par la Grâce. L’Esprit ne remplace pas le Verbe, il le rend vivant dans les cœurs.
La Pentecôte s’oppose à toutes les utopies technocratiques, politiques ou cosmopolites qui veulent unir l’humanité sans Dieu, en effaçant les différences.
Elle rappelle que seule la transcendance permet une véritable paix : la communion dans la liberté et la vérité.
C’est ce qu’écrivait Benoît XVI :
« Sans Dieu, la paix est illusoire, et l’unité devient oppression. »
Source : https://www.national-catholicisme.fr/de-babel-a-la-pentecote/
Bruno Hirout sur Twitter :
Une réflexion sur la Pentecôte, par mon camarade et néanmoins ami Mario Varraut :
« alors que Babel incarne un
cosmopolitisme constructiviste, qui vise l’unité par en bas, par le
politique et la technique, la Pentecôte incarne une universalité
chrétienne qui vient d’en haut, de l’Esprit, et qui élève les nations
sans les détruire »
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