[TRIBUNE]
Narcotrafic, de la mairie au bunker : le prix du courage municipal

Un maire exfiltré de son domicile par le RAID après avoir reçu deux balles de calibre 9 mm par courrier, vivant sous bouton d'alerte depuis un an et demi.
Une voiture de fonction incendiée.
Un engin explosif devant un domicile. Une affiche réclamant un maire « mort ou vif ».
En quelques mois, d'Alès à Montpellier, d'Échirolles à Fontaine, de l'Oise à Clermont-Ferrand, la liste des élus locaux menacés par les narcotrafiquants s'est allongée au point qu'aucune commune ni aucune étiquette politique ne semble plus à l’abri du pire.
L'Association des maires de France a exprimé, à raison, son « soutien total ». Mais la solidarité ne suffira pas si elle ne s'accompagne pas d'un changement de doctrine.
Le narcotrafic : de délinquance de rue à une menace stratégique
Ce qui frappe, dans cette séquence, c'est qu'elle ne relève plus du fait divers isolé. Le narcotrafic français a changé de nature.
Ce n'est plus seulement une délinquance de rue que l'on déplace d'un quartier à l'autre au gré des opérations de police.
C'est devenu une puissance d'emprise.
Une organisation capable de tenir des territoires, des populations et des filières économiques, avec un chiffre d'affaires estimé entre six et sept milliards d'euros par an et près de 250.000 personnes qui en vivent directement ou indirectement.
Cette puissance dispose, désormais, d'armes de guerre, d'une capacité de corruption inédite et d'un troisième instrument, longtemps réservé aux habitants et aux commerçants, qui s'étend aujourd'hui aux élus eux-mêmes : l'intimidation directe de ceux qui persistent à coopérer avec les forces de l'ordre.
Face à cela, l'État a longtemps répondu par des plans, des opérations spectaculaires et des têtes de réseau interpellées puis remplacées.
Traiter le narcotrafic comme un problème d'ordre public ordinaire, alors qu'il est devenu une menace stratégique, revient à combattre une armée avec les outils d'une brigade anti-incivilités.
La différence n'est pas sémantique.
Elle commande l'allocation des moyens, une doctrine d'intervention et, surtout, la durée de l'engagement, seule capable de démanteler patrimoines, filières de blanchiment et ancrages territoriaux plutôt que leurs seules vitrines.
Il y a, dans cette crise, un parallèle qui n'est pas assez dit.
Le maire et le commissaire de police occupent la même position : celle du bout de la chaîne, du premier visage que le citoyen rencontre quand l'État est censé tenir sa promesse de sécurité.
Cette proximité, qui fait la légitimité de leur fonction, est aussi ce qui les expose frontalement, sans que l'échelon central en mesure toujours le prix.
Les policiers bénéficient, sur le papier, d'une protection fonctionnelle ; elle reste trop lente, trop partielle, insuffisamment armée face à des organisations qui, elles, ne connaissent aucune lenteur procédurale.
Les maires menacés, eux, ne disposent d'aucun statut de protection comparable et attendent au cas par cas qu'une exfiltration d'urgence vienne pallier l'absence de dispositif structuré.
Des moyens et une doctrine nouvelle à mettre en place
Trois chantiers devraient être ouverts sans délai.
D'abord, reclassifier officiellement le narcotrafic comme menace stratégique nationale, avec une instance interministérielle de pilotage — renseignement, police judiciaire, douanes, justice, fisc —, dotée de moyens propres et d'une autorité de coordination réelle.
Ensuite, construire pour les élus locaux menacés un statut de protection lisible, alerte immédiate, accompagnement juridique et sécuritaire garanti, sur le modèle de ce qu'exigent déjà les forces de l'ordre, plutôt que des réponses improvisées commune par commune.
Enfin, accélérer les saisies patrimoniales : un patrimoine criminel identifié ne devrait plus pouvoir se dissimuler pendant les années que prennent aujourd'hui les procédures de confiscation, alors que c'est précisément ce levier financier qui prive les réseaux de leur capacité de reconstitution.
Les maires menacés ne demandent pas la compassion médiatique, ils demandent des moyens et une doctrine.
Leur courage ne peut pas indéfiniment suppléer l'absence de stratégie nationale.
Un État qui laisse ses élus de proximité tenir seuls, sous la menace, un front que lui-même hésite à nommer pour ce qu'il est prend le risque que la prochaine défection ne soit plus celle d'un maire menacé mais celle des vocations municipales elles-mêmes.
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