samedi 24 octobre 2026

POLITIQUE : LA FRANCE EST À FEU ET À CRAN ! ON N' EN PEUT PLUS ! (. PHILIPPE BILGER )

 

On n’en peut plus !

Le coup de gueule de Philippe Bilger


On n’en peut plus !
Nettoyage des pillages et dégradations de ces derniers jours dans la capitale, 19 octobre 2026 © Romuald Meigneux/SIPA

 

La France est à feu et à cran.


On n’en peut plus. De ce que la France vit et subit.

 Des angoisses suscitées par la journée du 24 octobre, après le désastre de celle du 17. 

On n’en peut plus des forces de l’ordre agressées, limitées dans leur riposte, face à des voyous sans frein dans leurs violences et leurs pillages. 

Avec cette terrifiante possibilité que des commerçants en viennent à défendre eux-mêmes leur personne et leurs biens, face à une police ne se donnant pas le droit de tirer, même dans les jambes, comme le suggérait le général de Gaulle à une certaine époque. 

Des citoyens contraints de se barricader ou de s’armer : telle est l’alternative qui risque de leur être laissée. 

On n’en peut plus de cette distinction de plus en plus floue entre de faux lycéens ou étudiants ne cherchant qu’à en découdre et des black blocs venus de partout.

 On n’en peut plus de ces associations lycéennes de gauche et d’extrême gauche qui prétendent imposer l’exclusion de l’UNI et adoptent une posture de rejet de toute concertation pour dépasser, dans la surenchère, les syndicats classiques. 

Mais reçues par le président qui veut reprendre la main ! On n’en peut plus de ce pouvoir qui nous parle d’État de droit quand on attend tout simplement un État qui exerce son autorité.

On n’en peut plus de ce Jean-Luc Mélenchon qui attise le feu puis, hypocrite, joue les modérateurs.

On n’en peut plus de cette droite qui, à quelques mois des échéances présidentielles, n’est pas fichue d’organiser une primaire ou d’aller vers l’union de ces deux remarquables incarnations que sont Bruno Retailleau et David Lisnard, laissant les deux candidats macronistes tenter désespérément de faire oublier qu’ils ont servi le président et, dans le cas d’Édouard Philippe, qu’il a contribué à sa débâcle.

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On n’en peut plus de cette gauche et de cette extrême gauche qui réclament le respect du droit de manifester, mais s’empressent d’aller à Orléans pour dénoncer, paraît-il, « le fascisme, le racisme et l’antisémitisme » du Rassemblement national, à l’occasion de son congrès et du lancement de sa campagne présidentielle. 

La bêtise absolue de cette agitation militante, menée notamment par des responsables politiques, aura une double conséquence : révéler l’hostilité de ces forces socialistes, écologistes et extrémistes au fonctionnement normal de la démocratie et, par leur incohérence même, contribuer à renforcer le RN, dont les intentions de vote avoisinent déjà les 40 %. 

Il ne faut pas oublier, dans cette volonté d’empêcher par avance le déroulement serein du jeu républicain, la présence permanente de Sophie Binet, auprès de laquelle ses prédécesseurs à la CGT apparaissent comme des syndicalistes pragmatiques – et pas seulement politisés. 

On n’en peut plus de cette démocratie qui proteste avant d’écouter, qui veut la justice pour ses amis et l’opprobre pour ses adversaires, qui prêche la violence mais s’étonne qu’elle fasse mal, qui affirme que la police « tue » et ne la défend jamais. 

On n’en peut plus de voir la France moquée comme si elle n’était plus rien, perdre tout crédit et renoncer à ce qu’elle aurait pu conserver de raison et d’influence dans une géopolitique dominée, de concert, par un erratique et un cynique.

 On n’en peut plus d’attendre impatiemment 2027 tout en redoutant son issue, avec la perspective d’un second tour qui opposerait les ambitions révolutionnaires de LFI et de ses alliés aux bouleversements sociaux, économiques et culturels que pourrait entraîner l’arrivée au pouvoir du RN.

 On n’en peut plus, tout simplement, d’être Français en se souvenant de ce qu’on a été.

 


 

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L'historien Emmanuel de Waresquiel. © Hannah ASSOULINE

Pour Emmanuel de Waresquiel, spécialiste de la Révolution française, l’histoire ne se répète pas. 

Selon lui, nos casseurs actuels sont « des consuméristes effrénés qui haïssent le capitalisme tout en le voulant gratuitement et tout de suite ».


La justification par 1789 et le précédent révolutionnaire des violences et des pillages est devenue fréquente, à gauche, dans le débat public qui suit le 17 octobre. 

Dans Le Monde, un historien a choisi de prendre la plume pour y remettre bon ordre.

 

Crise de l’obéissance

La Révolution française aura bientôt deux cent quarante ans, mais elle se porte admirablement bien. 

Elle est en pleine crise d’adolescence !

 Elle descend dans la rue, bloque son lycée, sa fac, veut abolir Parcoursup, réclame 10/20 aux partiels, escalade la colonne de Juillet, filme son exploit sur TikTok. 

Le 6 octobre, une pancarte photographiée par l’AFP annonçait : « 2026 is the new 1789 ».

 Le 8 octobre, place de la Bastille, des manifestants promettaient au président de la République, piques à la main, le sort de Louis XVI. 

Le même jour, alors que des lycéens escaladaient la colonne de Juillet, Jean-Luc Mélenchon annonçait sur X que la Bastille avait été « reprise ».

Dans une tribune du Monde daté du 23 octobre, l’historien Emmanuel de Waresquiel, spécialiste de l’événement, s’adresse à ses confrères : « Les historiens de la Révolution seraient inspirés de regarder par la fenêtre » et s’interroge : « Que peut dire un historien de la Révolution, de ses héritages ou de ses résonances, au vu de la situation actuelle ? » 

Regardons donc : il y a sûrement dans la rue quelques symptômes familiers d’un régime qui tombe.

 L’auteur de Sept jours : 17-23 juin 1789. La France entre en révolution et de Juger la reine : 14, 15, 16 octobre 1793 rappelle qu’en 1789, « le roi était nu ».

L’administration n’obéissait plus, la troupe fraternisait avec la foule, les pamphlets obscènes et les caricatures avaient achevé de déshabiller la majesté royale et de désacraliser la personne du roi, déjà atteinte sous le règne de Louis XV par les scandales, les maîtresses, les intrigues d’alcôve.

 On insultait désormais le souverain sans craindre le sacrilège et, bientôt, on forcerait les grilles de Versailles sans craindre la poudre des gardes. 

La Révolution, avant d’être une crise politique, fut une crise de l’obéissance. 

Pourquoi obéir ?

En voilà une question. 

Les Français, note Waresquiel, se la posent depuis deux siècles et cherchent, pour y répondre, « une légitimité supérieure à celle de la légalité des pouvoirs », sans bien sûr la trouver. 

Deux siècles plus tard, en effet, on trouve le même soupçon, la même défiance, des insinuations infâmes sur le chef de l’État, sa famille et toute la classe dirigeante. 

Même impuissance à réformer, même banqueroute, même colère face à l’inflation. Même maladresse du pouvoir pour Waresquiel, qui reproche à Emmanuel Macron d’avoir refusé, après la dissolution de 2024, l’issue gaullienne du référendum et de la démission ou celle mitterrandienne de la cohabitation.

 Ce n’est plus seulement le souverain présidentiel qui est nu, ce sont aussi nos institutions. 

Les pouvoirs se ressemblent souvent dans leur manière de vaciller. Quid des révolutionnaires ?

 

Des reliques aux fripes

À cette belle répétition de l’Histoire, il ne manque que quelques détails : quelque chose qui distingue une révolution d’une émeute et une émeute d’un simple déchaînement de violence. 

Emmanuel de Waresquiel cherche en vain parmi les émeutiers « les glorieux combattants de l’avenir » de Victor Hugo. 

Où sont passés le peuple de Michelet, souverain et magnifique, Gavroche sacrifié sur sa barricade ou le prolétaire de Marx, investi d’une mission historique ? 

Nos casseurs, en keffieh ou en survêtement Nike, n’ont pas l’embarras des missions historiques.

 On dévalise Kenzo et Céline, tandis que les écharpes Burberry sont revendues sur Vinted.

 On objectera que la Révolution fut aussi un grand pillage. 

Aux Tuileries, pillées le 10 août 1792, un insurgé aurait emporté un soulier de Marie-Antoinette, aujourd’hui conservé au musée Carnavalet. 

Dès juillet 1789, un entrepreneur, Pierre-François Palloy, commercialise des souvenirs fabriqués en pierres de la Bastille : maquettes, médailles, boutons, jeux. 

La différence tient à ce que ces objets révolutionnaires allaient devenir les reliques d’une nouvelle religion civique. 

La Révolution avait déjà ses produits dérivés !

 Mais ces débris devenaient aussitôt des reliques : leur valeur tenait moins à leur prix de revente en ligne ou à l’usage qu’au symbole de la tyrannie abattue.

Dans Il nous fallait des mythes : La Révolution et ses imaginaires. De 1789 à nos jours (Éd. Tallandier, 2024), Emmanuel de Waresquiel raconte cette fabrique de serments, de martyrs, de cérémonies, de fêtes civiques, de processions laïques et d’objets de dévotion républicains. 

La Révolution est décidément une affaire de croyants. 

Derrière la légende du Jeu de paume, l’unanimité reconstruite a posteriori des députés, il y a aussi l’idée d’une Assemblée nationale ; derrière les pierres de la Bastille, sa violence et ses têtes coupées, il y avait la fin des lettres de cachet ; derrière la cocarde tricolore qu’ornaient des brutes sans-culottes, il y avait une nation qui cherchait à s’incarner elle-même. 

On ne s’échangeait pas, après le 14 Juillet, les croix de Saint-Louis, le cordon bleu du Saint-Esprit, les armoiries des carrosses, les portraits de famille ou les broderies sur les manteaux fleurdelysés. 

En tout cas, pas pour les arborer comme signes distinctifs de privilèges que l’on voulait abolir et remplacer. 

Même dans leur bricolage mythologique et leurs mensonges, les révolutions voulaient instituer quelque chose.

 Elles avaient quelque chose à vendre qui n’était pas à vendre : une idée neuve, la souveraineté nationale, et bientôt la République.

 

Les révolutions se suivent et ne se ressemblent pas

Le plus extraordinaire n’est pas que les casseurs pillent, les révolutions l’ont toujours fait, mais ce qu’ils pillent. 

On se jette sur Kenzo ou chez Céline, où s’étalent les fausses valeurs marchandes. 

Les ennemis déclarés du capitalisme en partagent les goûts, les petites vanités, le brutal fétichisme de la marchandise. 

La Révolution avait son bonnet phrygien ; la nouvelle revend les marques de prêt-à-porter.

 Ce n’est pas la négation de la société, mais son accomplissement le moins flatteur.2026 connaît certes les gestes, les slogans, les signes, les violences, les pillages, les outrages et les outrances de 1789. 

On sait lever un poing, lancer un pavé, poser sur une barricade, mais on ne sait plus très bien contre quoi et surtout pourquoi. 

La Révolution de 1789, qui prétendait abolir les marques de naissance, se bat désormais pour les marques de fabrique. 

La conclusion appartient à Waresquiel : « Les révolutions se suivent.

 Elles se soutiennent par les rêves des uns, par les frustrations des autres.

 Elles ne se ressemblent pas. »

 

Il nous fallait des mythes: La Révolution et ses imaginaires de 1789 à nos jours

Prix: 11,50 €

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Source et publications : https://www.causeur.fr/on-nen-peut-plus-335969?


 

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