CHRONIQUE !
Aujourd’hui, je suis loin du café des Brisants.
Point de Léchiagat, point de chalutiers derrière les vitres, point de cette lumière grise et changeante qui donne à la Bretagne son humeur de vieille dame capricieuse.
Je suis assis sur une place de Barjols, en Provence, devant un lait d’orgeat, sous un soleil de plomb qui ressemble aux derniers coups de griffe d’un été refusant de rendre les armes.
On nous promet pourtant la pluie.
Si j’en juge par les orages rencontrés sur la route, au large de Montpellier, ce ne sera pas une plaisanterie. La pluie bretonne est une affaire de patience ; celle du Midi peut devenir une affaire de salut public.
Les Espagnols parlent encore volontiers de gota fría ; de ce côté-ci des Pyrénées, nous connaissons les épisodes cévenols, lorsque le ciel méditerranéen semble tout à coup vouloir tomber sur la terre.
Je parcours les journaux. Ils se font l’écho de ces journées consternantes de violences lycéennes qui ont accompagné la rentrée sociale. Les photographies sont parfois plus instructives que les articles.
Elles montrent des visages, des groupes, une sociologie, des manières de se vêtir et d’occuper la rue. Pourtant, le commentaire demeure presque toujours au ras de l’événement : colère lycéenne, revendications sociales, mobilisation contre le gouvernement, antifascisme, inquiétude devant l’avenir.
Tout cela existe sans doute.
Tout cela ne dit cependant pas tout.
Il est devenu singulièrement difficile, dans la grande presse comme dans les feuilles régionales, de regarder en face la dimension ethnique, culturelle et parfois religieuse de certaines mobilisations contemporaines.
On décrit les mots d’ordre, rarement les hommes qui les portent.
On disserte sur les causes proclamées et l’on détourne pudiquement les yeux de ce qui crève l’image. Le procédé est devenu si habituel qu’on finit par ne plus le remarquer : une photographie peut montrer une France et le commentaire en raconter une autre.
C’est ce qui me rend ces journées plus inquiétantes encore.
J’y vois moins une crise passagère qu’une sorte de répétition générale, certes imparfaite, de ce qui pourrait advenir en 2027 si la candidate du Rassemblement national remportait l’élection présidentielle.
Une partie de la gauche ne resterait vraisemblablement pas les bras croisés.
Jean-Luc Mélenchon sait qu’il peut encore rêver d’arriver en tête de son camp et peut-être d’accéder au second tour ; il sait également combien la conquête de l’Élysée demeure une entreprise autrement hasardeuse.
Il lui resterait alors ce que la politique française appelle depuis quelques années le « troisième tour » : la rue.
La France insoumise dispose désormais autour d’elle d’un milieu militant, associatif, syndical et culturel capable de mobilisations considérables.
À cette force organisée s’ajoute une fraction nombreuse de la jeunesse issue de l’immigration afro-musulmane, notamment dans les grandes agglomérations, que Mélenchon et les siens ont méthodiquement entrepris de constituer en clientèle électorale et en force politique.
C’est cette France nouvelle qu’ils célèbrent, celle dont ils annoncent volontiers l’avènement démographique et électoral. Que se produirait-il si une victoire du RN était présentée non comme l’alternance régulière d’une démocratie, mais comme une catastrophe historique justifiant la désobéissance ?
Nul ne peut le savoir. Il serait néanmoins imprudent de ne pas se poser la question.
Les émeutes que nous avons connues pourraient alors nous sembler, par comparaison, des pardons bretons ou d’aimables fêtes civiques. La fracture ne serait plus seulement politique.
Elle traverserait les appartenances, les territoires, les générations et les communautés.
Et j’avoue une inquiétude supplémentaire : je ne suis nullement certain qu’un Rassemblement national parvenu au pouvoir possède la cuirasse intellectuelle nécessaire pour affronter pareil conflit.
Des décennies de culpabilisation, de peur des mots et de désarmement moral ne disparaissent pas dans la nuit d’un scrutin présidentiel.
Au milieu de ces pensées assez sombres, une petite affaire corse m’a pourtant apporté une manière de réconfort. Elle est sordide dans ses commencements et presque archaïque dans son dénouement
C’est précisément pour cela qu’elle mérite que l’on s’y arrête.
Dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre, à Porto-Vecchio, deux jeunes saisonniers s’en prennent à une statue de la Vierge Marie installée au rond-point de Stabiacciu.
La scène est filmée par les intéressés eux-mêmes.
L’un se suspend à la statue, mime un acte sexuel et tient des propos obscènes tandis que son compagnon filme en riant.
La statue est finalement arrachée de son socle et retrouvée à terre.
Les deux hommes, âgés d’une vingtaine d’années, sont interpellés quelques heures plus tard et poursuivis pour dégradations graves en réunion et exhibition sexuelle.
Le choix de la victime symbolique n’est pas indifférent.
La Vierge n’est pas en Corse un bibelot municipal posé là pour meubler un rond-point.
Sa vénération y est ancienne ; elle est considérée comme patronne de l’île et fut proclamée « reine immaculée de la Corse » au XVIIIe siècle. Détruire une telle statue, puis faire de cette destruction un spectacle destiné aux réseaux sociaux, revient donc à toucher quelque chose qui appartient à la mémoire collective autant qu’à la religion.
L’affaire aurait pu être rangée parmi les sottises alcoolisées de deux garçons imbéciles.
C’est ici que l’analyse de Nicolas Battini devient intéressante.
Celui-ci a retrouvé sur les réseaux sociaux de l’un des protagonistes une publication proclamant : « La jeunesse emmerde le Front National ». Le même jeune homme revendiquait par ailleurs son athéisme.
Battini tranche sans fioritures : un individu qui brise une statue de la Vierge, revendique son athéisme et affiche en même temps des mots d’ordre hostiles au RN, cela porte selon lui un nom : « gauchisme ».
Le mot importe moins que le faisceau d’indices. Battini ne prétend pas seulement découvrir une préférence électorale derrière un acte de vandalisme. Il voit dans ce geste une détestation de « tout ce qui définit la Corse telle que nous l’aimons ».
Et il retourne l’accusation contre cette partie du nationalisme corse qui passe son temps à pourfendre la droite française tout en considérant la gauche radicale comme un partenaire fréquentable.
On ne peut, dit-il en substance, permettre au gauchisme d’infuser dans la société corse et s’étonner ensuite des fruits qu’il porte.
Son observation la plus fine concerne pourtant autre chose.
Lorsque l’identité des suspects fut connue, certains à gauche semblèrent surtout soulagés qu’ils ne fussent pas musulmans.
Battini juge ce réflexe à la fois insultant et révélateur.
Il rappelle que la plupart des musulmans qui résident en Corse respectent les symboles religieux, y compris chrétiens, et que la plupart des Européens venus du continent en font autant parce qu’ils reconnaissent là, même sans partager la foi, une part de leur culture commune. La question n’était donc pas seulement celle de l’origine des profanateurs.
Elle était celle de leur univers mental.
Voilà précisément le point crucial. On peut être athée et comprendre ce qu’est une église, une croix, une statue de la Vierge, un cimetière, une procession ou un sanctuaire.
Je ne suis moi-même pas chrétien ; cela ne m’empêche nullement de savoir que le catholicisme appartient à l’épaisseur historique de l’Europe et qu’une Vierge corse est infiniment davantage qu’un morceau de pierre placé sur le domaine public.
Il faut avoir subi une singulière déformation de l’esprit pour croire que l’on manifeste sa liberté en mimant un acte sexuel sur un symbole que des générations d’hommes et de femmes ont révéré.
C’est ce que Battini appelle le gauchisme, et le terme me paraît ici moins désigner une carte de parti qu’une disposition mentale. Il n’est même pas nécessaire que ces garçons aient lu Bakounine, connu la Commune ou fréquenté quelque groupuscule révolutionnaire.
L’idéologie réussit parfaitement lorsqu’elle n’a plus besoin d’être enseignée.
Elle devient une ambiance.
Une certaine jeunesse a grandi dans un monde où l’on explique continuellement que l’héritage doit être déconstruit, que la tradition est suspecte, que l’autorité opprime, que la transgression libère et que les symboles de la vieille Europe méritent au mieux l’ironie, au pire le mépris.
Battini va plus loin encore lorsqu’il met en cause les responsabilités politiques.
Selon lui, encourager ce gauchisme, pactiser avec lui, lui abandonner des positions intellectuelles et culturelles, c’est devenir complice des transformations négatives qu’il produit en Corse comme ailleurs en France et en Europe. Sa formule mérite d’être méditée par ceux des nationalistes insulaires qui imaginent encore pouvoir préserver leur peuple tout en empruntant à l’extrême gauche sa vision du monde. On ne conserve pas longtemps une identité avec l’outillage intellectuel conçu pour dissoudre toutes les identités héritées.
De là naît une curieuse morale à géométrie variable. La violence est abominable lorsqu’elle frappe la bonne cause ; elle devient « colère », « débordement », « action militante » ou « geste de rupture » lorsqu’elle procède du camp réputé émancipateur. Ce lavage de cerveau n’a pas besoin d’un commissaire politique. Il se fait par imprégnation, à petites lampées, dans les slogans, les réseaux sociaux, certains discours scolaires et universitaires, jusqu’à fabriquer des jeunes gens persuadés que l’insolence constitue une pensée et que la profanation est une forme de liberté.
Seulement, ces deux garçons avaient oublié qu’ils étaient en Corse.
La réaction fut presque immédiate.
La Ghjuventù Indipendentista appela à se rassembler devant la gendarmerie de Porto-Vecchio sous une formule qui résume assez bien toute l’affaire : « Terra Corsa, Terra Cristiana », terre corse, terre chrétienne.
La condamnation traversa les différentes familles du nationalisme insulaire.
Près de deux cents personnes se retrouvèrent devant la brigade.
Un corbillard arriva.
On en sortit un cercueil vide portant les noms des deux suspects, qui fut déposé devant les grilles.
Le symbole était macabre et nul n’est obligé d’en goûter la manière.
Il ne faut surtout pas le confondre avec une justice privée ni avec une menace que l’on aurait le droit de mettre à exécution.
Ce qui m’intéresse est ailleurs : dans cette capacité collective à signifier, de façon presque primitive, qu’une limite venait d’être franchie.
À Porto-Vecchio, l’affaire ne fut pas traitée comme un banal fait divers commis par deux imbéciles avinés.
La communauté s’est sentie atteinte parce qu’un de ses symboles avait été atteint.
Le maire, Jean-Christophe Angelini, réclama une réponse judiciaire d’une « extrême sévérité » et souhaita que les auteurs, leur peine accomplie, quittent le pays et n’y reviennent plus.
Il annonça que la statue serait remplacée dans les plus brefs délais, « conformément à nos traditions, aux souhaits des Porto-Vecchiais et à notre volonté politique ».
La paroisse organisa, quant à elle, un temps de prière sur les lieux mêmes de la profanation.
Tout est dans ces quelques mots : nos traditions. Il existe encore des endroits où le possessif n’est pas considéré comme une inconvenance.
L’histoire aurait pu s’arrêter là.
Elle prit au contraire un tour presque picaresque.
Placés sous contrôle judiciaire avec obligation de quitter immédiatement la Corse, les deux prévenus se rendirent à l’aéroport d’Ajaccio pour prendre un avion à destination de Paris.
Ils furent reconnus, hués et conspués.
Devant l’agitation, le commandant de bord renonça à les embarquer. Ils cherchèrent ensuite une chambre à l’hôtel Campo dell’Oro. La direction, découvrant leur identité, leur demanda de quitter les lieux et publia un communiqué d’une délicatesse toute méditerranéenne précisant qu’elle n’avait jamais accepté, en connaissance de cause, d’héberger « ces personnes débris de l’humanité ».
On en arriva à cette situation assez ubuesque où l’État ordonnait à deux hommes de quitter la Corse tandis que la colère des Corses leur rendait le départ singulièrement difficile.
Un autre avion fut envisagé, puis un vol affrété par l’administration pénitentiaire finit, selon Corse-Matin, par les ramener sur le continent.
Leur séjour insulaire s’achevait ainsi presque clandestinement, comme si la société tout entière les avait rejetés hors d’elle avant même que la justice ne statue sur les faits.
Cette histoire dit quelque chose que les statistiques saisissent mal.
Un peuple existe encore lorsqu’il subsiste des choses que l’on ne peut pas faire devant lui sans provoquer une réaction.
Il commence à mourir lorsque tout peut être profané, insulté, détruit, retourné en dérision, sans que personne n’éprouve autre chose qu’un haussement d’épaules.
Je ne suis pas chrétien et ne vais donc pas feindre ici une dévotion qui n’est pas la mienne mais que j’intègre dans mon univers mental. Cela me rend peut-être plus sensible encore à la nature véritable de l’affaire.
La statue de Porto-Vecchio n’appartient pas seulement au catéchisme.
Elle appartient à un paysage, à une histoire, à une communauté humaine qui la reconnaît comme sienne.
C’est cela que les Corses ont défendu : non une abstraction théologique, mais une continuité.
L’Europe contemporaine a tellement pris l’habitude de courber l’échine que la simple apparition d’une indignation collective paraît désormais exotique.
On nous a appris à ne pas répondre, à ne pas généraliser, à ne pas stigmatiser, à attendre le communiqué du parquet et les commentaires savamment équilibrés.
Les Corses, eux, ont répondu à leur manière, excessive parfois, rugueuse assurément, en rappelant une vérité élémentaire : une terre n’est pas seulement une circonscription administrative.
Elle possède ses morts, ses saints, ses usages, ses interdits, ses fidélités et ses susceptibilités.
C’est pourquoi, sous le soleil de Barjols, cette histoire m’a rendu un peu moins pessimiste. Je ne souhaite évidemment à personne le cercueil que certains déposèrent devant la gendarmerie de Porto-Vecchio.
J’y vois cependant, débarrassé de sa théâtralité funèbre, le signe qu’il subsiste encore des réserves d’indignation. Tout n’est pas devenu indifférent.
Tout n’est pas interchangeable.
Il existe encore des hommes pour lesquels certaines choses ne se font pas.
Et tant qu’un peuple conserve quelques choses sacrées, religieuses pour les uns, historiques, charnelles ou ancestrales pour les autres, il n’est pas entièrement mort.
La pluie promise finira tout à l’heure par tomber sur Barjols.
Les vieilles pierres provençales l’absorberont, comme elles en ont absorbé d’autres depuis des siècles. Je veux croire qu’il en va de même des peuples.
Sous les couches successives de résignation demeure parfois une terre plus ancienne, que l’on croyait desséchée et qui n’attendait qu’un orage pour montrer qu’elle était encore vivante.
Par Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me
Crédit photo : DR
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