mardi 11 août 2026

LA CHRONIQUE DE BALBINO KATZ. " VENTS ET MARÉES " : LE DERNIER COMMUNISTE SERA UNE MACHINE !

 TRIBUNE LIBRE !



Le dernier communiste sera une machine

J’avais acheté Libération presque par inadvertance.

 Cela m’arrive encore, comme il m’arrive de commander un mauvais vin pour vérifier qu’il l’est toujours.

 Il faut connaître les idées auxquelles on ne croit pas ; faute de quoi l’on finit par guerroyer contre les opinions de sa jeunesse, tandis que l’adversaire a changé de bagage et pris depuis longtemps le train suivant. 


Je m’étais installé aux Brisants devant mon café noir. 

Sur le quai, deux hommes déchargeaient des caisses, un chien sommeillait près d’une camionnette et les goélands menaient, autour d’un reste de poisson, l’une de ces guerres civiles dont ils ont le secret. 

La mer montait avec cette ponctualité admirable qu’aucune administration française n’est jamais parvenue à imiter.


Le journal consacrait plusieurs pages aux robots humanoïdes et à l’intelligence artificielle. 

J’y appris que des machines chinoises savaient désormais exécuter quelques figures de kung-fu, que Renault comptait introduire plusieurs centaines de robots dans ses usines, que Carrefour en essayait dans ses entrepôts et que les nouveaux modèles d’intelligence artificielle leur permettaient peu à peu de voir leur environnement, d’interpréter une instruction et d’adapter leurs gestes. 


Le reportage notait même que la Chine avait fait de la robotique une priorité nationale de son plan quinquennal. 

Voilà qui aurait dû suffire à mettre la puce à l’oreille de n’importe quel Européen encore pourvu d’un instinct de conservation.

Libération avait choisi pour son éditorial un titre excellent : « Vertigineux ».

 Le mot convenait. 

Seulement le vertige de l’éditorialiste n’était pas tout à fait le mien.

 Devant un pareil saut technique, je pensais aux usines, aux mines, aux hôpitaux, aux chantiers, aux armées, à tout ce que nous pourrions recommencer à fabriquer chez nous.

 Le journal songeait plutôt aux emplois qui disparaîtraient, aux cotisations sociales qui manqueraient, aux matériaux consommés et aux sommes considérables englouties dans ces machines, sommes dont on nous invitait à imaginer ce que l’on aurait pu faire d’autre.


Il y a dans cette différence d’humeur quelque chose qui finit par devenir une différence de civilisation.

 Le Chinois regarde passer un robot et se demande combien il pourra en construire. 

L’Américain se demande s’il pourra le vendre, l’armer, l’envoyer dans l’espace ou introduire sa société au Nasdaq. 

Le Français, lui, contemple la même mécanique et s’inquiète de savoir si elle acquittera correctement ses cotisations à l’Assurance vieillesse. 

Je force le trait, naturellement ; il faut toujours laisser quelque besogne au caricaturiste.

 Il n’empêche que nous avons acquis une singulière faculté de considérer toute puissance nouvelle par le petit bout de la lorgnette administrative.

L’entretien accordé dans le même numéro par Benoît Hamon est, de ce point de vue, plus intéressant encore. L’ancien candidat socialiste n’est nullement le technophobe que la polémique facile permettrait de dessiner. Son raisonnement se tient : lorsqu’un salarié travaille, son employeur acquitte des cotisations ; lorsqu’une machine le remplace, elle ne tombe point malade, ne prend jamais sa retraite, ne réclame pas de congés et, ingrate mécanique, ne verse rien à l’Urssaf. Hamon propose donc que les prélèvements sociaux reposent davantage sur la richesse produite et moins directement sur le nombre de salariés, afin de financer notamment son revenu universel.


Ce qui me frappe n’est donc pas tant son dispositif fiscal que le réflexe dont il témoigne.

 Un socialiste de 2026 voit apparaître une machine capable de délivrer l’homme de certaines besognes harassantes et sa première préoccupation consiste à préserver autour d’elle l’ancienne architecture du travail. Il entrevoit pourtant, sans peut-être s’en apercevoir, le vieux rêve de sa famille politique : une société dans laquelle l’existence matérielle ne dépendrait plus entièrement de la vente quotidienne de son temps. 

Seulement, à peine aperçoit-il l’autre rive qu’il installe un bureau d’octroi sur le pont.


La gauche avait pourtant nourri des ambitions plus vastes.

 Elle voulait arracher l’homme à la nécessité, diminuer le temps passé à l’usine, faire disparaître les travaux abrutissants, produire assez pour que la misère ne commandât plus les existences.

 Le machinisme devait libérer l’ouvrier. 

Deux siècles plus tard, ses héritiers se découvrent une tendresse inattendue pour les emplois pénibles dès qu’une machine menace de les accomplir à notre place. 

Marx avait rêvé de la fin de l’aliénation ; ses arrière-petits-neveux s’alarment désormais à l’idée qu’elle puisse cesser de cotiser.

Il faut dire que le décor intellectuel a entièrement changé. 


Une partie de la gauche européenne, alliée depuis longtemps à l’écologie politique, a troqué Prométhée contre Bilbo le Hobbit. 

Son imaginaire est celui du retranchement : moins d’énergie, moins de déplacements, moins de production, moins de viande, moins de chauffage, moins de kilomètres, et parfois moins d’enfants.

 Il convient de réduire son empreinte, de vivre sobrement, de faire durer les choses, de demeurer dans le rayon raisonnable d’une gare TER et de considérer avec méfiance tout appareil qui promet d’augmenter les possibilités humaines. 

Le bourgeois du XIXe siècle rêvait d’un chemin de fer plus rapide ; son arrière-petit-fils vert se demande s’il ne faudrait pas supprimer la ligne.

Je ne méprise nullement la mesure. 

J’habite assez près de l’océan pour savoir qu’on ne commande pas longtemps aux éléments par décret et qu’une civilisation qui ravage tout ce qu’elle touche finit par ravager sa propre maison.

 Seulement la prudence n’est pas la renonciation. 

Préserver un paysage n’oblige pas à rêver d’une civilisation faible, pas davantage qu’aimer un vieux gréement n’oblige à souhaiter le retour de la marine à voile.


 L’époque confond volontiers la limite avec l’impuissance et appelle sagesse ce qui n’est parfois que peur d’agir.

La contradiction devient plus cocasse lorsqu’on regarde notre organisation économique.

 Les mêmes sociétés européennes qui s’effraient de l’automatisation expliquent depuis des années qu’elles ont absolument besoin de travailleurs venus de pays beaucoup plus pauvres pour les chantiers, les entrepôts, la restauration, le nettoyage, l’aide à domicile, les maisons de retraite et quantité de tâches dont leurs propres habitants ne veulent plus aux conditions proposées.

 Nous préservons ainsi le travail humain le plus pénible à condition qu’il soit effectué par quelqu’un d’autre, de préférence venu de loin et payé modestement.

 Il fallait l’inventer.


Cette mécanique a un coût des deux côtés de la Méditerranée.

 Les pays de départ perdent une partie de leurs forces vives, quelquefois précisément les hommes dont ils auraient besoin pour édifier chez eux une économie digne de ce nom ; les pays d’arrivée connaissent des transformations démographiques, culturelles et politiques considérables. 

On peut discuter l’ampleur de ces transformations et leurs conséquences, on ne saurait honnêtement prétendre qu’elles soient nulles. 

Or une troisième voie commence à apparaître sous nos yeux : automatiser progressivement les tâches les plus pénibles, produire davantage avec moins de main-d’œuvre et rendre possible une réindustrialisation européenne qui ne réclamerait pas à chaque reprise de l’activité une nouvelle importation d’hommes.


J’en étais là lorsque je remarquai, sur la table voisine, un livre que je connaissais bien.

 C’était L’Homme des jeux, d’Iain M. Banks. 

Je l’avais lu autrefois dans sa version anglaise, The Player of Games, et conservé de la Culture une impression singulière, presque physique.

 Certains univers romanesques sont ainsi : on oublie le nom d’un personnage, puis un autre, le détail des intrigues s’effiloche, cependant l’architecture du monde inventé demeure dans la mémoire comme le plan d’une ville où l’on aurait longtemps vécu.

Le lecteur était un homme de gauche, écologiste de surcroît, avec lequel j’avais déjà bavardé.

 Je lui fis observer qu’il y avait quelque malice à lire Banks après les pages de Libération que je venais de parcourir.

— Pourquoi donc ?

Je lui répondis qu’il tenait entre ses mains l’une des utopies les plus énergivores de toute la littérature socialiste. 

Il eut la grâce de rire au lieu de s’offenser, ce qui est toujours bon signe et devient même, par les temps qui courent, une forme de distinction.


La Culture imaginée par Banks est en effet peut-être le seul communisme qui fonctionne, et pour une raison d’une simplicité désarmante : l’auteur commence par faire disparaître la rareté.

 L’énergie existe en quantités presque inconcevables, la fabrication des biens devient pratiquement gratuite, les machines se chargent de l’essentiel du travail et de gigantesques intelligences artificielles, les Minds, administrent les affaires communes avec une compétence auprès de laquelle nos gouvernements auraient l’air de conseils municipaux discutant de l’emplacement d’un banc public.

 Plus vraiment besoin d’argent, puisque presque rien ne manque ; plus besoin de travail obligatoire, puisque la machine s’en charge ; beaucoup moins besoin d’État, puisque des intelligences artificielles immensément supérieures aux hommes veillent au grain.


Banks a donc réussi là où le communisme historique avait échoué, en changeant non les hommes mais les conditions matérielles.

Le Gosplan avait besoin de fonctionnaires, de policiers et de plans quinquennaux ; la Culture dispose d’ordinateurs qui pensent comme des dieux et d’une énergie à faire défaillir la moitié du Parlement européen.

 Le vieux rêve de l’abondance cesse alors d’exiger la coercition. 

Ce n’est plus la vertu qui doit vaincre la pénurie : c’est la puissance technique qui rend la pénurie dérisoire.


Voilà ce qui rend la contradiction de mon voisin si plaisante.

 Il aimait passionnément le résultat et se méfiait des moyens qui le rendaient possible.

 La Culture serait inconcevable avec une politique d’austérité énergétique, une obsession permanente de la décroissance et quelques commissions citoyennes chargées de vérifier que chaque augmentation de puissance ne porte pas atteinte à une espèce de batracien du canton voisin.

 Banks ne demande jamais à ses personnages de se satisfaire de moins.

 Il imagine une civilisation assez inventive pour produire tellement mieux que les vieux conflits matériels deviennent secondaires.

Mon voisin protesta que l’énergie de Banks était propre. 

Je lui accordai volontiers ce point, qui confirmait précisément le mien.

 Le problème n’est pas de savoir comment apprendre aux hommes à se passer toujours davantage de l’énergie ; il est de découvrir comment en produire suffisamment, et aussi proprement que possible, pour que l’énergie cesse d’être une chaîne à leurs chevilles. 


Toute une philosophie de la civilisation tient dans cette différence : l’homme du renoncement demande de quoi nous pouvons nous passer ; l’homme de puissance cherche ce qu’il faut inventer afin de n’avoir pas à nous en passer.

Pour autant, je n’aimerais guère vivre dans la Culture.

 C’est même le paradoxe délicieux de Banks : il a construit un monde matériellement presque parfait autour d’une anthropologie qui me laisse froid.

 Ses habitants disposent de tout, voyagent où ils veulent, transforment leur corps, jouent, aiment, expérimentent et vivent immensément longtemps.


 En revanche, ils n’héritent presque plus de rien. 

Une terre à cultiver, une maison à transmettre, un métier reçu d’un père, un cimetière où reposent ceux d’avant, une frontière derrière laquelle on veut que vivent ceux d’après : toutes ces vieilleries deviennent superfétatoires lorsque l’on habite une immense machine capable de satisfaire les désirs de plusieurs milliards d’individus.

L’homme de la Culture est merveilleusement libre et terriblement léger.

 Il peut être partout parce qu’au fond il n’est plus vraiment de nulle part. Je ne crois pas que l’homme soit seulement constitué de ses désirs ; sans doute est-ce là quelque vieux résidu sud-américain mêlé aux années bretonnes, mais je demeure convaincu que nous sommes également faits de choses que nous n’avons pas choisies.

 Une langue entendue dans l’enfance, quelques morts auxquels nous ressemblons, une façon de manger, certaines chansons que l’on ne sait plus très bien de qui on les tient, un paysage dont on découvre à soixante ans qu’il est devenu une partie de soi. 

Nous sommes propriétaires de bien peu de choses et dépositaires de beaucoup.


Banks, homme de gauche, poussait au contraire jusqu’au bout l’émancipation de l’individu.

 Sa Culture a dépassé les peuples comme elle a dépassé l’argent.

 Elle représente l’achèvement logique d’un certain individualisme occidental : chacun peut devenir ce qu’il souhaite, débarrassé jusqu’au poids de ce qu’il était hier.

 C’est là que l’utopie cesse de me séduire, même si je lui reconnais une vertu considérable : elle ose encore imaginer un autre monde, ce que la gauche européenne, curieusement, ne sait presque plus faire.


Une autre particularité de la Culture mérite cependant l’attention. 

Cette société si libertaire, si hédoniste et volontiers persuadée d’avoir dépassé les vieilles passions politiques possède une puissance formidable.

 Ses grands vaisseaux pensent, manœuvrent et combattent avec une supériorité écrasante ; Contact et les Circonstances spécialesinterviennent dans les affaires des autres civilisations avec la subtilité d’un ambassadeur vénitien et, derrière le gant, des moyens dont Richelieu aurait fait un usage peu évangélique.

 La Culture peut se permettre d’être tolérante parce qu’elle est invincible ; elle peut affecter de ne pas aimer les frontières parce que personne ne peut sérieusement violer les siennes.

C’est peut-être là que Banks devient, à son corps défendant, le plus intéressant pour un homme de droite.

 La bienveillance n’est pas toujours le contraire de la puissance ; elle en est quelquefois le privilège.

 Une civilisation faible n’est pas pacifique, elle est simplement à la merci de celles qui le sont moins.

 Une civilisation forte peut choisir la modération précisément parce qu’elle conserve la faculté de ne pas l’être.

 Les Européens ont curieusement oublié cette arithmétique très ancienne.


La puissance est devenue chez nous un mot presque malséant. 

Produire beaucoup paraît vulgaire, posséder une industrie lourde suspect, construire des centrales appelle le soupçon d’hubris, développer des armes rappelle aussitôt les heures les plus sombres et rêver d’exploration spatiale sent encore son milliardaire américain.

 Nous avons réussi ce tour de force intellectuel qui consiste à transformer notre faiblesse en supériorité morale.

 Les autres peuples ne semblent pas avoir reçu la circulaire.


La Chine fabrique donc ses robots.

 Les Américains développent leurs intelligences artificielles, leurs fusées, leurs armes et leurs entreprises. Ils gaspilleront de l’argent, connaîtront des faillites, construiront probablement quelques machines parfaitement inutiles et produiront de temps à autre des catastrophes.

 C’est le propre des civilisations qui agissent.

 Nous avons, quant à nous, souvent l’air d’attendre qu’ils aient inventé le futur avant de rédiger la norme destinée à nous empêcher de les rattraper.


Guillaume Faye avait jadis forgé le mot d’« archéofuturisme ». 

Le terme portait cette manière un peu tapageuse qui était la sienne, pourtant l’intuition valait mieux que son emballage : pourquoi laisserions-nous la technique aux déracinés et l’enracinement aux nostalgiques ?

 Qui a décrété qu’il fallait choisir entre les vieilles pierres et les fusées, les morts et les robots, la langue bretonne et l’intelligence artificielle ?

 Une civilisation digne de ce nom devrait précisément être capable de transmettre ce qui mérite de l’être tout en inventant ce qui n’existe pas encore.


C’est finalement le roman que Banks n’a pas écrit et que j’aimerais lire.

 Une civilisation européenne puissamment technique qui ne demanderait pas aux machines de nous délivrer de ce que nous sommes, mais de nous aider à le demeurer ; une intelligence artificielle au service de la continuité plutôt que de l’indifférenciation ; une robotique permettant de réindustrialiser sans faire de l’importation permanente de populations étrangères une nécessité économique ; une énergie abondante pour produire ici, construire, explorer et nous défendre.

 Non point une Europe transformée en musée ethnographique, non plus qu’une Culture où l’identité serait devenue un divertissement parmi d’autres, mais un monde où la puissance donnerait à l’héritage les moyens de durer.


Je regardai mon voisin reprendre L’Homme des jeux.

 Entre sa table et la mienne se tenaient finalement deux gauches séparées par quelques décennies et un abîme : celle de Banks, qui rêvait de tant d’énergie, de tant de machines et de tant d’abondance que le travail lui-même pouvait devenir facultatif ; celle de Libération, qui s’inquiète déjà de la manière de taxer le robot avant qu’il sache correctement monter un escalier.

 La première avait peut-être tort sur l’homme, seulement elle rêvait encore grand.

 La seconde veut sauver l’humanité en lui apprenant à rétrécir.


Dehors, un bateau quittait le port.

 Il suivit lentement le chenal, passa entre les deux feux puis prit le large, avec cette petite obstination tranquille des choses construites pour aller plus loin que le quai où elles sont nées. 

Je me fis alors la réflexion que les hommes qui avaient perfectionné les navires au cours des siècles ne s’étaient pas demandé comment empêcher leurs descendants de naviguer davantage qu’eux. Ils leur avaient donné de meilleurs bateaux.

Le véritable enjeu de l’intelligence artificielle n’est peut-être donc pas de savoir combien d’emplois elle fera disparaître, ni même si elle pensera un jour mieux que nous. 

Il est de savoir quels hommes lui donneront des ordres, au service de quelle civilisation, et pour continuer quelle histoire. 

Les Chinois semblent avoir commencé à répondre ; les Américains également.


 Les Européens, eux, ont encore le temps de choisir entre le percepteur et le large.


Par Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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