Je venais à peine de quitter les rives limoneuses du Río de la Plata que, déjà, en retrouvant la terre bretonne, quelque chose en moi se décalait.
Le vent de l’Atlantique, plus âpre, plus franc, ne dissipe pas tout à fait les impressions accumulées ailleurs.
On rentre, mais on n’est pas encore revenu.
Les habitudes, elles, tardent à reprendre.
Il faut réapprendre les visages, les silences, jusqu’à la manière dont la lumière tombe sur les quais.
Et pourtant, à peine arrivé, me voilà déjà requis à Paris, pour le colloque de l’Institut Iliade, ce samedi 11 avril.
On s’y rend comme on rejoint un foyer ancien, non seulement pour entendre, mais pour retrouver.
Il n’est d’ailleurs pas indifférent que l’extrême gauche, fidèle à sa vieille manie d’interdire ce qu’elle ne comprend pas, s’emploie une fois de plus à empêcher sa tenue.
Vieille pulsion inquisitoriale, maquillée en vertu.
Il suffit pourtant de remettre le pied sur le sol européen pour mesurer que les débats d’idées comme ceux que promeut l’Iliade ne sont que la surface visible d’un trouble plus profond.
Ce que j’avais laissé derrière moi, un instant, en Argentine, me rattrape ici avec une brutalité intacte.
Immigration de peuplement, insécurité diffuse, violence désormais banalisée.
Rien de tout cela n’est nouveau, mais tout s’est épaissi.
Et puis il y a la guerre.
Mon fils m’attendait à l’aéroport de Nantes.
Sur le trajet du retour, entre deux silences, il évoque ses amis partis au front, ceux qui ne reviendront pas, ceux qui reviennent mutilés, et me fait la chronique des volontaires qu’il connaît qui passent d’un régiment à l’autre comme on change de saison.
Ce n’est plus une abstraction.
C’est une chair européenne qui saigne à nos portes.
Et pendant ce temps, nous payons le gazole à prix d’or, comme si cette dépendance énergétique n’était qu’un désagrément technique, et non le symptôme d’une impuissance plus vaste.
C’est dans cet état d’esprit que je tombe, dans les colonnes du The Guardian, sur un entretien de Volodymyr Zelensky.
Nous sommes le 9 avril 2026, et les mots qu’il prononce, dans le podcast The Rest Is Politics, auraient paru extravagants il y a encore quelques semaines.
Il appelle à la formation d’un nouveau bloc militaire européen, élargi au Royaume-Uni, à la Turquie, à la Norvège, et bien sûr à l’Ukraine elle-même.
Une alliance capable, dit-il, de se substituer à l’OTAN si les États-Unis venaient à s’en retirer.
Ainsi donc, ce que l’on murmurait à demi-mot devient hypothèse ouverte.
Les déclarations de Donald Trump, ses menaces répétées à l’égard de l’Alliance atlantique, ses pressions brutales sur les Européens, tout cela agit comme un révélateur.
L’Amérique n’est plus ce protecteur tacite et prévisible.
Elle devient puissance exigeante, parfois capricieuse, souvent indifférente aux équilibres qu’elle avait elle-même contribué à instaurer.
L’on découvre alors, non sans stupeur feinte, que l’Europe n’est pas tout à fait désarmée. Ses budgets militaires cumulés dépassent ceux de la Russie, ses forces sont nombreuses, ses capacités industrielles réelles.
Il ne lui manque, au fond, qu’une chose, la volonté.
Et peut-être aussi une certaine idée d’elle-même.
Dans ce contexte, la proposition ukrainienne tombe ainsi comme une pluie de printemps sur des terres longtemps laissées en jachère.
Elle révèle surtout la métamorphose d’un pays que l’on disait voué à la défaite, et qui s’impose désormais comme acteur structurant du jeu européen.
L’Ukraine n’est plus seulement un champ de bataille, elle devient une matrice stratégique que personne n’avait vue venir.
Faut-il s’en réjouir sans réserve ? Rien n’est moins sûr.
Car derrière cette possible autonomie européenne se profile un autre risque, plus insidieux.
Celui d’une Europe molle refermée sur elle-même, s’organisant en bloc technocratique, militaire certes, mais politiquement flottant, sans colonne vertébrale civilisationnelle.
Une Europe du centre, prudente, gestionnaire, coupée à la fois de l’élan américain qui, malgré ses excès, porte désormais une volonté de résistance identitaire et civilisationnelle, et d’une Russie avec laquelle, qu’on le veuille ou non, notre destin demeure enchevêtré.
Sur ce point, les illusions sont nombreuses.
On croit pouvoir bâtir une architecture de sécurité continentale en ignorant durablement Moscou.
C’est oublier que l’histoire européenne, depuis ses origines, oscille entre confrontation et composition avec cet immense voisin.
Rompre ce lien, c’est prendre le risque de figer le continent dans une tension permanente, sans issue politique.
Quant aux atlantistes, ils ne désarment pas. Ils rappellent que l’OTAN reste un multiplicateur de puissance, y compris pour les États-Unis eux-mêmes. Ils soulignent que l’Amérique ne peut projeter sa force sans les bases européennes, que ses alliances sont aussi des instruments de sa propre efficacité.
Leur argumentaire tient encore, et il tiendra longtemps, tant les habitudes mentales des élites européennes sont enracinées dans cette dépendance.
Il faudra bien davantage que des déclarations intempestives venues de Washington pour renverser cet état d’esprit. Il faudra, sans doute, que la contrainte se fasse plus rude, que les ruptures deviennent irréversibles.
Nous sommes peut-être à l’orée d’un mouvement tectonique.
Les plaques commencent à glisser, lentement, imperceptiblement, avant les secousses visibles. Les guerres, comme toujours, accélèrent l’histoire.
Elles révèlent les vérités que les temps de paix permettent d’ignorer.
Reste à savoir si l’Europe saura saisir cette occasion pour redevenir sujet de sa propre histoire, ou si elle se contentera de changer de dépendance en croyant conquérir son autonomie.
Car une autre tentation la guette, plus insidieuse encore.
Celle de bâtir sa puissance retrouvée sur des fondations déjà minées, en se faisant le conservatoire docile de ces idéologies mortifères, dites progressistes, qui dissolvent les peuples à mesure qu’elles prétendent les émanciper.
Une Europe militairement affermie, mais spirituellement désarmée, comme l’a dénoncé le vice-président américain J. D. Vance, ne ferait alors qu’organiser avec plus d’efficacité sa propre disparition.
La mer, ici, ne ment pas.
Elle rappelle à qui sait la regarder que les équilibres ne sont jamais acquis, et que les peuples qui oublient la dureté du monde, autant que les raisons profondes de leur existence, finissent toujours par la redécouvrir trop tard.
Par Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me
Crédit photo : DR
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