mardi 14 juillet 2026

L' HISTOIRE A L' ENDROIT ! LA CHRONIQUE DE BALBINO KATZ. " VENTS ET MARÉES " !

 TRIBUNE LIBRE !

 

La Bataille de Gaulle. 

Traîtres à quelle 

France ? 

Ce que l’affaire Leclerc dit de

 la trahison

La sortie du second volet de La Bataille de Gaulle, sous-titré J’écris ton nom, a provoqué sur les réseaux sociaux une agitation que ses producteurs n’avaient sans doute pas prévue.

 Le film d’Antonin Baudry, sorti le 26 juin 2026, poursuit l’édification d’une geste gaullienne dans laquelle le général Leclerc, interprété par Niels Schneider, apparaît sous les traits du chevalier sans peur et sans reproche, tout entier voué au service de la France libre.

Or les statues les mieux polies portent parfois une lézarde.

Plusieurs internautes ont rappelé qu’au tabard de Leclerc demeurait attachée une tache qu’aucun film pieux ne saurait tout à fait effacer : l’exécution, le 8 mai 1945, à Bad Reichenhall, de douze prisonniers français ayant servi sous l’uniforme allemand dans la division Charlemagne.

 Blessés, extraits d’un hôpital militaire, ils avaient été capturés après s’être rendus aux Américains et furent fusillés sans jugement par des hommes de la 2e DB, au moment même où la guerre s’achevait en Europe.

 

 Le ministère des Armées reconnaît l’existence de ces douze prisonniers, leur rencontre avec Leclerc et le sort fatal qui leur fut réservé, même si la teneur exacte du dialogue demeure discutée.

La polémique qui s’ensuivit fut révélatrice.

 De nombreux commentateurs ne cherchèrent pas à nier les faits.

 Ils les justifièrent.

 Ces volontaires français, disaient-ils, avaient porté l’uniforme de l’ennemi ; ils avaient trahi leur patrie ; ils ne méritaient donc ni procès, ni défense, ni même que l’on prît soin de relever leurs noms avant de les passer par les armes.

Un tel patriotisme de tréteaux mérite que l’on s’y arrête. 

Sa véhémence dissimule mal une pensée assez indigente : le traître se reconnaîtrait à son uniforme et le vainqueur posséderait, par la vertu de sa victoire, le droit de tuer sans juger.

La réalité historique est autrement plus malaisée.

 La notion de trahison dépend étroitement de l’autorité à laquelle on estime devoir fidélité et, surtout, de la page du calendrier depuis laquelle on porte son jugement. 

 

Celui que l’ordre établi appelle aujourd’hui félon peut devenir demain le fondateur de la légitimité nouvelle.

 Le rebelle victorieux est un libérateur ; le rebelle vaincu reste un traître.

Avant de condamner un homme pour trahison, encore faudrait-il demander : traître à qui, traître à quoi, traître à quelle France ?

 

De Gaulle, traître légal et héros rétrospectif

Lorsque Charles de Gaulle gagne Londres en juin 1940, il n’est pas encore la figure de bronze qui domine nos places publiques. 

Il est un général récemment promu, ancien sous-secrétaire d’État du gouvernement Paul Reynaud, qui refuse l’autorité du nouveau gouvernement français, quitte le territoire et appelle les militaires à désobéir aux ordres reçus.

Son choix nous paraît aujourd’hui prophétique parce que nous connaissons la fin de l’histoire.

 Les Français de juin 1940, eux, ne savaient pas que l’Allemagne serait vaincue, que les États-Unis entreraient dans la guerre et que de Gaulle descendrait un jour les Champs-Élysées. 

Ils voyaient un gouvernement constitué, présidé par le maréchal Pétain, demander un armistice après l’effondrement de l’armée et la capture de près de deux millions de soldats.

Au regard de la légalité française du moment, de Gaulle était en rupture de ban. 

Il cherchait depuis l’étranger à soustraire des territoires, des navires et des soldats à l’autorité du gouvernement reconnu. 

Le tribunal militaire de Clermont-Ferrand le condamna d’ailleurs à mort par contumace, le 2 août 1940, pour trahison, atteinte à la sûreté extérieure de l’État et désertion en temps de guerre.

Ce jugement nous paraît aujourd’hui étrange. 

Il n’était pourtant pas absurde dans l’ordre juridique qui l’avait rendu

 De Gaulle avait bel et bien rompu son serment d’obéissance pour se réclamer d’une légitimité supérieure, celle d’une France qui, selon lui, ne pouvait cesser la guerre sans cesser d’être elle-même.

 

La question n’est pas ici de savoir s’il eut raison.

 Il eut raison, puisque la victoire lui donna raison.

 Elle est de constater qu’en 1940, pour le gouvernement français, pour une grande partie de l’administration et pour la majorité du corps militaire, de Gaulle était un dissident passé au service d’une puissance étrangère.

Du point de vue gaulliste, Vichy trahissait la France en acceptant l’armistice. 

Du point de vue de Vichy, de Gaulle trahissait l’État en poursuivant la guerre depuis Londres. 

Deux légitimités se faisaient face, et chacune traitait l’autre de félonie.

La victoire de 1945 trancha la querelle et transforma l’une de ces deux fidélités en vérité nationale rétrospective.

 

Mers el-Kébir : l’allié devenu meurtrier

Le drame de Mers el-Kébir rendit la position gaulliste plus difficile encore à comprendre pour les contemporains.

Le 3 juillet 1940, moins de deux semaines après la signature de l’armistice, la Royal Navy ouvrit le feu sur les bâtiments français mouillés dans le port algérien.

 Près de 1 300 marins français furent tués par ceux qui étaient encore, quelques jours auparavant, leurs alliés.

 Le cuirassé Bretagne explosa avec presque tout son équipage.

Pour la Marine française, l’Angleterre ne poursuivait plus seulement la guerre contre l’Allemagne : elle venait d’attaquer la France et de tuer ses marins. 

De Gaulle déplora la tragédie, sans rompre avec Londres, et invita les Français à continuer le combat aux côtés des Britanniques.

 Le bombardement de Mers el-Kébir, puis les affrontements de Dakar, nourrirent dans la Marine un anti-gaullisme profond et durable.

 

À Dakar, en septembre 1940, les forces britanniques et françaises libres tentèrent de rallier l’Afrique-Occidentale française.

 Les troupes demeurées fidèles au gouvernement résistèrent.

 Des Français tirèrent sur des Français. 

Des navires français s’affrontèrent sous des pavillons identiques, chacun prétendant défendre l’honneur national contre la trahison de l’autre.

Pour les gaullistes, les défenseurs de Dakar servaient un gouvernement soumis à l’Allemagne. 

Pour ceux-ci, les hommes de la France libre arrivaient dans les fourgons d’une puissance qui venait de massacrer des marins français.

Qui était le traître dans la rade de Dakar ?

Le marin obéissant au gouvernement français et défendant une base française contre une attaque britannique ?

 Le dissident venu avec les Anglais pour soustraire un territoire à l’autorité de l’État ?

 Ou l’officier qui, sous couleur de discipline, acceptait la disparition de la France comme puissance combattante ?

La réponse dépend de la date à laquelle on ouvre le livre.

 

Au Liban, des Français contre des Français

La campagne de Syrie et du Liban, en juin et juillet 1941, rend cette ambiguïté plus éclatante encore.

Cette fois, il ne s’agit plus d’une tentative de ralliement avortée, mais d’une véritable invasion de territoires placés sous administration française.

Les Britanniques, redoutant que l’Allemagne n’utilise les aérodromes de Syrie et du Liban, déclenchèrent l’opération Exporter. 

Ils engagèrent des unités britanniques, australiennes et indiennes, auxquelles s’ajoutèrent les Forces françaises libres et des auxiliaires juifs de Palestine.

Parmi ces derniers figurait un jeune membre de la Haganah promis à une célébrité mondiale : Moshe Dayan.

 Affecté auprès d’une unité australienne, il observait les positions françaises à travers ses jumelles lorsqu’une balle tirée par un soldat français frappa l’instrument et lui détruisit l’œil gauche.

 Le fameux bandeau noir de Dayan, devenu plus tard l’un des emblèmes de l’État d’Israël, fut donc un souvenir de l’armée française du Levant.

 

Londres et les chefs gaullistes s’étaient persuadés que les soldats français se rallieraient en masse à l’approche des gaullistes.

 Il n’en fut rien. 

L’armée commandée par le général Dentz opposa une résistance acharnée.

 Les Australiens durent conquérir le terrain pied à pied.

 Les tirailleurs, les troupes coloniales et les légionnaires du 6e régiment étranger tinrent leurs positions avec une opiniâtreté qui surprit les assaillants.

La scène avait quelque chose d’une tragédie antique.

 Des légionnaires à la croix de Lorraine affrontaient des légionnaires demeurés fidèles au gouvernement français. 

Des officiers sortis des mêmes écoles, ayant servi dans les mêmes garnisons et porté le même uniforme quelques mois auparavant, se trouvaient désormais séparés par la ligne de feu.

 

Pour chacun, le traître était celui d’en face.

Les défenseurs du Levant ne se considéraient pas comme des serviteurs de Hitler. Ils estimaient protéger des territoires français contre une invasion britannique.

 Ils avaient reçu des ordres d’un gouvernement reconnu et obéissaient à leur chaîne régulière de commandement

.Les gaullistes, à leurs yeux, n’étaient pas des libérateurs : ils étaient des dissidents guidant une armée étrangère contre d’autres Français.

Lorsque, épuisée, privée de ravitaillement et submergée par la supériorité matérielle alliée, l’armée du Levant demanda l’arrêt des combats, les militaires français se virent offrir un choix.

 Ils pouvaient rejoindre la France libre ou être rapatriés afin de rester dans l’armée française d’Afrique.

Les agents gaullistes déployèrent une intense propagande. 

On expliqua aux hommes que l’honneur commandait de poursuivre immédiatement la guerre, que le gouvernement était condamné et que l’avenir appartenait à de Gaulle.

 

Le résultat fut sans appel.

 Sur environ 38 000 hommes, quelque 6 000 seulement rejoignirent les Forces françaises de Londres ; près de 32 000 choisirent le rapatriement.

 Ils préférèrent demeurer dans l’armée régulière plutôt que de rallier ceux qu’ils considéraient encore comme des rebelles ayant participé à l’invasion du territoire qu’ils défendaient.

Cette proportion devrait donner à réfléchir.

 

 Elle ne prouve pas que Pétain incarnait mieux que de Gaulle les intérêts profonds de la France.

 Elle montre que l’image d’une armée française attendant avec impatience d’être délivrée par les gaullistes appartient largement à la reconstruction ultérieure.

 

En 1941, les Français libres demeuraient une petite minorité. 

Leur légitimité historique n’était pas encore devenue une évidence.

L’histoire ménage, au surplus, de singuliers retours. 

Nombre de soldats ayant refusé de rallier de Gaulle au Liban regagnèrent l’Afrique du Nord.

Après le débarquement anglo-américain de novembre 1942 et l’ordre donné par l’amiral Darlan de cesser le combat contre les Alliés, puis de reprendre la guerre contre l’Axe, ils participèrent aux campagnes de Tunisie, d’Italie, de Provence, d’Alsace et d’Allemagne.

Les hommes qui avaient tiré sur les gaullistes en 1941 se retrouvèrent ainsi, deux ou trois ans plus tard, à combattre les Allemands sans éprouver nécessairement le sentiment d’avoir changé de patrie.

 Ils avaient obéi successivement aux autorités commandant l’armée française.

Quelle date faut-il retenir pour les déclarer traîtres ?

 

L’armée réunifiée par les vainqueurs

La légende nationale a simplifié la renaissance de l’armée française. 

Celle de 1944 et de 1945 ne fut pas la simple croissance des quelques milliers de gaullistes partis de Londres ou d’Afrique équatoriale.

 Elle naquit de la fusion difficile entre ces derniers et l’armée d’Afrique, restée fidèle à Vichy jusqu’en novembre 1942.

Cette armée d’Afrique avait d’abord combattu les Anglo-Américains lors de l’opération Torch. 

Ce fut l’amiral Darlan, ancien chef du gouvernement de Vichy, qui ordonna le cessez-le-feu, puis le retour des forces françaises dans la guerre contre l’Allemagne. 

Le réarmement américain permit ensuite à cette armée de fournir l’essentiel des troupes françaises engagées en Italie et lors du débarquement de Provence.

 

Leclerc, qui avait fait le choix de Londres en 1940, commandait donc en 1945 une division française équipée, vêtue et armée par les États-Unis, intégrée à une armée dont une grande partie des effectifs avait été remise au combat à la suite des accords conclus par Darlan.

Cela ne retire rien au courage de son choix initial. 

Cela devrait seulement inciter à quelque prudence lorsqu’on distribue rétrospectivement les brevets de pureté.

Les gaullistes avaient désobéi au gouvernement français en 1940. 

Les soldats de l’armée d’Afrique avaient obéi à Vichy jusqu’en 1942.

 Les uns et les autres finirent par combattre sous le même drapeau.

 La victoire permit de réunifier l’institution et de décider quelle fidélité serait célébrée, laquelle serait pardonnée et laquelle resterait infamante.

 

Terroristes hier, héros demain

La même métamorphose du vocabulaire s’observe dans la Résistance intérieure.

Les hommes qui faisaient sauter des voies ferrées, transmettaient des renseignements à Londres ou abattaient des officiers allemands étaient qualifiés de terroristes, de saboteurs ou de francs-tireurs par les autorités d’occupation et par le gouvernement de Vichy.

 Ils enfreignaient la loi en vigueur, combattaient sans uniforme et recevaient parfois leurs ordres d’une puissance étrangère.

Après la victoire, ils devinrent les combattants de l’ombre et les héros de la libération nationale.

Ce changement montre que les mots de « traître », de « terroriste » ou de « résistant » ne décrivent jamais seulement un acte. Ils désignent aussi la position de celui qui parle et l’ordre politique au nom duquel il juge.

Le terroriste victorieux devient souvent un fondateur. 

Le rebelle qui réussit écrit une Constitution ; celui qui échoue monte sur l’échafaud.

 

Les traîtres italiens devenus martyrs

L’histoire italienne fournit une illustration presque parfaite de cette relativité.

Avant 1918, le Trentin, Trieste, l’Istrie et plusieurs territoires de langue italienne appartenaient à l’Autriche-Hongrie.

 Les hommes qui y naissaient étaient juridiquement sujets de l’empereur François-Joseph.

 Lorsqu’ils rejoignirent l’armée italienne pendant la Première Guerre mondiale, les Autrichiens ne virent pas en eux des patriotes italiens, mais leurs propres ressortissants passés à l’ennemi.

Cesare Battisti était né à Trente et avait siégé comme député au Parlement de Vienne. 

Il s’engagea pourtant dans l’armée italienne en 1915.

 Capturé par les Autrichiens, il fut jugé pour haute trahison et pendu au château du Bon-Conseil en juillet 1916.

 

Pour l’Autriche-Hongrie, Battisti était un félon ayant pris les armes contre son souverain légitime.

 Pour l’Italie, il devint un martyr de l’unité nationale.

Nazario Sauro connut le même sort.

 Né à Capodistria, sujet austro-hongrois selon le droit, il se considérait comme italien.

 Il rejoignit la marine royale italienne, fut capturé, condamné pour haute trahison et pendu à Pola le 10 août 1916. 

Dans une lettre à son fils, il écrivait que le « devoir d’Italien » avait été la boussole de son existence. 

L’Autriche le tua comme traître ; l’Italie lui décerna la médaille d’or de la valeur militaire et fit de lui un héros.

Était-il traître ou patriote ?

Il était juridiquement le premier aux yeux de l’Empire et moralement le second selon sa propre conscience nationale.

 Le mot de trahison nous renseigne donc autant sur l’autorité qui le prononce que sur l’homme qu’il condamne.

La trahison est souvent le nom que l’État donne à une fidélité concurrente.

 

Les « traîtres » bretons de 1939

Le lecteur de Breizh-Info ne peut manquer de songer ici au cas breton.

Lorsque Olier Mordrel et François Debauvais quittèrent la France, le 29 août 1939, pour gagner l’Allemagne, l’État français les considéra naturellement comme des traîtres.

 Ils furent accueillis à Berlin par les services allemands et tentèrent de convaincre le Reich qu’une victoire contre la France permettrait la création d’un État breton indépendant.

 Le Parti national breton fut dissous en octobre 1939 et ses deux dirigeants condamnés à mort par contumace au printemps suivant.

 

Du point de vue français, l’affaire était entendue : des citoyens français avaient gagné le territoire de l’ennemi à la veille de la guerre et cherchaient son appui pour démembrer le pays.

Eux-mêmes raisonnaient autrement.

 Ils ne se considéraient pas comme Français, sinon par la contrainte administrative. 

Ils se voyaient comme des patriotes bretons luttant contre un État jacobin qui avait détruit l’autonomie politique de leur patrie, combattu sa langue et entrepris de dissoudre son peuple dans l’uniformité nationale française.

À leurs yeux, leur fidélité première allait à la Bretagne, non à la République française.

 Ils espéraient utiliser la guerre entre puissances européennes pour obtenir l’indépendance de leur pays, comme les nationalistes irlandais avaient cherché l’appui de l’Allemagne contre l’Angleterre durant la Première Guerre mondiale.

 

Pour l’État français, Mordrel et Debauvais trahissaient la France.

 Pour eux, ils servaient la Bretagne contre la France. 

De même que Cesare Battisti se considérait comme italien avant d’être sujet autrichien, ces nationalistes se pensaient bretons avant d’être citoyens français.

Leur cause fut vaincue, tandis que celle de Battisti triompha. 

L’un devint un héros couvert de monuments ; les autres demeurèrent des félons dans l’historiographie nationale.

 Le succès militaire et diplomatique de l’Italie transforma une trahison autrichienne en patriotisme italien.

 L’échec politique du nationalisme breton conserva à ses alliances le sceau de la défaite.

L’histoire n’accorde guère de statues aux patriotismes vaincus.

 

L’uniforme ne remplace pas le procès

Revenons alors aux douze hommes de Bad Reichenhall.

Ils avaient choisi de servir dans l’armée d’un régime totalitaire qui menait à l’Est une guerre cruelle.

 Certains étaient nationaux-socialistes, d’autres collaborationnistes, anticommunistes, aventuriers ou soldats entraînés d’une formation à l’autre au fil des réorganisations allemandes.

Leurs motivations n’étaient sans doute pas identiques. 

Leur uniforme, à lui seul, ne permettait pas d’établir la responsabilité personnelle de chacun dans des crimes déterminés.

On pouvait les accuser de trahison.

 On pouvait les juger. 

On pouvait, selon les lois de l’époque, les condamner très sévèrement, jusqu’à la peine capitale.

On ne pouvait pas légalement les abattre sans procès.

La justice commence précisément là où s’arrête la simple désignation de l’ennemi. 

Elle examine les actes individuels, entend les accusés, distingue les parcours et prononce une peine au nom d’une loi connue.

 La vengeance, elle, se contente d’un uniforme et d’un mur.

À Bad Reichenhall, les douze prisonniers étaient désarmés et blessés. 

Ils ne représentaient aucun danger militaire.

 La capitulation allemande avait été signée la veille à Reims et devait entrer en vigueur dans la soirée du 8 mai. 

La guerre expirait.

 

Leclerc avait devant lui non plus des combattants, mais des prisonniers relevant de la justice des vainqueurs.

Selon le récit le plus souvent rapporté, le général leur aurait reproché de porter l’uniforme allemand. 

L’un des captifs lui aurait alors répondu : « Et vous, mon général, vous portez bien un uniforme américain. »

 Le dialogue exact demeure incertain.

 Le trait, s’il fut prononcé, était matériellement juste et politiquement insolent. 

Leclerc portait bien une tenue fournie par les Américains, ornée d’insignes français.

Cette repartie ne plaçait évidemment pas les deux engagements sur un plan identique. 

Leclerc avait choisi le camp qui allait remporter la victoire.

Les volontaires de Charlemagne se retrouvaient au sein d’une armée vaincue.

La différence des destins était immense.

Elle ne donnait toujours pas le droit de fusiller des prisonniers.

Le général Leclerc, condamné à mort comme traître en 1941 par la France, se trouvait, quatre ans plus tard, en position de décider du sort d’autres Français accusés de trahison.

 

 L’histoire l’avait fait passer du banc des condamnés à celui du juge.

 Il choisit de ne pas leur accorder le procès que lui-même n’avait pas eu lorsqu’il fut condamné par contumace.

L’ironie est cruelle.

 

La boussole renversée

Perdre une guerre s’accompagne presque toujours d’une inversion de la boussole morale.

 Les décorations changent de poitrine, les rues changent de nom, les fonctionnaires remplacent les portraits dans leurs bureaux.

 Les rebelles deviennent des pères fondateurs ; les serviteurs de l’ordre défunt comparaissent pour trahison.

Le vainqueur hérite non seulement du territoire, mais encore des tribunaux, des archives, des manuels scolaires et du privilège de baptiser les morts.

Ses violences deviennent des représailles, des nécessités militaires ou les regrettables excès de l’épuration.

 Les crimes du vaincu restent des crimes, et parfois à juste titre. La victoire ne rend pourtant pas innocent.

 Elle donne seulement le pouvoir de décider quelles fautes seront poursuivies et lesquelles disparaîtront sous les plis du drapeau.

 

La notion de trahison ne peut pas être abolie. 

Une communauté politique ne peut survivre si elle ne distingue pas la fidélité de la félonie. 

Encore faut-il comprendre que cette distinction n’est jamais aussi simple que le prétendent les patriotes de circonstance.

De Gaulle fut traître pour Vichy et sauveur pour la France libre.

 Les résistants furent terroristes pour l’occupant et héros après la Libération.

 Cesare Battisti fut félon autrichien et martyr italien.

 Les nationalistes bretons de 1939 furent traîtres français et patriotes bretons. 

Les soldats du Levant tirèrent sur les gaullistes avant de reprendre la guerre contre l’Allemagne sous le même drapeau qu’eux.

 

À chacun sa fidélité, à chaque époque son tribunal, à chaque victoire sa mémoire.

Avant de déclarer qu’un homme ne mérite même pas d’être jugé parce qu’il serait un traître, il convient donc de regarder attentivement la date inscrite au calendrier, l’autorité au nom de laquelle on parle et la patrie que cet homme croyait servir.

Le droit de juger appartient à la justice.

Celui de tuer un prisonnier n’appartient à personne.

 

Par Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées

balbino.katz@pm.me

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.

 

 

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire