[STRICTEMENT PERSONNEL]
Le crépuscule d’un dieu

Toute la journée, la rumeur avait couru puis grossi, vague et menaçante, et naturellement d’autant plus menaçante qu’elle était plus vague.
Quelque part, nous assenait-on, sotto puis mezzo voce, sans qu’on puisse en dire davantage pour d’évidentes raisons de sécurité, quelque part en Méditerranée, les services de renseignement occidentaux, dont la légendaire CIA, avaient identifié un navire russe dont le nom, le modèle et la puissance n’étaient pas autrement précisés, mais qui transportait des drones militaires d’une portée de six cents kilomètres, donc susceptibles de mener une attaque contre l’Espagne, l’Italie et la France.
Quelle meilleure preuve de la menace russe, quelle meilleure illustration, quelle plus éclatante justification des mesures et contre-mesures préventives prises par la France, sous la conduite d’un Président courageux, avisé et prévoyant, face à un adversaire sournois, tentaculaire et maléfique, et cela, à quelques heures de l’interview accordée par le chef des armées à TF1.
Comme une baudruche
Hélas, à quelques heures de son intervention, l’information sensationnelle se dégonflait comme une baudruche, ravalée au modeste statut de « fake news » (en français, « fausse nouvelle ») par l’Italie, l’Espagne, l’agence américaine et, à regret, par Emmanuel Macron lui-même, qui ne commençait pas moins sa prestation par un rappel des nombreuses preuves de la « guerre hybride » que nous fait la Russie.
À savoir qu’en mer Baltique, une frégate moscovite avait émis plusieurs appels de phares qui auraient pu aveugler le pilote d’un hélicoptère scandinave.
Et surtout, bien entendu, la tentative d’attentat avortée mais attestée contre un Antonov ukrainien porteur de munitions, le 9 août dernier, sur l’aéroport de Leipzig, attentat qui, s’il avait réussi, aurait pu faire plusieurs dizaines de morts.
Que par bonheur il n’avait pas faits.
En revanche, le président de la République n’a pas retenu la suggestion de Gabriel Attal qui se demandait, la semaine dernière, s’il ne fallait pas voir la main de Poutine dans le déraillement, apparemment criminel, du TER Caen-Cherbourg.
Sur sa lancée, M. Macron s’est longuement attardé sur les dégâts effroyables que « pourraient » entraîner des attaques de la Russie contre nos centrales nucléaires, nos ports et nos aéroports, nos villes et nos campagnes, nos aqueducs, nos viaducs et nos oléoducs, attaques qui, si elles se produisaient, « pourraient » justifier (a posteriori) notre aide financière, technique et militaire à l’Ukraine, notre entrée progressive en belligérance et notre préparation à une guerre qu’à force de nous présenter comme inéluctable on a fini par persuader certains – courtisans, spéculateurs ou naïfs - qu’elle était non seulement juste mais souhaitable.
« Le poumon, le poumon, vous dis-je »
Ayant brillamment, comme à l’ordinaire, réussi cette partie de son oral, le Président a traité ensuite divers aspects d’une actualité intérieure assurément moins brillante et répondu aux questions inhabituellement incisives et donc gênantes de ses deux intervieweurs, le plus souvent en les éludant et en se cantonnant aux causes immédiates de la crise aiguë qui se dessine sans remonter à ses origines auxquelles il n’est pourtant pas étranger, depuis près de dix ans que ce marchand d’illusions en gros et en détail conduit le char de l’État après avoir convaincu, à deux reprises, une majorité d’électeurs qu’il avait bien passé son permis.
C’est aussi ce qu’avait prétendu l’infortuné lorsqu'il avait emprunté la rutilante quatre-chevaux d’Apollon.
Avec le résultat que l’on sait.
Chacun est censé connaître l’unique réponse que donne, dans Le Malade imaginaire, l’impertinente Toinette, déguisée en médecin, à toutes les inquiétudes d’Argan.
Sa mauvaise digestion ? Sa respiration difficile ? Ses somnolences ? Ses insomnies ? « Le poumon, le poumon, vous dis-je »…
Ainsi Emmanuel Macron a-t-il invoqué et proposé une seule explication aux difficultés, aux angoisses des Français, aux échecs et au bilan catastrophique de ses deux mandats.
« La géopolitique… La géopolitique… La géopolitique, vous dis-je. »
C’est un peu court, Monsieur le Président !
Ce ne sont pas les deux conflits en cours, ce ne sont pas les ingérences russes, la concurrence chinoise, le lâchage de l’Europe par les États-Unis, le réchauffement climatique, les bouleversements actuels du monde et, pendant qu’on y est, le surgissement de l’intelligence artificielle, ce n’est pas la conjoncture géopolitique récente qui expliquent les déficits chroniques d’hier, l’explosion et la charge d’une dette abyssale, le marasme de notre économie, de notre industrie, de notre agriculture, la remontée du chômage, l’effondrement de nos systèmes d’éducation, de santé, la montée de l’insécurité, de la criminalité, la submersion migratoire, la dégradation de l’ordre public et de l’ordre social, de la cohésion nationale, de la culture et de l’exception françaises.
Tout cela est le résultat de votre gestion, le bilan calamiteux de vos deux mandats, et vous en êtes le principal responsable puisque c’est bien vous qui avez obtenu, par deux fois, des responsabilités qui dépassaient votre niveau de compétence.
Quant aux difficultés, aux inquiétudes, aux angoisses et aux crises actuelles et à venir, vous en êtes pour une large part et l’auteur et la victime.
Réduit par vos erreurs proprement politiques à une impuissance dont vous êtes parfaitement conscient, vous n’avez pu donner que des réponses évasives, dilatoires, incohérentes et, à l’occasion, contradictoires aux problèmes actuels et à venir.
Les tarifs de l’énergie, l’approvisionnement ou la pénurie de l’essence, du gaz, le niveau de vie des Français, que sais-je encore ?
On verra bien. Ou mal.
Vous n’y pouvez plus rien puisque vous vous accrochez aux apparences d’un pouvoir que vous avez perdu.
La géopolitique a bon dos
Il est bien loin, le Jupiter olympien dont vous aviez pris le costume, adopté la pose et brandissiez les foudres.
Vous êtes apparu sur le petit écran comme un dieu crépusculaire et hors service…
Hélas, au détour d’une phrase, comme s’il s’agissait d’une décision banale, anodine, routinière, huit millions de citoyens-téléspectateurs ont appris de votre bouche que vous aviez décidé, à votre habitude, sans consultation du Parlement, du gouvernement et bien sûr du peuple, de mettre au service de l’Arabie saoudite, notre alliée séculaire, notre amie héréditaire, notre proche voisine, en difficulté face aux Houtis, les moyens militaires que Donald Trump, embourbé lui aussi dans les difficultés qu’il s’est créées, lui a refusés.
Vous avez joué de nouveau au Seigneur tout-puissant. Quelle volupté !
Décidément, vous êtes incorrigible.
Il se confirme chaque jour que vous vous obstinerez à aller jusqu’au bout de votre mandat. Jusqu’à ce terme qui vous semble déjà si proche, qui nous paraît encore si lointain et que nous aimerions, si c’était possible, anticiper.
Comme vous aimeriez le retarder. Par goût du pouvoir ? Pas votre genre.
Par pur altruisme et seulement pour nous protéger des périls qui nous menacent.
La géopolitique, encore et toujours !

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