Je suis au bar des Brisants, devant un café qui refroidit tandis que, derrière les vitres, le port de Léchiagat s’éveille avec sa placidité coutumière. Je lis Le Figaro.
Un long récit de Nicolas Daguin et Eloi Passot revient sur le procès de Loïk Le Priol et Romain Bouvier et sur cette nuit du 19 mars 2022 qui coûta la vie à Federico Martín Aramburu.
L’article est remarquable parce qu’il ne cherche pas à simplifier ce qui, précisément, donne le vertige : la succession de provocations, de coups, de décisions imbéciles, de retours en arrière qui auraient dû être des départs, jusqu’au moment où dix détonations rendent tout irréparable.
Le verdict est désormais connu.
La cour d’assises de Paris a condamné Loïk Le Priol à vingt-six ans de réclusion criminelle pour meurtre et Romain Bouvier à dix-neuf ans pour tentative de meurtre.
La préméditation n’a pas été retenue, ce qui explique que Le Priol n’ait pas été déclaré coupable d’assassinat.
Lyson Rochemir, qui conduisait la Jeep, a été condamnée pour dissimulation de preuves à trois ans, dont trente mois avec sursis, et Anthony Sorrentino à trois ans entièrement assortis du sursis.
Tous disposent encore d’un délai de dix jours pour faire appel.
Il faut reprendre la bobine, comme l’a fait la cour.
À l’aube de ce samedi de mars, Federico Aramburu se trouve au Mabillon avec son ami Shaun Hegarty.
Les deux anciens rugbymen croisent Le Priol et Bouvier.
Des paroles sont échangées, puis une première empoignade éclate.
Les témoignages divergent sur les mots prononcés et l’origine précise de la querelle ; une chose est établie par les images : Aramburu saisit Le Priol par la capuche et la bagarre commence.
Tout aurait pu s’arrêter là.
C’est même ce qui rend la suite si effroyable.
Quelques minutes plus tard, la Jeep conduite par Lyson Rochemir rejoint les deux rugbymen boulevard Saint-Germain, près de l’hôtel Welcome où ils étaient allés chercher de la glace pour leurs visages tuméfiés.
Bouvier descend. Il tire quatre fois ; deux balles atteignent Aramburu.
Le Priol, alerté par les détonations, arrive à son tour.
Une nouvelle lutte s’engage et il fait feu six fois en quatre secondes.
Deux de ses projectiles seront mortels.
Puis viennent la fuite, les vêtements abandonnés, les armes cachées ou démontées, autant de gestes sur lesquels accusation et défense ont évidemment donné des interprétations différentes.
Il faut s’arrêter un instant sur l’homme étendu sur le trottoir.
Federico Martín Aramburu avait quarante-deux ans.
Ancien international argentin, passé notamment par le Biarritz Olympique, il était marié et père de trois enfants ; sa carrière sportive achevée, il avait commencé une nouvelle existence et développait un projet dans le tourisme.
Ce matin-là, il devait simplement poursuivre sa vie.
Il n’y eut ni grand dessein criminel longuement médité, ni vendetta, ni intérêt matériel. Une querelle de bistrot, quelques minutes de colère et des hommes armés suffirent.
C’est cela qui me laisse abasourdi.
Nous sommes tellement habitués aux crimes auxquels on peut donner une cause, l’argent, la jalousie, la vengeance, l’idéologie, que l’inutilité parfaite de celui-ci lui confère quelque chose de plus accablant encore.
On voudrait remonter le film et crier aux protagonistes, à chaque embranchement : partez donc !
Rentrez chez vous ! Prenez un taxi, traversez la rue, allez boire un café ailleurs, faites n’importe quoi, pourvu que vous cessiez cette enfantine querelle de mâles blessés dans leur orgueil.
Une seule décision raisonnable, parmi tant d’autres possibles, aurait probablement suffi.
L’avocat général Philippe Courroye a résumé l’affaire par une formule excellente : « Tout était choix.
» Il a décrit une mécanique à quatre temps faite de provocations, d’alcool, de colère, de tirs puis de fuite.
Le mot de mécanique est juste, à cette réserve près qu’une mécanique est aveugle tandis qu’ici, à chacune de ses étapes, des hommes pouvaient encore arrêter la machine.
L’adrénaline possède cette propriété redoutable de rétrécir l’horizon.
Un affront devient alors une affaire d’honneur, une gifle appelle une riposte, le simple fait de s’éloigner prend l’apparence d’une humiliation.
Ajoutez des armes à feu à cette chimie et quelques secondes suffisent pour que la sottise devienne tragédie.
Il n’y a naturellement aucune équivalence morale à établir entre celui qui est mort et ceux qui l’ont tué. Federico Aramburu ne rentrera pas chez lui.
Ses enfants ont grandi depuis quatre ans sans leur père, sa femme sans son mari, sa mère sans son fils.
La douleur des condamnés et de leurs familles ne retire rien à cette évidence.
Elle ajoute simplement une seconde couche à l’immense gâchis : deux hommes encore jeunes viennent de recevoir des peines qui absorberont une part considérable de leur existence.
Leur parcours rend d’ailleurs le dénouement moins inexplicable qu’il ne le paraît d’abord.
Le procès a montré deux garçons issus de milieux plutôt favorisés, puis les ruptures, l’alcool, la violence et une fascination commune pour les armes.
Le Priol avait choisi les commandos marine ; sa famille a raconté son retour du Sahel, en 2015, et l’impression qu’il n’était plus le même.
Un syndrome de stress post-traumatique avait été diagnostiqué, même si les experts se sont opposés sur son rôle réel en 2022.
Bouvier, pour sa part, était un amateur et collectionneur d’armes, de formation littéraire.
Tout cela n’excuse rien.
Cela montre seulement comment certaines habitudes finissent par installer la violence dans le mobilier ordinaire d’une existence.
Puis il y a le GUD, et avec lui l’inévitable tentation française de transformer une affaire criminelle en dissertation politique.
Les deux hommes avaient fréquenté cette mouvance. Le sujet avait donc sa place dans l’examen de leurs parcours.
Le président de la cour l’a d’ailleurs dit avec une assez juste mesure : le GUD n’était pas « le centre de gravité » du procès, mais un moment de leur histoire.
Surtout, ni le militantisme ni le racisme n’avaient été retenus à l’instruction comme circonstances aggravantes.
Ce point me touche d’une manière particulière, ayant connu, dans ma jeunesse, le GUD des années 1970.
Celui que j’ai vu n’était pas un mouvement populaire.
C’était un petit monde étudiant, parisien, souvent bourgeois, nourri de provocations, de camaraderie, de bagarres et de révolte contre le gauchisme universitaire alors presque hégémonique dans certaines facultés.
Il y avait là beaucoup de garçons turbulents, quelques filles aussi, des enfants de familles fort convenables venus faire leurs études à Paris et qui prenaient volontiers la politique pour un sport de combat.
Ce souvenir permet seulement de se méfier des mythologies rétrospectives qui transforment les petits groupes politiques en essences métaphysiques traversant les décennies sans jamais changer.
À cet égard, la saillie de Philippe Courroye sur le livre d’Hitler retrouvé chez Bouvier m’a laissé songeur.
L’avocat général a observé qu’il aurait été moins inquiet de découvrir Le Petit Prince que Mein Kampf dans sa bibliothèque.
La formule est brillante ; elle était faite pour les gazettes.
Elle révèle aussi la facilité avec laquelle un procès criminel peut glisser de l’examen d’un acte vers le procès symbolique d’un milieu politique.
Un livre dans une bibliothèque peut éclairer un personnage.
Il ne suffit pas à expliquer pourquoi, un matin de mars, quatre coups de feu puis six autres furent tirés boulevard Saint-Germain.
La mère de Federico a, de son côté, parlé du fascisme comme d’une clé d’explication de la mort de son fils.
Son avocate a convoqué l’histoire argentine et rappelé les crimes de la Triple A, cette organisation paraétatique d’extrême droite qui ensanglanta le pays au milieu des années 1970.
Le rappel est légitime ; il est aussi singulièrement incomplet.
Car la Triple A ne surgit pas dans une Argentine paisible où la violence aurait été soudainement inventée par la droite.
Lorsqu’elle apparaît, le pays est déjà engagé depuis plusieurs années dans une spirale sanglante : Montoneros, ERP et autres organisations révolutionnaires ont multiplié attentats, enlèvements et assassinats, dont furent victimes militaires, policiers, syndicalistes, chefs d’entreprise et hommes situés à droite ou simplement désignés comme ennemis politiques.
Cette violence ne justifie évidemment en rien celle de la Triple A, qui frappa à son tour bien au-delà des seuls guérilleros ; elle interdit simplement de raconter les années soixante-dix argentines comme un drame à sens unique.
J’ai connu cette Argentine-là, et sa mémoire est trop douloureuse pour être réduite, devant une cour d’assises française, à une petite scène morale où les bourreaux auraient toujours été d’un côté et les victimes de l’autre.
On comprend qu’une mère cherche une intelligibilité à l’inintelligible et qu’elle lise la mort de son fils à travers les blessures de son propre pays.
La justice, toutefois, devait répondre à une question plus étroite et plus froide : que s’est-il passé cette nuit-là, qui a voulu quoi, et à quel moment ?
Le verdict a reconnu l’intention homicide sans retenir la préméditation.
Surtout, il n’a pas établi que Federico Martín Aramburu avait été tué pour ce qu’il était.
Transformer sa mort en épisode d’une guerre idéologique reviendrait donc à ajouter au drame une signification que les faits eux-mêmes n’ont pas démontrée.
Je souhaite maintenant que sa famille puisse, autant que ce mot a encore un sens après pareille perte, sortir du temps judiciaire.
Quant à Le Priol et Bouvier, la prison leur laissera de longues années pour contempler ces quelques minutes qui ont dévoré plusieurs existences.
Le Priol a dit devant la cour vouloir comprendre ce qui s’était passé en lui et espérer un jour ne plus être capable de commettre l’irréparable.
Je ne sais ce que valent les repentirs prononcés dans un prétoire.
Je veux croire, pourtant, qu’un homme n’est pas condamné à demeurer éternellement celui qu’il fut au pire instant de sa vie.
La peine doit sanctionner ; elle n’interdit pas la métamorphose.
Puis le nom d’Aramburu me ramène beaucoup plus loin, de l’autre côté de l’Atlantique.
Tout Argentin de ma génération pense à un autre Aramburu, Pedro Eugenio, général et président de facto de la République entre 1955 et 1958.
J’avais douze ans lorsque, le 29 mai 1970, il fut enlevé à Buenos Aires par les Montoneros.
Je revois encore les kiosques à journaux, les couvertures des magazines, l’inquiétude des adultes, cette sensation confuse qu’un seuil venait d’être franchi.
À douze ans, on ne comprend pas les raisons d’État ni les haines accumulées ; on comprend fort bien, en revanche, lorsque le visage des adultes vous apprend que quelque chose de grave vient de se produire.
Les Montoneros, organisation révolutionnaire issue de la gauche péroniste et de courants catholiques radicalisés, soumirent Aramburu à ce qu’ils appelèrent un « procès révolutionnaire » avant de l’exécuter le 1er juin.
Ils lui reprochaient notamment les exécutions de 1956 et la répression du péronisme sous son gouvernement.
L’enlèvement et la mise à mort d’Aramburu furent l’action fondatrice qui les fit connaître publiquement et contribuèrent à la déstabilisation du régime d’Onganía.
L’Argentine était déjà entrée dans une période de violences et de profondes convulsions politiques ; l’assassinat ne créa donc pas à lui seul la tragédie des années 1970, mais il en demeure l’un des événements emblématiques et un jalon dans l’escalade qui suivit.
Voilà pourquoi l’affaire française produit chez moi une étrange résonance.
Un Aramburu fut exécuté en Argentine pour des raisons explicitement politiques par une guérilla révolutionnaire.
Un autre, plus d’un demi-siècle après, est mort en France sous les balles de deux hommes passés par des milieux de droite radicale, dans une affaire où aucun mobile politique n’a été retenu.
La symétrie existe donc par les noms et les biographies des meurtriers ; elle cesse presque aussitôt que l’on examine les faits.
Car les deux affaires sont de nature profondément différente.
Le général Aramburu fut tué pour ce qu’il représentait politiquement ; Federico Martín Aramburu est mort au terme d’une querelle absurde, d’un engrenage où l’alcool, l’orgueil, la violence et les armes ont tenu bien plus de place que les idées.
C’est précisément ce qui rend les tentatives d’idéologisation de sa mort si artificielles.
Il n’en demeure pas moins qu’un Argentin ne peut manquer de s’arrêter un instant devant cette étrange coïncidence : deux Aramburu, à cinquante-deux ans de distance, victimes d’hommes venus de deux extrêmes opposés.
Espérons simplement que la ressemblance s’arrête là.
Au-dehors, aux Brisants, le port continue sa vie avec cette indifférence salutaire que possèdent la mer et les bateaux.
Je replie Le Figaro avec l’impression d’avoir lu moins le récit d’un crime que celui d’une bifurcation manquée après l’autre.
Il arrive que l’existence ne bascule pas à la suite de grands choix, mais parce qu’au moment où il fallait s’arrêter, personne ne s’est arrêté.
Deux Aramburu sont morts sous les balles, à cinquante-deux ans de distance et sur deux continents.
Puissent les ressemblances s’arrêter là.
Par Balbino Katz
ET AUSSI
Sur la terrasse du bar des Brisants, l’été se retire avec cette discrétion mélancolique qui sied assez bien aux fins de saison bretonnes.
L’air a fraîchi, les soirées se resserrent, quelques tables demeurent désormais vacantes et le port retrouve peu à peu son visage ordinaire, après les encombrements d’août.
Il manque toutefois à ce septembre une chose que nous attendons presque avec reconnaissance : la pluie.
Voilà donc le Pays bigouden, dont chacun plaisante volontiers sur l’humidité, réduit à lever les yeux vers le ciel dans l’espoir de quelques bonnes averses.
Les réserves d’eau s’amenuisent, les retenues inquiètent, et cette terre qui semblait faite pour recevoir les nuages découvre, elle aussi, la parcimonie des saisons.
Cette fraîcheur revenue me fait songer à l’été qui m’attend ailleurs.
Dans quelques mois, comme chaque année, je quitterai Léchiagat pour Buenos Aires, où je passerai deux mois au cœur de l’été austral, entre chaleur, jacarandas et orages du soir.
À force d’habiter ainsi deux rives, on finit par ne plus regarder aucune avec des yeux tout à fait innocents.
La Bretagne corrige l’Argentine ; l’Argentine corrige la Bretagne.
On découvre alors que les nations, comme les hommes, se voient beaucoup mieux lorsque l’on conserve sur elles un léger décalage, cette distance salutaire qui interdit aussi bien l’admiration béate que le dénigrement systématique.
Or l’Argentine vient précisément de me rattraper sur cette terrasse.
Javier Milei a accordé à Darius Rochebin, pour LCI, un long entretien depuis Buenos Aires, puis il s’est rendu à New York où il a prononcé devant l’Assemblée générale des Nations unies un discours d’une tout autre ampleur.
Les deux interventions se répondent.
L’une nous montre le président aux prises avec les servitudes de son pays ; l’autre révèle l’idéologue, le doctrinaire, presque le prédicateur, qui entend inscrire l’expérience argentine dans une bataille beaucoup plus vaste : celle de l’Occident contre sa propre fatigue.
Le lion apprivoisé par la politique
Il faut commencer par une évidence qui chagrinera peut-être les dévots et réjouira ses ennemis : Milei est devenu un président.
Non pas complètement,
Dieu merci, car il conserve encore cette fureur verbale, cette coiffure improbable et cet art si argentin de transformer une réponse technique en déclaration de guerre métaphysique.
Il lui faut pourtant désormais négocier, compter ses députés, surveiller les gouverneurs, choisir ses alliances, écouter les sondages et répondre de la situation des ménages.
La politique possède cette vieille vertu ironique : elle transforme les prophètes en comptables, les révolutionnaires en tacticiens et les pourfendeurs du système en rouages d’un système qu’ils découvrent un peu moins facile à détruire qu’en réunion publique.
Son bilan économique n’en reste pas moins assez considérable pour interdire les caricatures.
L’inflation mensuelle est tombée à des niveaux qui auraient paru invraisemblables lorsque Milei arriva au pouvoir, alors que l’Argentine glissait vers une véritable folie monétaire.
Les comptes publics ont été redressés, la dépense taillée avec une rudesse que peu de gouvernements contemporains auraient osé seulement envisager, et la restauration d’une réelle discipline budgétaire est incontestable.
L’expérience a donc produit des résultats palpables, suffisamment importants pour expliquer l’admiration qu’elle suscite à l’étranger, y compris chez ceux qui n’apprécient guère le personnage.
L’année 2026 a cependant dissipé l’illusion selon laquelle une stabilisation macroéconomique suffirait à transformer immédiatement la vie quotidienne.
La croissance s’est tassée, certains secteurs industriels souffrent, le peso fort pèse sur la compétitivité et l’emploi ne suit pas partout au rythme espéré.
Le gouvernement découvre cette loi que connaissent tous les réformateurs : une courbe favorable dans un tableau du ministère des Finances ne console pas longtemps un homme qui ne trouve pas de travail ou un commerçant qui voit ses clients réduire leurs dépenses.
Les Argentins, peuple d’une patience singulièrement limitée lorsqu’il s’agit de politique, commencent donc à demander quand viendra la seconde partie du miracle.
Les sondages témoignent de cette fatigue et contraignent Milei à entrer dans un jeu plus classique.
Celui qui avait surgi en 2023 comme l’animal exotique d’une politique épuisée doit désormais se préoccuper de 2027, de coalitions, de gouverneurs et d’équilibres parlementaires.
L’homme qui voulait abolir la caste doit lui téléphoner, déjeuner avec elle, parfois la flatter et toujours compter ses voix.
On peut y voir une trahison ; je serais plutôt tenté d’y reconnaître cette plaisanterie éternelle de l’histoire qui fait de chaque révolutionnaire victorieux un homme obligé de remplir des formulaires.
De Buenos Aires à Rome
À l’extérieur, Milei redevient tout autre.
Devant Darius Rochebin, il ne parle plus seulement des réserves de la Banque centrale ou du déficit budgétaire ; il parle de l’Europe, de l’Occident, de son déclin, de ses peurs et de son étrange vocation contemporaine à transformer ses faiblesses en vertus.
Le ton est d’une brutalité qui surprend d’autant plus qu’en Europe nous avons perdu l’habitude d’entendre un chef d’État parler autrement qu’avec les précautions d’un notaire rédigeant un testament litigieux.
Milei explique que l’Europe « est en train de couler ».
Il vise la réglementation, l’État-providence, le wokisme, l’immigration, la dépression démographique et cette accumulation de précautions par laquelle nos gouvernements semblent espérer conjurer l’histoire.
Dans son entretien, il parle d’un « problème migratoire terrible » ; à Davos, il avait poussé le raisonnement beaucoup plus loin, évoquant cette immigration de masse encouragée par la culpabilité occidentale et allant jusqu’à parler de « colonisation inversée » et de « suicide collectif ».
Ce vocabulaire n’est plus celui du simple économiste libéral ; c’est celui d’un homme qui commence à penser en termes de civilisation.
Le point mérite que l’on s’y arrête, car il explique une partie de l’étrange fascination qu’exerce Milei sur des milieux intellectuels qui, naguère encore, n’auraient guère goûté les manuels de macroéconomie.
Son propos n’est plus seulement que l’immigration coûte cher, sollicite les services publics ou comprime les bas salaires.
Il pose désormais une question beaucoup plus grave : que devient une civilisation lorsque sa population cesse de se renouveler, tandis qu’elle organise l’arrivée continue de populations venues d’autres horizons culturels et apprend dans le même mouvement à ses propres enfants que l’attachement à leur héritage constitue une forme de suspicion morale ?
L’islamisation n’est pas un mot qu’il emploie dans l’entretien de LCI, et il serait malhonnête de le glisser dans sa bouche.
La question qu’il soulève conduit pourtant inévitablement à regarder cette réalité européenne que tant de beaux esprits s’obstinent à traiter comme une abstraction statistique.
L’Europe connaît une natalité historiquement basse, tandis que sa croissance démographique repose de plus en plus sur l’immigration ; parmi ces nouveaux arrivants, une part importante vient de sociétés musulmanes dont les conceptions religieuses, familiales et communautaires ne se dissolvent pas nécessairement au guichet de l’aéroport.
L’enjeu n’est donc pas simplement de savoir combien d’étrangers entrent, mais ce que devient, sur deux ou trois générations, un continent qui ne se reproduit plus assez pour assurer sa continuité démographique tout en renonçant à exiger une assimilation forte.
Milei n’est d’ailleurs pas un penseur identitaire au sens européen du terme.
Il reste un Argentin, héritier d’un pays bâti par l’immigration et naturellement porté à considérer la mobilité des hommes avec moins de défiance que nous autres Européens.
Ce qui devient intéressant chez lui est précisément la découverte que l’immigration de masse change de nature lorsqu’elle rencontre une civilisation en dépression démographique, moralement désarmée et culturellement hésitante.
On ne peut pas comparer sans précaution l’Argentine des années 1880, qui voulait peupler un continent presque vide avec des Européens qu’elle entendait absorber, et l’Europe du XXIe siècle, qui reçoit des populations nombreuses au moment même où elle doute de son propre droit à se perpétuer.
Cette intuition prend une forme admirablement simple lorsqu’il oppose Rome à Bruxelles.
Pour Milei, la capitale de l’Europe n’est pas la cité des fonctionnaires communautaires, elle est Rome : la philosophie grecque, le droit romain, l’héritage judéo-chrétien, les stoïciens, tout ce qui a produit une forme historique particulière.
Bruxelles, à ses yeux, représente exactement l’inverse : la procédure ayant remplacé la transmission, la norme ayant succédé à la civilisation, l’administration ayant pris la place du destin.
L’opposition est sans doute injuste, et c’est pour cela qu’elle est bonne.
Rome avait des ancêtres ; Bruxelles possède des directives.
Rome se demandait comment transmettre l’empire ; Bruxelles se demande comment harmoniser son emballage.
Rome craignait les barbares ; Bruxelles craint principalement qu’un formulaire ne soit pas rédigé dans les vingt-quatre langues réglementaires.
Il y a dans cette boutade une vérité moins comique qu’elle n’en a l’air : une civilisation qui ne sait plus parler de ses ancêtres finit par parler exclusivement de ses procédures.
Spengler, qui possédait sur ces questions le sombre génie des prophètes qu’on préférerait voir se tromper, avait compris qu’une civilisation ne meurt pas seulement lorsque ses ennemis percent ses frontières.
Elle commence à mourir lorsqu’elle ne sait plus très bien pourquoi elle devrait les défendre, lorsqu’elle cesse de trouver beaux ses propres traits et lorsque ses élites en viennent à considérer la continuation de leur peuple comme une préférence presque indécente.
Milei ne raisonne pas avec le vocabulaire du Déclin de l’Occident, mais il retrouve par d’autres chemins cette intuition : l’Europe souffre moins d’un manque de richesse que d’un déficit de volonté.
Cette faiblesse démographique et culturelle se conjugue avec l’étrange humanisme de notre époque, qui semble transformer la vulnérabilité en valeur suprême.
L’Europe protège, indemnise, soigne, réglemente, accueille, subventionne, compense et assure avec une sollicitude que les anciens auraient peut-être trouvée admirable avant d’en redouter les conséquences.
Elle paraît cependant beaucoup moins assurée lorsqu’il s’agit de transmettre, choisir, exclure, défendre ou simplement dire : ceci est à nous, nous voulons que cela demeure.
Une civilisation peut mourir de brutalité ; elle peut aussi périr par excès de bonté envers tout ce qui n’est pas elle et par une curieuse sécheresse d’âme lorsqu’il s’agit de ses propres enfants.
Trois cavaliers au chevet de l’Occident
Le discours de Milei aux Nations unies prend alors une autre couleur.
Il accuse l’organisation d’avoir manqué à sa mission première, protéger les souverainetés, maintenir la paix, donner un poids aux règles internationales, tout en bâtissant à côté de cette impuissance un Léviathan bureaucratique décidé à régenter ce qui relevait autrefois des peuples.
Il cite l’Agenda 2030, parfaitement inconnu en France, les politiques de genre, les politiques environnementales, la réglementation économique et « l’immigration incontrôlée ».
Ce qu’il reproche à l’ordre international n’est donc pas tant d’exister que d’avoir abandonné la puissance pour se passionner pour la tutelle.
À ce point du récit apparaissent les trois personnages qui dominent aujourd’hui cette contestation de l’ordre occidental d’après 1945 : Donald Trump, Elon Musk et Javier Milei.
Ils ne constituent évidemment ni un parti ni une école ; leurs intérêts, leurs tempéraments et leurs doctrines diffèrent trop pour qu’on les enferme dans une même chapelle.
Ils sont cependant, chacun à sa manière, trois cavaliers d’une singulière Apocalypse, non pas au sens de la destruction finale, mais selon le sens premier du mot grec : un dévoilement.
Trump dévoile le retour de la puissance.
L’ordre de 1945 avait rêvé d’enfermer la guerre dans le droit, de domestir les rapports de force sous des règles et d’offrir aux nations une maison commune où les conflits seraient arbitrés plutôt que tranchés.
Trump, avec cette vulgarité parfois féconde des hommes qui ne respectent pas les rideaux du salon, rappelle que le monde demeure peuplé d’États, de frontières, d’intérêts, de ressources, de territoires, de monnaies et d’armées.
Un traité lui paraît moins un sacrement qu’un contrat ; une alliance, moins une famille qu’un marché ; la paix, moins un état naturel qu’un équilibre qu’il faut savoir imposer.
Musk dévoile pour sa part le retour de Prométhée.
Là où l’Europe contemporaine voit d’abord dans toute innovation un danger à circonscrire, il voit une limite à franchir ; la fusée doit monter, l’intelligence artificielle progresser, le cerveau dialoguer avec la machine et Mars devenir accessible.
Cette attitude n’est pas nouvelle : elle fut longtemps celle même de l’Occident, civilisation qui transforma des continents, franchit des océans, déchiffra le ciel et jugea qu’aucune frontière naturelle n’avait droit au dernier mot.
Ce qui étonne aujourd’hui n’est peut-être pas que Musk soit excessif, mais que son excès nous paraisse à ce point étranger.
Milei, enfin, dévoile la maladie de l’État.
Devant Rochebin, il développe sa métaphore de l’État-compagnie d’assurances : il assure contre la maladie, la vieillesse, l’insécurité, l’ignorance et la pauvreté, cependant la prime n’est jamais facultative et finit par absorber une part croissante de la richesse de celui qu’elle prétend protéger.
Son intuition est presque organique : l’État, conçu pour défendre le corps social, peut grossir jusqu’à le comprimer, l’infantiliser, absorber ses forces, tout comme certains remèdes finissent par affaiblir le malade qu’ils maintiennent artificiellement sous perfusion.
Trump réintroduit donc la puissance ; Musk, la conquête ; Milei, la liberté contre l’administration.
Les trois, chacun à leur manière, s’attaquent à des tabous que l’Occident s’était imposés depuis trois quarts de siècle : la méfiance envers la force, la peur de la démesure et la confiance quasi religieuse dans l’expansion indéfinie de l’État protecteur.
Leur succès intellectuel ne prouve nullement qu’ils aient raison sur tout ; il révèle surtout qu’une part croissante de nos sociétés ne croit plus que les institutions nées après la Seconde Guerre mondiale suffisent à répondre au monde qui vient.
Le paradoxe est cruel.
L’ordre d’après-guerre avait précisément pour ambition de protéger les hommes contre l’Histoire, avec sa brutalité, ses famines, ses guerres, ses frontières mouvantes et ses passions collectives.
Ses adversaires lui reprochent aujourd’hui d’avoir produit des sociétés si parfaitement protégées qu’elles ne savent plus faire face au retour de cette même Histoire.
L’homme européen, assuré contre tous les risques imaginables, se découvre désarmé lorsque le risque prend la forme d’une guerre, d’une pénurie, d’une marée migratoire, d’un effondrement démographique ou simplement d’un peuple voisin qui ne partage pas son optimisme universaliste.
Le libertarien découvre la nation
Il est d’autant plus intéressant d’observer que Milei lui-même change au contact du pouvoir.
Le libertarien radical qui semblait autrefois vouloir réduire l’État à ses fonctions les plus maigres parle désormais de puissance nationale, de reconstruction militaire, d’énergie, de minerais critiques, d’Atlantique Sud, d’Antarctique et de souveraineté.
Il veut toujours moins d’administration, mais davantage de capacité stratégique ; moins de bureaucratie, mais une nation plus forte ; moins d’État dans la vie des hommes, mais davantage d’Argentine dans le monde
. Cette évolution n’est pas une contradiction secondaire : elle pourrait bien être l’un des enseignements les plus intéressants de son expérience.
La question des Malouines en fournit le meilleur exemple.
Milei avait longtemps été embarrassé par son admiration pour Margaret Thatcher, étrange passion lorsqu’on gouverne un peuple qui associe ce nom aux cercueils revenus de l’Atlantique Sud.
Cette gêne semble avoir disparu.
Chez Rochebin comme à l’ONU, il revendique clairement la souveraineté argentine, rejette l’application du principe d’autodétermination à une population qu’il considère comme implantée par la puissance occupante et rappelle avec insistance qu’il ne s’agit pas de refaire 1982 : les îles, dit-il, doivent revenir par la voie diplomatique.
Ses adversaires peuvent évidemment soupçonner derrière cette ferveur retrouvée un réflexe fort ancien des gouvernements argentins : lorsque l’économie devient moins brillante et les sondages moins favorables, quelques couleurs bleu et blanc font toujours du bien sur la photographie. Il serait imprudent de transformer ce soupçon en certitude.
Il n’en reste pas moins que Milei comprend désormais mieux qu’en 2023 qu’une nation ne vit pas seulement de prix libres, de finances saines et de contrats respectés ; elle vit aussi de territoire, de mémoire, de prestige, de soldats morts et de ce sentiment irrationnel qui conduit des millions d’hommes à dire « nous » en parlant d’un morceau de terre qu’ils n’ont jamais vu.
Cette redécouverte de la nation s’accompagne d’un rapprochement spectaculaire avec les États-Unis.
Les projets liés à Vaca Muerta, au gaz liquéfié, aux minerais et aux infrastructures dessinent peu à peu une Argentine qui ne cherche plus seulement à attirer des capitaux, mais à transformer ses ressources en influence
Le discours de Milei devant l’ONU le dit sans détour : énergie, aliments, minerais critiques, talent humain, Atlantique Sud et ouverture vers l’Antarctique doivent devenir les instruments d’un pouvoir national retrouvé.
Il y a là une conversion discrète.
Le Milei de la campagne parlait surtout de l’individu ; celui de 2026 parle de l’Argentine.
Le premier voulait libérer les forces du marché ; le second commence à se demander comment ces forces peuvent servir la durée et la grandeur de la nation.
Il faudra voir jusqu’où ira ce mouvement, car le libéralisme pur et la raison d’État ne font pas toujours bon ménage.
L’Argentine, vieille spécialiste des mariages impossibles, pourrait encore nous réserver quelque union baroque entre Mises, le drapeau bleu et blanc et les sous-marins de la Marine.
Le soir tombe maintenant sur le port.
Les bateaux reviennent, la lumière se retire des façades et le bar retrouve cette paix de fin de saison que j’aime davantage que l’agitation estivale.
Je songe à la phrase peut-être la plus juste du discours de Milei à New York : nous vivons dans l’un de ces moments étranges où un monde commence à disparaître avant que le suivant ait fini de naître.
Ce n’est pas une pensée particulièrement originale ; les périodes de transition produisent toujours cette impression.
Elle prend pourtant un relief singulier dans la bouche d’un homme qui tente de précipiter lui-même la métamorphose.
Trump, Musk et Milei ignorent sans doute autant que nous ce que sera le monde qui vient.
Ils ont seulement en commun de ne plus vouloir administrer docilement celui qui meurt.
L’un rappelle que la puissance n’a jamais quitté l’Histoire ; l’autre retrouve la vieille ivresse européenne de la conquête ; le troisième soutient que l’État protecteur peut finir par tuer, à force de soins, la société qu’il prétend préserver.
Face à eux, notre Europe demeure extraordinairement riche, savante et confortable, tout en semblant chaque année moins certaine de son droit à rester elle-même.
C’est là, beaucoup plus que dans les tableaux d’inflation ou les controverses sur les Malouines, que Milei nous intéresse.
Il pose une question que l’Europe évite soigneusement parce que toute réponse oblige à parler de natalité, de frontières, de religion, de transmission et d’identité : combien de temps une civilisation peut-elle durer lorsqu’elle protège tout, sauf sa propre continuité ?
Une civilisation ne disparaît pas nécessairement sous les coups d’un conquérant.
Elle peut également s’éteindre doucement, dans le confort, l’assistance et la bonne conscience, en confondant jusqu’au dernier jour son renoncement avec une preuve supérieure d’humanité.
Dans quelques mois, je retrouverai Buenos Aires, ses cafés bavards, sa chaleur, son extraordinaire fatuité et cette habitude argentine de croire que chaque crise annonce soit l’Apocalypse, soit le commencement d’un âge d’or.
Javier Milei y sera peut-être déjà redevenu un président presque ordinaire, occupé de budgets, d’alliances, de gouverneurs et d’échéances électorales.
Ce serait une ironie assez plaisante que cet homme se banalise précisément au moment où, de l’autre côté de l’Atlantique, les questions qu’il soulève deviennent de moins en moins ordinaires.
Par Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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