SociétaLa double tenaille
Dans le train de Rennes à Quimper, l’autre jour, je venais d’achever mon Figaro. Je repliai le journal avec cette satisfaction un peu vaine du lecteur qui croit avoir fait le tour des malheurs du monde avant le dîner, puis je laissai mes yeux errer dans le wagon. Il faisait une chaleur accablante, une de ces chaleurs d’orage qui rendent les étoffes importunes, les enfants bruyants et les conversations plus longues qu’elles ne devraient l’être.
C’est alors que mon regard s’arrêta sur un voyageur assis à quelques places de moi.
C’était un homme d’une trentaine d’années, peut-être un peu davantage, habillé sans extravagance, d’une manière incontestablement masculine, quoique tout, dans le détail, eût subi une légère inflexion féminine. La coupe des vêtements, le soin des mains, la façon de croiser les jambes, certains gestes très mesurés composaient un ensemble singulier. Il ne cherchait nullement à ressembler à une femme ; il semblait plutôt avoir emprunté à la féminité quelques-uns de ses codes pour les accommoder à sa manière d’être. Il y avait là beaucoup plus de naturel que de revendication.
Sa sexualité m’était parfaitement indifférente. Nous avons pris, ces dernières décennies, la curieuse habitude de vouloir immédiatement savoir avec qui couche celui que nous rencontrons, comme si toute personnalité humaine devait être réduite à ce renseignement de police.
Ce qui m’intéressait était ailleurs : dans le léger trouble que cet homme faisait naître autour de lui, sans paraître lui-même s’en apercevoir.
Quelques femmes le regardaient avec une curiosité que je n’aurais pas toujours qualifiée de bienveillante. Elles semblaient hésiter devant une sorte de concurrence qu’elles ne savaient pas tout à fait évaluer, comme si cet homme avait empiété, sans autorisation, sur un domaine qu’elles considéraient comme le leur.
Les hommes, de leur côté, jetaient un regard plus bref et détournaient aussitôt les yeux.
On sentait chez eux la vieille mécanique classificatoire s’enrayer un instant : un homme est un homme, une femme est une femme, l’affaire devrait être entendue, et voilà que celui-ci brouillait les signes sans brouiller pour autant la réalité.
Cette petite scène me fit sourire, car l’humanité n’a évidemment pas attendu les sociologues américains, les émissions de télévision ni les commissions parlementaires pour connaître les hommes efféminés. Ils ont toujours existé. Beaucoup de sociétés traditionnelles leur ont fait une place, parfois étroite, parfois moqueuse, quelquefois rituelle, sans éprouver le besoin de transformer cette singularité en problème métaphysique.
Les rae-rae de Polynésie en sont l’exemple le plus connu chez nous, mais on retrouverait ailleurs, sous des noms différents, ces hommes établis dans une sorte de marche entre deux territoires.
Les sociétés anciennes pouvaient être brutales, souvent injustes, rarement tendres.
Elles avaient pourtant compris quelque chose que nous avons peut-être désappris : un homme pouvait être féminin sans cesser d’être un homme. Un garçon pouvait préférer la grâce à la rudesse, la conversation au pugilat, la compagnie des femmes à celle des garçons, sans que sa nature devînt aussitôt une énigme médicale.
Le christianisme occidental, en étendant ses catégories morales, a en partie rompu avec certaines de ces anciennes accommodations ; il n’a naturellement supprimé ni les tempéraments ni les marges.
Mon compagnon de voyage, lui, semblait avoir trouvé sa place sans demander la permission à personne. Une belle montre brillait à son poignet, sa tenue témoignait du goût plutôt que de la provocation, et son visage avait cette expression paisible des gens qui ont cessé depuis longtemps de négocier avec eux-mêmes.
J’en conclus, avec toute la témérité permise à un observateur de wagon, qu’il avait réussi sa vie ou qu’il savait du moins en donner l’apparence.
J’aurais volontiers engagé la conversation. Les gens un peu en marge ont souvent beaucoup à raconter, précisément parce qu’ils ont dû penser des choses que la majorité peut se dispenser de penser, et j’ai toujours eu quelque goût pour ces récits-là.
Les circonstances, malheureusement, ne s’y prêtaient matériellement pas : ce train du vendredi après-midi qui descend vers Quimper était bondé, la chaleur devenait infernale, les voyageurs s’entassaient jusque dans les passages et il eût été impossible d’avoir une conversation normale sans la faire partager à la moitié du wagon.
J’avais fini par sortir de mon sac l’éventail que ma fille m’avait offert, un éventail de deuil, entièrement noir, comme il sied à ces objets sévères.
Ce sont à peu près les seuls éventails que notre société consente encore à voir entre les mains d’un homme sans soupçonner aussitôt quelque fantaisie coupable ; les temps ont beaucoup changé depuis que les messieurs savaient eux aussi se donner de l’air sans avoir à justifier leur virilité.
Dans cette étuve ferroviaire, l’objet me parut en tout cas une invention supérieure à tout le génie technique de la SNCF.
Mon voisin aperçut l’éventail et notre regard se croisa une seconde. Je crus voir dans ses yeux une lueur amusée, peut-être même une forme de reconnaissance.
Car mon éventail était noir, un éventail de deuil, c’est-à-dire précisément de ceux que les anciennes convenances autorisaient aux hommes : je ne transgressais donc rien, j’observais au contraire, avec un scrupule presque suranné, les règles d’un monde disparu.
Lui qui jouait avec tant de naturel des signes masculins et féminins avait peut-être saisi immédiatement ce paradoxe. J’aurais très volontiers profité de cet instant pour lui parler ; la foule, le vacarme et cette chaleur de four rendaient simplement la chose impossible, à moins de transformer une conversation privée en conférence publique.
Le train poursuivit sa route vers Lorient, puis au-delà.
À travers les vitres apparaissaient les installations portuaires, les grues, les chantiers navals, tout ce monde de fer et de coques qui rappelle utilement que la mer n’est pas seulement une affaire de bains de soleil et de crêperies.
La température, elle, demeurait insupportable, et mon Figaro n’avait plus rien à me donner.
J’ouvris donc ma tablette, où règne un désordre assez fidèle à mon esprit. On y trouve la presse française, des journaux argentins, quelques revues américaines, des articles d’histoire navale, des textes d’archéologie et, par les chemins mystérieux des algorithmes, quantité de choses que je n’avais nullement demandé à lire.
Ce jour-là, le hasard me conduisit vers le New York Post.
J’ai pour ce journal une vieille sympathie. Il est tapageur, outrancier, volontiers canaille, et donne des États-Unis une image populaire qui corrige utilement celle, beaucoup plus convenable, du Washington Post, que je lis également. Le premier sent parfois le commissariat, le diner et la salle d’attente ; le second, le colloque universitaire et le bureau climatisé. Entre les deux, on finit par apercevoir un peu l’Amérique réelle, lecture devenue pour moi d’autant plus précieuse que je n’ai plus le droit de me rendre aux États-Unis pour aller voir les choses par moi-même.
Je tombai cet après-midi-là sur plusieurs articles consacrés aux detransitioners, que l’on traduit désormais en français par « détransitionnaires ».
Ce sont ces jeunes hommes et ces jeunes femmes qui, après avoir entrepris une transition médicale, souvent pendant l’adolescence, cherchent quelques années plus tard à revenir en arrière.
Le mot est administratif, presque inoffensif ; la réalité qu’il recouvre l’est beaucoup moins. On change aisément de coiffure, de parti politique, de pays ou d’opinion ; on revient plus difficilement d’une ablation.
Les articles du New York Post renvoyaient à un rapport du département américain de la Santé et des Services sociaux, au titre d’une brutalité toute américaine : Wolves in White Coats, « Les loups en blouse blanche ».
Il faut aussitôt préciser que ce document s’inscrit pleinement dans la guerre culturelle des États-Unis contemporains. Commandé sous l’administration Trump, rédigé par des contributeurs dont plusieurs appartiennent au camp chrétien conservateur, il n’a rien de cette prose désincarnée que l’on prête parfois, à tort, aux administrations.
Cette réserve faite, le contenu mérite mieux que le haussement d’épaules avec lequel chacun accueille désormais les documents produits par le camp d’en face.
Le rapport est précis, abondamment chiffré, et surtout il fait surgir derrière la querelle idéologique une question infiniment plus prosaïque : celle de l’argent. Lorsque l’on gratte un peu le vernis des grandes causes humaines, on rencontre souvent, derrière les mots sublimes, une comptabilité.
Le premier enseignement du rapport tient en une expression glaciale : le « patient captif ». L’enfant ordinaire constitue, si j’ose dire, un assez mauvais client pour l’hôpital. Il attrape une angine, se casse le poignet, reçoit quelques points de suture, guérit et disparaît. L’adolescent engagé dans une transition médicale entre, lui, dans un parcours potentiellement très long : bloqueurs de puberté, traitements hormonaux, consultations endocrinologiques, analyses biologiques, surveillance osseuse, chirurgie éventuelle, suivi gynécologique ou urologique, corrections, complications et parfois reconstruction.
Chaque étape produit un acte, chaque acte possède un code, chaque code appelle une facture.
Le rapport avance que près de 120 millions de dollars auraient été facturés aux États-Unis depuis 2019 pour des interventions liées à la transition de mineurs, avec plus de 5 500 actes chirurgicaux et environ 8 500 traitements hormonaux ou bloqueurs de puberté. Il estime qu’un parcours commencé pendant l’adolescence peut représenter de 25 000 à 75 000 dollars de dépenses au cours d’une vie sans chirurgie, et beaucoup davantage lorsque celle-ci intervient.
Certaines combinaisons opératoires approchent ou dépassent 170 000 dollars.
Ces chiffres ne prouvent évidemment pas qu’un médecin prescrive un traitement uniquement pour remplir sa caisse. Un chirurgien gagne sa vie en opérant sans pour autant souhaiter que ses voisins passent sous un autobus. Ils établissent néanmoins l’existence d’une incitation économique, et cette incitation devient préoccupante lorsqu’elle se conjugue avec une doctrine médicale qui pousse dans la même direction.
Le rapport souligne d’ailleurs que des services pédiatriques traditionnellement peu rentables ont pu trouver dans ces prises en charge une source de revenus réguliers, prolongés et prévisibles.
La suite du document devient plus aride, donc peut-être plus intéressante encore. Il y est question de codification médicale, de ces lettres et de ces chiffres qui permettent aux médecins américains d’indiquer aux assureurs ce qu’ils ont diagnostiqué et ce qu’ils entendent leur faire payer. L’affaire paraît byzantine ; elle est en réalité très simple. Pour obtenir un remboursement, il faut que le traitement corresponde à une pathologie officiellement déclarée.
Or les auteurs du rapport affirment avoir découvert l’utilisation de diagnostics vagues d’affections endocrines, voire de « puberté précoce », pour justifier le remboursement de certains bloqueurs de puberté prescrits dans le contexte d’une dysphorie de genre. Le détail devient presque cocasse lorsque l’on découvre des remboursements effectués sous ce diagnostic chez des adolescents de treize, quatorze, quinze ou seize ans.
Une puberté qui survient à l’âge normal de la puberté a quelque difficulté, même en Amérique, à être qualifiée de précoce. Le rapport relève ainsi plusieurs millions de dollars de facturations suspectes et estime que certaines pratiques pourraient mériter une enquête pour fraude.
Je quittais alors le domaine des idées pour entrer dans celui des factures, et ce déplacement n’est jamais sans intérêt. Les grandes querelles de civilisation prennent un visage différent lorsqu’on les observe à travers les bordereaux de remboursement. Le tragique se mêle très vite au sordide.
Les témoignages rapportés dans les pages suivantes donnaient cependant à ces chiffres une chair douloureuse. Celui de Clementine Breen m’arrêta longtemps.
Cette jeune fille avait été victime, enfant, d’une agression sexuelle dont le traumatisme, selon son récit, n’avait pas réellement été pris en charge. Lorsque la puberté survint, elle commença à détester son corps, chercha sur Internet pourquoi elle haïssait le fait d’être une fille et trouva, au bout de quelques clics, une explication toute prête.
À douze ans, elle reçut des bloqueurs de puberté.
À treize, on lui prescrivit de la testostérone. À quatorze, elle subit une double mastectomie. Le rapport raconte qu’après l’opération sa santé psychique se dégrada fortement, avec troubles alimentaires, insomnies, accès de colère puis épisode psychotique. Des traitements psychiatriques furent ajoutés, sans que ses médecins, selon le récit, envisagent que l’hormonothérapie pût jouer un rôle dans cet effondrement.
Quatorze ans : cet âge me fit reposer un instant ma tablette et regarder au-dehors.
À cet âge-là, j’avais sur le monde des certitudes absolues dont je serais aujourd’hui bien incapable de retrouver la moitié ; c’est même l’un des privilèges de l’adolescence que de pouvoir se tromper avec une conviction sublime.
La nature, autrefois, avait prévu pour cela un remède assez bon marché : le temps.
Clementine Breen raconte qu’elle entreprit plus tard un véritable travail thérapeutique sur l’agression sexuelle subie dans l’enfance et qu’elle en vint alors à remettre en cause sa transition.
Elle cessa la testostérone à dix-huit ans. Lorsqu’elle souhaita ensuite entreprendre une reconstruction mammaire, elle découvrit une prudence médicale dont elle affirme n’avoir guère bénéficié à quatorze ans : interrogations répétées sur sa stabilité psychologique, réserves, réticences et même, selon son témoignage, rupture de contact avec l’un de ses anciens médecins.
Cette asymétrie me paraît l’un des faits les plus troublants du dossier.
Qu’un chirurgien hésite avant d’opérer est la moindre des choses, et cette prudence honore son métier.
La question est de savoir pourquoi cette même prudence n’aurait pas été exercée quatre années plus tôt, lorsqu’il s’agissait non de reconstruire, mais d’enlever.
D’autres histoires suivaient, différentes et pourtant étrangement parentes.
Sydney Aviles avait commencé sa puberté à neuf ans, souffrait de son corps et portait déjà le poids d’une agression sexuelle et du divorce de ses parents. Layla Jane, elle, connut une puberté plus précoce que celle de ses camarades, souffrit d’anxiété, de dépression et d’un autisme encore non diagnostiqué.
Dans plusieurs de ces récits, Internet apparaît comme le grand prescripteur préalable, celui qui fournit à une souffrance confuse un nom, puis une direction.
Il faut ici se garder des explications trop simples. Une personne réellement dysphorique peut souffrir profondément et durablement ; nier cette souffrance serait aussi absurde que de prétendre qu’une seule réponse convient à tous.
Ce qui frappe dans les témoignages rassemblés par le rapport est autre chose : la rapidité avec laquelle des malaises très divers peuvent être interprétés sous un même prisme et orientés vers une même solution.
Chez les jeunes filles, surtout, se dessine la première mâchoire de la tenaille. C’est la pression sociale, cette étrange brutalité d’un monde qui proclame l’émancipation féminine tout en soumettant les adolescentes à une surveillance physique sans précédent. Réseaux sociaux, photographies permanentes, comparaison incessante, sexualisation précoce, pornographie omniprésente, commentaires, harcèlement, corps parfaits affichés sur les écrans : jamais sans doute une jeune fille n’avait été aussi libre en droit et aussi continuellement jugée dans son apparence.
À cela s’ajoute la vieille violence de la puberté, qui n’a rien demandé à personne.
L’enfant voit son corps se transformer, devient l’objet d’un regard qu’elle ne souhaitait pas, découvre les règles, les seins, le désir d’autrui, parfois la honte et parfois la peur.
Lorsque surviennent en outre l’autisme, une agression sexuelle, la dépression ou l’isolement, il n’est guère surprenant que certaines cherchent à fuir ce corps devenu territoire ennemi.
Notre époque leur offre alors une proposition que les siècles précédents formulaient rarement : peut-être ce corps n’est-il pas le bon. Ce qui fut longtemps interprété comme une difficulté à devenir femme peut désormais être présenté comme le signe que l’on ne serait pas femme du tout. Le soulagement initial doit être immense : la souffrance trouve soudain un nom, un récit, des compagnons et une porte de sortie.
Les garçons connaissent une autre version de la même pression. Un garçon tendre, gracile, rêveur, peu intéressé par les manifestations ordinaires de la virilité, préférant les arts au football ou la compagnie des filles aux groupes masculins, a toujours existé. L’ancien monde pouvait se montrer odieux avec lui, le couvrir de quolibets, lui imposer une virilité de caserne dont il ne voulait pas. Le monde nouveau se veut plus bienveillant, tout en risquant parfois de lui poser une question autrement vertigineuse : êtes-vous vraiment certain d’être un garçon ?
Le vieux monde lui disait quelquefois, avec une stupidité brutale : « sois un homme ». Le nouveau peut lui souffler, avec une infinie douceur : « peut-être n’en es-tu pas un ». Je ne suis pas absolument convaincu que nous ayons, dans tous les cas, gagné au change.
C’est à ce moment de ma lecture que je repensai à l’homme du wagon. Il était toujours là, à quelques mètres, parfaitement occupé à être cet homme-là, avec sa manière féminine de bouger, ses vêtements choisis, sa jolie montre et cette absence visible de guerre intérieure. Je n’avais aucune idée de son histoire et il aurait été sot de lui en inventer une, seulement sa présence me rappelait une possibilité anthropologique très ancienne : celle d’être différent sans avoir besoin de devenir autre.
Un homme efféminé peut demeurer un homme efféminé et une femme garçonne peut rester une femme garçonne. Cette dernière figure paraît d’ailleurs presque avoir disparu de notre vocabulaire, sauf sur les courts de tennis où, à en croire certaines images contemporaines, elle bénéficie encore d’un permis de séjour.
Il existe pourtant dans les tempéraments humains des milliers de nuances, et une société véritablement tolérante devrait avoir assez de largeur pour les accueillir sans exiger que chacune d’entre elles soit transformée en identité médicale.
La différence est peut-être une richesse précisément lorsqu’on lui laisse le droit de ne pas changer de nature. Voilà ce que mon compagnon de voyage me rappelait, à son insu, beaucoup mieux que les interminables disputes où chacun prétend aujourd’hui libérer l’autre en lui disant ce qu’il doit être.
La seconde mâchoire de la tenaille est moins noble. Elle ne se trouve ni sur les réseaux sociaux ni dans les conversations d’adolescents. Elle porte une blouse blanche, dispose d’un service comptable et connaît parfaitement les tarifs de remboursement.
C’est l’appât du gain, ou plus exactement la rencontre entre l’intérêt financier et l’enthousiasme idéologique.
Il serait injuste d’accuser indistinctement les médecins qui ont travaillé auprès de jeunes personnes dysphoriques ; beaucoup ont certainement agi avec sincérité, dans un domaine où les recommandations leur étaient présentées comme solides et où la prudence pouvait être confondue avec l’hostilité. Les institutions, en revanche, obéissent à des logiques qui dépassent les intentions individuelles.
Lorsqu’un adolescent jusque-là physiquement sain devient soudain un patient appelé à recevoir durant des années des traitements, des examens, des consultations et peut-être des opérations, la question financière ne saurait être évacuée d’un geste. Le rapport américain soutient précisément que cette incitation économique a rencontré une idéologie qui fournissait à la fois la justification morale et l’impulsion.
Les deux forces n’avaient aucune raison de se combattre ; elles pouvaient au contraire se renforcer mutuellement.
Voilà la double tenaille. D’un côté, une société qui apprend à l’adolescent à soupçonner son propre corps et à chercher dans celui-ci l’origine de son malheur ; de l’autre, un système médical qui peut avoir intérêt à lui proposer une correction longue, coûteuse et parfois irréversible. Entre les deux se trouve un être humain à l’âge où tout bouge, le corps, les désirs, les peurs, les fidélités et jusqu’à la conception de soi.
La première mâchoire murmure : « Tu n’es peut-être pas ce que ton corps affirme. » La seconde répond : « Nous savons comment y remédier. » Entre les deux propositions, il devrait exister un espace, un grand espace de silence, d’écoute, de psychologie, de prudence et surtout de temps. C’est peut-être cet espace qui a manqué à certaines des jeunes personnes dont le rapport raconte la détresse.
À Rosporden, mon voisin se leva. Il prit ses affaires, s’engagea dans l’allée et, passant devant moi, jeta un regard vers mon éventail avant de m’adresser un sourire difficile à interpréter. Peut-être souriait-il simplement à cet objet incongru entre les mains d’un vieux monsieur dans un train breton ; peut-être avait-il remarqué que je l’avais observé et choisissait-il de répondre par une politesse amusée. Les chroniqueurs ont le défaut de vouloir transformer chaque sourire en symbole, aussi me garderai-je de conclure davantage.
Je lui rendis son sourire et il descendit sur le quai. Le train du vendredi après-midi repartit vers Quimper, où il devait entrer à 18 h 25, emportant avec lui cette petite rencontre ferroviaire et me laissant seul avec les pages du rapport américain. J’achevai ma lecture avant l’arrivée, puis les changements d’horaires estivaux me condamnèrent encore à près d’une heure d’attente avant de pouvoir rejoindre la côte bigoudène.
Cette attente me donna le temps de laisser retomber les chiffres. Les millions de dollars, les codes médicaux, les consultations trimestrielles, les opérations et les polémiques s’effacèrent peu à peu derrière quelques âges : douze ans, treize ans, quatorze ans. À cet âge, l’existence est une maison dont les murs bougent encore. On ne sait pas toujours quelles pièces on habitera plus tard.
Une société civilisée devrait peut-être commencer par rendre aux enfants le droit d’être étranges. Le droit d’être un garçon efféminé, une fille garçonne, un jeune homosexuel qui se cherche, une adolescente malheureuse dans son corps, un enfant autiste qui ne comprend pas les codes de son sexe, un être simplement mal assorti à l’idée que les autres se font de lui. Elle devrait leur permettre de traverser ces terres incertaines sans qu’une armée de militants, de thérapeutes, d’influenceurs ou de marchands se précipite pour leur expliquer immédiatement qui ils sont.
Elle devrait surtout savoir attendre, ce qui est devenu peut-être la vertu la plus difficile d’un monde habitué à tout obtenir en quelques clics. Attendre avant de donner des hormones à ceux dont le corps n’a pas achevé sa croissance ; attendre plus encore avant de confier au bistouri une décision prise à l’âge où l’on change encore d’avis sur tout. La prudence n’est pas le refus de la souffrance, elle en est parfois la forme la plus respectueuse.
On peut changer d’opinion, de religion, de pays, de métier, d’amant et même de nom. On peut, à vingt-cinq ans, sourire de la personne que l’on croyait être à quinze et regarder avec tendresse les colères qui nous semblaient alors définitives. Le corps, lui, conserve une mémoire plus obstinée.
Lorsque mon car quitta enfin Quimper vers le pays bigouden, la chaleur n’avait toujours pas cédé et je tenais encore mon éventail noir à la main. Je repensai au sourire de l’homme descendu à Rosporden, puis à Clementine Breen et aux autres jeunes gens du rapport, qui cherchent aujourd’hui à raccommoder ce que des adultes trop empressés avaient cru pouvoir refaire.
Il existe des blessures que le temps apaise et des erreurs dont on revient. Certaines laissent une cicatrice, d’autres un regret, et l’on apprend à vivre avec elles comme avec les tempêtes anciennes dont les maisons gardent une lézarde. Les décisions prises à l’âge où l’on ignore encore ce que l’on deviendra ont ceci de particulièrement tragique que, lorsqu’elles sont confiées au chirurgien, le temps peut bien revenir sur ses pas : le bistouri, lui, ne le peut pas.
Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me
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