dimanche 16 août 2026

L' ARCOM ET LA LIBERTÉ D' EXPRESSION ? LA CHRONIQUE DE BALBINO KATZ. " VENTS ET MARÉES " ! ( 2articles )

  

 


Sociétal

 

 L’Arcom, les libéraux et le monstre qu’ils ont nourri

Dans le train qui me ramenait de Rennes, j’avais achevé la lecture de Libération lorsque j’ouvris Le Figaro.

 Passer de l’un à l’autre est une manière assez plaisante de parcourir les deux provinces morales de la bourgeoisie française. Libération demeure le bréviaire de la bourgeoisie bien-pensante, celle qui rêve encore au « vivre-ensemble » alors même que celui-ci, bien souvent, n’existe plus que sur les affiches municipales. 

Le Figaro s’adresse plutôt à la bourgeoisie satisfaite, raisonnablement conservatrice, abondamment pourvue en biens de ce monde et peu désireuse qu’un désordre extérieur vienne troubler sa consommation, ses vacances ou la cote de son portefeuille.

 

Deux tribunes consacrées à l’affaire Franz-Olivier Giesbert attendaient le lecteur.

 La première, de Luc Ferry, dénonçait la « police de la pensée » et le règne de la langue de bois. 

La seconde, signée Jean-Éric Schoettl, ancien directeur général du Conseil supérieur de l’audiovisuel, s’inquiétait de voir la régulation de l’audiovisuel se transformer en muselière. 

Les deux textes étaient sensés, parfois fort bien tournés. 

Leur lecture m’inspira pourtant moins de l’indignation que cette joie un peu coupable que procure le spectacle d’un arroseur consciencieusement arrosé.

 

L’hypocrisie des libéraux possède en effet quelque chose de délectable lorsqu’elle se mêle au désarroi de subir les conséquences de mesures qu’ils applaudirent jadis, parce qu’elles s’appliquaient aux autres.

 Pendant des années, nombre d’entre eux se réjouirent, ou gardèrent un silence satisfait, lorsque les restrictions à la liberté d’expression frappaient des hommes situés à leur droite.

 Les bannissements numériques, les fermetures de comptes, les poursuites ruineuses, les interdictions de parole et les sanctions administratives leur semblaient alors autant de précautions nécessaires à la salubrité démocratique.

 Ceux que la machine broyait avaient sans doute, pensaient-ils, quelque chose à se reprocher.

Voici à présent que la mécanique s’en prend à Franz-Olivier Giesbert, à Arthur Berdah, demain peut-être à Luc Ferry lui-même.

 

 Les libéraux découvrent soudain que l’autorité chargée de surveiller le voisin peut aussi entrer chez eux.

 Ils avaient salué la naissance du monstre lorsqu’il dévorait les mal-pensants ; ils s’étonnent que la bête, ayant pris goût à la chair fraîche, ne reconnaisse plus ses anciens maîtres.

 Commencent alors les lamentations, les grands appels à la République et les pleurs de crocodile. 

Cette stupeur révèle surtout l’antique certitude de leur impunité : puisqu’ils appartiennent au camp raisonnable, pensaient-ils, aucune police du langage ne saurait jamais les traiter en suspects.

 

L’affaire mérite toutefois d’être rappelée avec exactitude.

Au soir du second tour des élections municipales, le 22 mars 2026, David Guiraud venait de conquérir Roubaix sous les couleurs de La France insoumise.

 Sur le plateau de Laurence Ferrari, Franz-Olivier Giesbert déclara qu’il « n’aimerait pas être juif à Roubaix » et que les derniers membres de la communauté juive locale seraient probablement « obligés de partir ».

 

 Saisie par des téléspectateurs, l’Arcom reprocha à CNews, dans une décision délibérée le 30 juin et publiée le 5 août, d’avoir laissé ces propos sans contradiction ni mise en perspective, alors qu’ils ne reposaient, selon elle, sur « aucun élément sourcé ou étayé ».

 

La nuance importe : l’Arcom n’a pas condamné judiciairement Giesbert. 

Elle a rappelé la chaîne à l’ordre pour défaut supposé de rigueur et de « maîtrise de l’antenne ».

 Le procédé n’en est pas moins inquiétant. 

Une autorité administrative ne se contente plus ici de vérifier l’exactitude d’un chiffre, le respect des temps de parole ou l’absence d’une incitation à la violence. 

Elle exige qu’une opinion politique soit séance tenante contredite par le présentateur. 

Elle institue ainsi, sous couleur de pluralisme, une sorte de contradicteur administratif invisible, assis sur chaque plateau et chargé de souffler à l’oreille du journaliste la réplique conforme.

 

Jean-Éric Schoettl voit juste lorsqu’il distingue le pluralisme général de l’offre audiovisuelle de ce pluralisme interne que l’on prétend désormais imposer à chaque émission.

 Une démocratie peut demander que plusieurs sensibilités aient accès aux ondes. 

Exiger de chaque chaîne, de chaque débat et presque de chaque phrase qu’ils contiennent leur propre antidote conduit à fabriquer un « robinet d’eau tiède », selon son heureuse expression.

 

 À ce compte, toute appréciation politique devrait être interrompue par une vérification instantanée, puis assortie de son opinion contraire, elle-même suivie d’une réfutation.

 L’antenne deviendrait une usine à gaz scolastique où plus personne ne pourrait achever une phrase.

Giesbert accueillit le rappel à l’ordre avec ironie : « Merci à l’Arcom pour cette “décoration” qui m’honore. »

  Il ajouta que l’autorité ne se dissimulait même plus et « se substituait à la justice », avant de conclure : « Vive la liberté d’expression ! À bas la police de la pensée ! » 

Alexandre Jardin parla, pour sa part, d’une « ligne rouge » franchie par une autorité publique prétendant conformer les journalistes à une vérité administrative. 

Il évoqua l’antisémitisme d’État sous Vichy et rappela que des Juifs quittaient déjà certains territoires.

 L’emphase historique peut être discutée ; le péril administratif, lui, est assez manifeste.

Le propos initial de Giesbert ne sortait d’ailleurs pas tout armé de son imagination. 

Une communauté juive s’était formée à Roubaix après 1871 ; une synagogue y avait ouvert rue des Champs, puis le culte s’était poursuivi dans un oratoire privé jusqu’au début des années 1990.

 

 En 2015, le président régional du Conseil représentatif des institutions juives de France estimait qu’il ne restait plus dans la ville que cinq ou six familles juives

. Les institutions communautaires avaient disparu, et le rouleau de la Torah avait été confié à la communauté de Lille.

Ces faits ne démontrent pas à eux seuls pourquoi chaque famille est partie, ni ce que feront demain celles qui demeurent.

 Ils rendent cependant l’hypothèse de Giesbert assez vraisemblable pour qu’elle puisse être discutée sans recours au bâillon administratif. 

Dans une ville où la géographie religieuse et culturelle s’est profondément transformée, imaginer la fermeture des derniers lieux de culte ou le départ des derniers Juifs n’a rien d’une fantasmagorie.

 

 L’honnêteté commandait de confronter cette prévision à la réalité locale, non de prétendre qu’elle ne reposait sur rien.

Le cas de Roubaix pose ainsi une question que l’on préfère ordinairement contourner. 

Que devient une minorité lorsque la majorité religieuse, les mœurs publiques et les rapports de force culturels d’une ville changent ?

 Si les familles juives s’en vont, si les synagogues ferment et si le culte organisé disparaît, faudra-t-il interdire de rapprocher ces phénomènes de peur que le rapprochement ne froisse le roman officiel ?`

 Une autorité chargée de préserver la liberté de communication ne devrait pas décider a priori quelle causalité peut être examinée et laquelle doit demeurer indicible.

Le hasard de mes pérégrinations électroniques me conduisit ensuite vers un article de Boulevard Voltaire consacré à la même affaire. 

 

Je ne suis pas un visiteur assidu de ce site franco-droitard, quoiqu’il me soit arrivé de lui envoyer un chèque de soutien, comme je l’ai fait pour bien d’autres médias alternatifs. 

Sa lecture réveilla un souvenir d’une autre vie : une visite dans un appartement parisien que partageaient alors le futur maire de Béziers et son épouse, au temps où Boulevard Voltaire venait de naître.

 Nous avions parlé du financement de ce nouveau média. 

Les années ont passé ; je conserve de la sympathie pour Robert Ménard sans pour autant fréquenter quotidiennement la maison qu’il contribua à bâtir.

 

L’article de Jean Kast apportait ce que les majestueuses proclamations républicaines du Figaro laissaient un peu dans l’ombre : des éléments concrets sur l’effacement de la communauté juive roubaisienne et sur le climat politique local.

 L’ironie de l’affaire est donc complète.

 Le journal de la bourgeoisie repue découvre la morsure de la censure et invoque les grands principes ; un site réactionnaire, longtemps tenu à l’écart du cercle de la respectabilité, va chercher dans l’histoire de la ville ce que l’autorité prétend ne pas trouver.

Il serait injuste de reprocher à Luc Ferry ou à Jean-Éric Schoettl de défendre aujourd’hui une liberté qu’ils estiment menacée.

 On ne saurait refuser un renfort au seul motif qu’il arrive après la bataille.

 Il reste permis de sourire devant cette conversion tardive.

 La liberté d’expression n’est pas un privilège de caste que l’on réclame lorsque le gendarme frappe à sa propre porte.

 Elle ne vaut que si l’on consent à l’accorder aux opinions que l’on tient pour fausses, grossières, inconvenantes ou même détestables.

Carl Schmitt avait observé que le libéralisme espère souvent neutraliser le politique en le remplaçant par la discussion, la technique et la règle impersonnelle.

 L’Arcom nous offre une plaisante réfutation de cette espérance : derrière la procédure, il demeure toujours une décision ; derrière la régulation, quelqu’un choisit ce qui peut être dit sans contradiction obligatoire. 

L’autorité prétend administrer une neutralité qu’elle définit elle-même, puis s’étonne d’être regardée comme un pouvoir politique.

Le train filait vers l’ouest et la lumière vespérale glissait sur les prés asséchés. 

Je refermai Le Figaro avec cette pensée peu charitable : les libéraux commencent peut-être à comprendre que les monstres administratifs n’éprouvent aucune gratitude envers ceux qui les ont nourris. 

Un jour vient toujours où la créature se retourne vers la main qui lui apportait sa pitance. 

 

Alors seulement, dans le compartiment confortable de la bourgeoisie satisfaite, on entend crier au scandale et réclamer que l’on arrête la machine.

 

Par Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me

 


 
 ET AUSSI
 

Après le lecteur, l’homme qui interroge la machine : sommes-nous en train de changer de manière de penser ?

À la terrasse du café des Brisants, à la pointe de Léchiagat, le port s’offrait ce matin-là dans cette lumière d’août qui donne aux choses les plus prosaïques un air de villégiature. 

Devant moi, l’élévateur à bateaux dressait sa charpente au-dessus des quais ; un peu plus loin reposait la vedette des sauveteurs en mer, prompte à appareiller lorsqu’un plaisancier présomptueux découvre que l’océan n’a jamais lu les règlements de sécurité

. Des goélands tournoyaient au-dessus du chenal et, de temps à autre, un bateau entrait ou sortait du port avec cette lenteur cérémonieuse qu’ont les navires lorsqu’on les regarde depuis une terrasse, une tasse de café à la main.

À la table voisine était assise une jeune fille qui présentait une particularité désormais assez remarquable pour attirer mon attention : elle lisait un livre.

 Je n’aurais su dire lequel.

 

 Peut-être une de ces romances sentimentales que les jeunes femmes achètent aujourd’hui par charretées ; peut-être un classique imposé par quelque professeur demeuré fidèle aux anciennes disciplines ; peut-être encore un de ces romans que l’on dévore à quinze ans, que l’on ne rouvrira jamais et dont pourtant une scène, un personnage, parfois une seule phrase, nous accompagnera jusqu’à la vieillesse. 

Elle tournait les pages tranquillement, indifférente aux sollicitations du monde.

À quelques mètres de là, une famille achevait un petit déjeuner tardif.

 Les parents parlaient entre eux tandis que leurs deux adolescents, chacun penché sur son téléphone, ne regardaient ni les mouettes, ni les bateaux, ni même leurs parents.

 Ils faisaient glisser le pouce sur leurs écrans avec cette application mécanique que nous connaissons tous désormais, puisque nous la pratiquons nous-mêmes vingt fois par jour sans plus nous en apercevoir. 

Je songeai que l’on aurait pu placer entre ces trois jeunes gens une cloison invisible : d’un côté une adolescente seule avec un livre, de l’autre deux adolescents seuls avec le monde entier.

 

Le hasard, qui possède parfois le sens de la mise en scène, fit apparaître au même instant sur ma tablette un long article du Times de Londres. 

Nous étions ce samedi 15 août, fête de l’Assomption, journée au cours de laquelle les générations précédentes auraient davantage songé à la Vierge qu’à TikTok. 

James Marriott y annonçait, sous un titre peu réjouissant, que « la mort de la lecture » plaçait le monde dans une situation périlleuse. 

Son propos allait beaucoup plus loin que la traditionnelle lamentation du lettré déplorant que les jeunes gens ne lisent plus. Selon lui, la disparition de la lecture menace jusqu’à la démocratie elle-même.

Marriott accumule à cet égard des chiffres assez impressionnants. 

Dans les pays développés, la maîtrise de la lecture stagne ou recule ; aux États-Unis, la proportion de personnes consacrant une partie d’une journée ordinaire à lire aurait diminué de 40 % entre 2003 et 2023 ; en Grande-Bretagne, plus d’un tiers des adultes interrogés se décrivent comme d’anciens lecteurs ayant abandonné l’habitude ; chez les enfants, les taux de lecture atteindraient leurs plus bas niveaux depuis que l’on dispose de séries statistiques.

 L’édition résiste encore, soutenue par une minorité de grands lecteurs, tandis que les bibliothèques perdent lentement leurs visiteurs.

 

Le coupable est aisément désigné : ce petit rectangle noir que nous transportons tous dans notre poche. 

Le smartphone ne se contente pas de concurrencer le livre pendant les heures de loisir ; il est conçu pour retenir notre attention. 

Notifications, recommandations, défilement sans fin, messages, vidéos : tout concourt à briser cette continuité intérieure sans laquelle la lecture d’un ouvrage un peu exigeant devient pénible. 

Marriott cite même le romancier Howard Jacobson confessant que son aptitude à lire s’est trouvée ruinée par « ce maudit écran ». 

Voilà une plainte que beaucoup de lecteurs autrefois boulimiques pourraient reprendre à leur compte.

 

Une seconde révolution s’est ensuite accomplie presque subrepticement. Il y a encore quinze ans, le téléphone nous faisait certes quitter le livre, mais nous continuions largement à y lire des articles, des courriels, des pages d’information. 

TikTok, Instagram, YouTube et leurs innombrables cousins ont déplacé une partie considérable de cette consommation vers la vidéo courte. 

à où l’on suivait un raisonnement pendant quelques minutes, on absorbe maintenant une succession d’images dont certaines ne durent que quelques secondes.

 La culture alphabétique céderait ainsi la place à une culture visuelle, mobile, discontinue, émotionnelle.

C’est là que l’article devient véritablement intéressant. 

Marriott ne prétend pas seulement que nous lisons moins ; il soutient que le fait de lire nous avait façonnés d’une certaine manière. 

Le livre oblige à suivre un fil. Il contraint l’auteur à exposer sa pensée et le lecteur à la reconstruire. Une affirmation écrite demeure sous nos yeux : on peut revenir en arrière, vérifier une contradiction, relire une phrase, en comparer deux. 

La lecture longue développe l’inférence, l’abstraction, la capacité de rattacher une information nouvelle à celles que l’on possédait déjà. 

Elle fabrique, en somme, un certain type d’intelligence.

Jusque-là, il me paraît difficile de lui donner tort. Je serais même porté à aller plus loin que lui. 

Nous avons sous-estimé la profondeur de la mutation anthropologique provoquée par l’écran, parce qu’elle s’est produite sans révolution, sans manifeste et sans barricades.

 Aucun décret n’a aboli le livre. Personne n’a décidé que la concentration deviendrait pénible.

 Nous avons simplement découvert des instruments plus rapides, plus commodes, plus amusants, et nous les avons adoptés. Quelques années plus tard, nous nous apercevons que nous ne sommes déjà plus tout à fait les mêmes.

Le raisonnement de Marriott devient plus contestable lorsqu’il entreprend de faire de cette mutation une explication de la crise démocratique.

 Pour lui, alphabétisation et démocratie avanceraient presque du même pas. Tant que la connaissance demeurait monopole des clercs et des princes, le peuple était tenu à l’écart des affaires.

 L’imprimerie, puis l’alphabétisation de masse, les journaux, les pamphlets et les livres politiques ont permis aux gens ordinaires d’examiner les décisions des gouvernants et de prendre part aux grandes controverses.

 Rousseau, Thomas Paine, la presse populaire, l’extension du suffrage et jusqu’aux débats parlementaires reproduits intégralement dans les journaux appartiennent chez Marriott à une même histoire : celle de l’homme qui apprend à lire et devient citoyen.

L’histoire est séduisante. Elle est également un peu trop belle.

 La démocratie athénienne, pour commencer, s’est développée dans un monde qui ignorait l’alphabétisation de masse, le quotidien du matin et, cela va sans dire, Gutenberg.

 Les citoyens d’Athènes connaissaient l’écriture, certains lisaient beaucoup, d’autres peu ; la vie politique de la cité reposait cependant avant tout sur la parole, l’assemblée, la mémoire, la confrontation des hommes sur l’agora.

 Périclès n’avait besoin ni d’une tribune dans The Times ni d’un abonnement numérique pour s’adresser à ses concitoyens.

 

On pourrait même soutenir que la démocratie est née orale avant de devenir écrite. 

Ce n’est donc pas la lecture qui crée nécessairement la liberté politique ; elle en modifie les formes, elle élargit l’accès au savoir et elle permet certaines constructions intellectuelles qui seraient difficiles à transmettre autrement. 

La nuance est importante, parce qu’elle change complètement la question. 

Si une technologie peut transformer la démocratie sans la créer, une technologie nouvelle peut également transformer à son tour la démocratie sans nécessairement la tuer.

 

C’est précisément là que Marriott me semble céder à une inquiétude très particulière, celle des anciennes classes médiatrices.

 Il observe avec effroi que les réseaux sociaux favorisent les personnalités, les formules, les passions, les partis qualifiés de populistes et tout ce qui échappe au débat policé des institutions traditionnelles.

 Nigel Farage y réussit mieux que beaucoup de ses adversaires ; Donald Trump y règne avec une aisance dont ses contempteurs ne se remettent toujours pas. 

 

En Allemagne, l’AfD a doublé son résultat entre les élections fédérales de 2021 et celles de 2025, passant de 10,4 à 20,8 % des secondes voix et devenant la deuxième force du Bundestag.

Tout cela serait la conséquence d’un appauvrissement intellectuel : le citoyen qui ne lit plus devient la proie de l’émotion, des images fortes et des hommes providentiels.

 L’hypothèse mérite considération, et l’on aurait tort de nier la redoutable puissance des vidéos de quelques secondes pour simplifier jusqu’à l’absurde des questions compliquées.

 Une guerre, une crise migratoire, un problème monétaire ou une réforme fiscale ne tiennent guère dans trente secondes de musique martiale et de sous-titres rageurs.

Quelque chose me gêne pourtant dans cette démonstration. 

À mesure que l’on avance dans l’article, on comprend que le citoyen devient intellectuellement suspect au moment même où il cesse de voter comme les propriétaires des anciens moyens d’information auraient souhaité qu’il votât.

 Tant que l’imprimerie permettait au peuple d’échapper au roi et aux aristocrates, elle était libératrice.

 Lorsque l’écran permet au même peuple d’échapper au rédacteur en chef, au professeur, à l’éditorialiste et au commentateur autorisé, il devient soudain inquiétant.

Le vieux monde médiatique avait pourtant lui aussi ses filtres.

 Il décidait de ce qui constituait un événement, de la place qu’il fallait lui consacrer, du vocabulaire employé pour le décrire, des personnes autorisées à en parler et des opinions qui demeuraient présentables.

 Cela ne signifie nullement que les journaux fussent inutiles ou malhonnêtes. Ils accomplissaient un travail essentiel de vérification, de hiérarchisation et d’explication.

 Ils étaient également des intermédiaires, et tout intermédiaire exerce nécessairement un pouvoir sur ce qu’il transmet.

 

La révolution des réseaux sociaux a en partie détruit ce monopole. Un homme politique peut désormais parler directement à plusieurs millions d’électeurs sans solliciter l’autorisation d’un quotidien. 

Un témoin peut publier ce qu’il vient de voir avant qu’une rédaction ait décidé si son témoignage mérite d’exister.

 Une idée réputée infréquentable peut circuler sans attendre qu’un éditorialiste lui délivre un certificat de respectabilité.

 C’est un désordre considérable ; c’est également une désintermédiation considérable.

 

De là vient peut-être une partie de la peur que Marriott interprète comme une peur pour la démocratie.

 Les citoyens ne reçoivent plus nécessairement leur représentation du monde par les mêmes canaux que les élites politiques, universitaires ou journalistiques. 

Ils peuvent aller chercher ailleurs des informations sur l’immigration, l’identité, la criminalité, les guerres culturelles ou la démographie, comparer des récits contradictoires et aboutir à des conclusions fort éloignées de celles que produisait autrefois le consensus médiatique.

 Lorsqu’ils votent ensuite en conséquence, on accuse volontiers l’algorithme, la désinformation ou l’insuffisance de leur capacité de lecture.

 Il arrive certes que ces accusations soient fondées. Il arrive également que le peuple ait tout simplement cessé d’écouter ses anciens précepteurs.

 

La curieuse chose est d’ailleurs que Marriott annonce peut-être un peu vite la disparition de l’écrit. Jamais nous n’avons autant écrit. 

Le moindre adolescent produit chaque semaine une quantité de texte que ses arrière-grands-parents n’auraient probablement pas écrite en plusieurs mois. 

Messages, conversations instantanées, commentaires, courriels, légendes de photographies, publications : le mot écrit s’est introduit jusque dans les parties de notre existence qui relevaient autrefois exclusivement de la parole.

J’en vois tous les jours des exemples presque comiques. 

Deux personnes qui, il y a quarante ans, auraient poussé la porte des Brisants pour boire ensemble un verre de blanc et bavarder une heure peuvent aujourd’hui demeurer chacune chez soi et s’adresser pendant toute la soirée une interminable succession de messages.

 Elles écrivent au lieu de parler. On peut le regretter ; on ne saurait décrire cela comme la disparition du mot.

 L’écrit n’est pas mort, il s’est pulvérisé.

 Il a gagné en abondance ce qu’il perdait en profondeur.

 

Le véritable changement concerne moins la quantité de mots que la continuité de l’attention.

 Un roman exige que l’on accepte de demeurer longtemps dans l’univers d’un autre.

 Un essai nous oblige à suivre un raisonnement jusque dans ses détours.

 Le téléphone nous apprend au contraire qu’il existe toujours autre chose à voir à un mouvement de pouce. 

Lorsque survient l’ennui, il n’est plus nécessaire de le traverser ; il suffit de changer d’écran. 

Or l’ennui était parfois précisément la porte par laquelle commençait la réflexion.

Je serais pourtant mal placé pour transformer cette remarque en sermon. 

Chaque matin, je contemple chez moi une étagère qui s’allonge avec une régularité inquiétante.

 Elle contient les livres que j’ai achetés avec la ferme intention de les lire et que je n’ai toujours pas lus. 

J’en ouvre un, j’en parcours cinquante pages, une urgence apparaît sur l’ordinateur, un message arrive, une information me pousse à vérifier autre chose, et l’ouvrage rejoint bientôt ses compagnons dans ce purgatoire domestique réservé aux livres qui attendent leur lecteur.

 

Le phénomène possède chez moi une conséquence plus étrange encore. Il m’arrive, lorsque je m’installe deux heures avec un livre, d’éprouver le sentiment vaguement honteux de ne rien faire. L’écran, lui, ressemble au travail.

 On répond, on cherche, on produit, on classe, on écrit ; chaque minute paraît justifiée. 

Le livre possède désormais quelque chose de l’oisiveté aristocratique.

 Je ne me pardonne pleinement de lire qu’à la plage, parce que personne n’exige d’un homme étendu sur le sable qu’il soit productif.

 Au rythme de mes seules visites estivales au bord de l’eau, il me faudra néanmoins plusieurs vies pour venir à bout du linéaire qui m’attend.

Cette expérience personnelle me rend surtout méfiant envers les prophéties annonçant notre abrutissement général. 

J’ai certes moins lu certains livres que je ne l’aurais fait autrefois.

 Je n’ai pas pour autant cessé d’apprendre.

 L’outil nouveau m’a parfois ouvert des chemins intellectuels auxquels je n’aurais jamais songé.

Pendant mes longs trajets en voiture, par exemple, il m’arrive désormais de converser avec une intelligence artificielle. 

Non pas pour lui demander la météo ou l’adresse d’une station-service, mais pour l’interroger sur les sujets qui me traversent l’esprit.

 J’ai ainsi passé des heures passionnantes à discuter de la naissance des langues humaines, de la manière dont elles se séparent, s’éloignent, changent de sons, empruntent des mots, fabriquent des grammaires et conservent parfois dans une syllabe la trace d’un peuple disparu.

 

La chose est prodigieuse. 

Je pose une question, la réponse en fait naître une autre ; je demande un exemple ; je conteste ; je reviens sur un point que je n’ai pas compris. 

Je dispose à côté de moi d’un précepteur infatigable, disponible à toute heure, dépourvu de cette légère irritation que provoque chez les savants de chair et d’os l’élève qui demande pour la troisième fois la même explication.

En une heure de route, je peux explorer un problème intellectuel dont j’aurais autrefois ignoré jusqu’à l’existence.

Je n’en suis pas resté là. Fidèle à mes vieilles superstitions de lecteur, j’ai acheté un livre consacré aux origines du langage. 

J’en ai lu la moitié avec grand intérêt. 

Il repose actuellement sur ma table de nuit, où il attend que je lui consacre la seconde moitié avec la patience accablante qui caractérise les livres : contrairement aux écrans, ils ne sonnent pas pour rappeler leur existence.

C’est cette révolution-là que Marriott aperçoit à peine, parce qu’il regarde encore le smartphone comme si celui-ci constituait l’aboutissement de notre mutation. 

 

Le téléphone n’est probablement qu’une étape.

 Dans quelques années, nous ne considérerons plus vraiment l’objet que nous portons sur nous comme un téléphone.

 Il sera l’oreille et la bouche d’une intelligence artificielle permanente, notre secrétaire, notre traducteur, notre archiviste, notre bibliothécaire, notre conseiller et parfois notre confident.

Nous ne lui demanderons plus seulement de trouver une information. Nous lui demanderons de nous l’expliquer.

 Nous ne chercherons plus comment joindre quelqu’un : nous dirons simplement « appelle Pierre » et elle s’en chargera.

 Nous ne rédigerons plus nécessairement un courrier : nous expliquerons ce que nous voulons dire et elle l’écrira. 

Nous ne parcourrons peut-être plus dix articles contradictoires sur un événement : nous demanderons ce qui s’est passé, quels sont les arguments des uns et des autres, quelles informations sont certaines et lesquelles demeurent controversées.

 

Le téléphone était une fenêtre ouverte sur le monde.

 L’intelligence artificielle en deviendra le portier.

Voilà qui me paraît beaucoup plus considérable que la seule disparition de la lecture. 

Car un portier décide aussi quelle porte ouvrir.

 L’intelligence artificielle peut être le plus admirable précepteur que l’humanité ait jamais inventé ; elle peut également devenir son directeur de conscience. 

L’expression a quelque chose d’ancien qui me plaît : autrefois, le directeur de conscience était ce prêtre auquel on confiait ses hésitations, ses scrupules et parfois ses décisions.

 Demain, des centaines de millions d’hommes demanderont peut-être à une machine ce qu’ils doivent penser d’un conflit, d’une personne, d’une maladie, d’un candidat ou d’une affaire de famille.

 

Ce pouvoir sera d’autant plus grand qu’il ne prendra pas nécessairement la forme brutale de l’interdiction.

 Nous faisons peu confiance au censeur ; nous faisons volontiers confiance à celui qui nous aide.

 L’outil nous connaîtra, se souviendra de nos questions précédentes, adaptera ses explications à notre niveau de connaissance, connaîtra peut-être nos goûts, notre travail, nos habitudes et nos projets. 

Jamais aucun quotidien, aucun professeur, aucun confesseur ni aucun ministre de l’Instruction publique n’aura possédé une place aussi familière dans l’existence intellectuelle de chaque homme.

Ce constat ne m’inspire ni enthousiasme béat ni terreur particulière.

 Toute grande technologie de la connaissance commence par bouleverser les anciennes hiérarchies avant d’en créer de nouvelles. Gutenberg n’a pas simplement permis d’imprimer davantage de livres.

 Il a transformé les rapports avec la religion, l’autorité, les langues, la science, la mémoire et la politique.

 L’homme européen qui pouvait posséder sa Bible, son pamphlet ou son traité n’était déjà plus exactement celui qui devait entendre un texte lu par un autre.

Nous sommes peut-être devant une mutation de même ampleur.

Après l’homme qui écoutait celui qui savait, vint l’homme qui lisait.

 Après l’homme qui lisait vint celui qui cherchait sur Google.

 Voici maintenant celui qui interroge et attend une réponse formulée spécialement pour lui.

 Il ne consulte plus seulement une bibliothèque ; il converse avec elle.

 

J’ai repensé alors, en regardant la jeune fille tourner tranquillement les pages de son livre, à une photographie aperçue voici quelques jours.

 On y voyait une collection presque complète de l’Encyclopædia Universalis abandonnée dans une benne à ordures. 

Une vingtaine ou une trentaine de gros volumes reliés, avec cette gravité professorale qui, dans ma jeunesse, transformait un pan de bibliothèque bourgeoise en annexe domestique de la Sorbonne. 

J’en éprouvai d’abord une petite douleur, celle que provoquent les objets qui ont survécu à leur utilité.

 

À la réflexion, ce n’était pourtant pas le savoir que l’on jetait aux ordures. 

C’était son mobilier.

 Il fut un temps où, pour apprendre qui régnait sur la Bactriane, comprendre la photosynthèse ou se renseigner sur la querelle des universaux, il fallait se lever, chercher la bonne lettre, tirer un volume pesant de son rayon et parcourir plusieurs colonnes imprimées en caractères minuscules.

 Nous conservions plusieurs dizaines de kilos de papier dans nos maisons afin d’avoir à portée de main une parcelle raisonnable du savoir humain.

Qui ferait encore cela aujourd’hui ? 

Je n’encombrerais certainement pas ma maison d’une encyclopédie de trente volumes, et je doute que la jeune fille de la table voisine le fasse un jour. 

Elle aura accès à mille fois davantage d’informations que n’en contenait l’Universalis.

 La difficulté ne sera plus de trouver le renseignement, mais de savoir comment le choisir, le vérifier, le mettre en perspective et, bientôt, de décider jusqu’à quel point nous accepterons qu’une intelligence extérieure accomplisse ces opérations à notre place.

 

Je regardai de nouveau les trois adolescents.

 La jeune fille lisait toujours.

 Les deux garçons continuaient à faire courir leurs doigts sur leurs écrans. 

Derrière eux, une mouette traversa le chenal au-dessus de la vedette des sauveteurs tandis qu’un bateau de pêche gagnait lentement le port. 

J’ignore lequel des trois appartenait davantage au monde qui vient.

 Peut-être aucun. Peut-être tous.

 

Dans la benne, l’Encyclopædia Universalis attendait le camion des ordures.

 Elle ne m’apparut plus comme le cadavre du savoir, mais comme la dépouille d’une ancienne manière d’y accéder.

 Une page se tourne, assurément.

 Pour la première fois depuis Gutenberg, cependant, nous ne savons pas très bien qui tiendra le livre suivant, ni même s’il y aura encore un livre à tenir.

 

Par Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
balbino.katz@pm.me



 

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