mercredi 10 juin 2026

DANS L' AFFAIRE NOAHM QUENTIN ! LA CHRONIQUE DE BALBINO KATZ " VENTS ET MARÉES " !

 REVUE DE PRESSE !

Mort de Noahm à Metz : la minute de silence, 

oui — la vérité sur ses assassins, non ?

Au café du port, ce matin-là, la mer avait cette couleur d’étain que prennent les eaux bretonnes quand le ciel se cherche encore.

 Les goélands criaient derrière la vitre, le café fumait dans sa tasse épaisse, et la vedette des sauveteurs en mer demeurait immobile, comme un avertissement tranquille au milieu du décor.

 J’avais ouvert Libération, ce qui m’arrive plus souvent que mes amis ne l’imaginent. 

Il entre dans cette habitude une part de curiosité, une part d’hygiène politique, et peut-être aussi ce désir légèrement masochiste de lire ce que dit l’ennemi afin de ne jamais oublier les raisons pour lesquelles il demeure l’ennemi.

Je tombai sur une tribune de Julia Torlet, présidente de SOS Homophobie, adressée à Yaël Braun-Pivet, présidente de l’Assemblée nationale.

 Elle demandait qu’une minute de silence fût observée au Palais-Bourbon en mémoire de Noahm, dix-neuf ans, mort le 2 juin à Metz après avoir été frappé à la tête, dans une agression dont ses proches disent qu’elle fut accompagnée d’insultes homophobes.

 Il n’y a pas à biaiser devant une telle mort.

 Dix-neuf ans, c’est l’âge où l’on ne devrait pas encore connaître le poids définitif des choses.

 Dans une Europe vieillissante, avare d’enfants et prodigue en vieillards, chaque jeune mort compte double. Il n’emporte pas seulement une vie, il coupe une possibilité de monde.

 

La tribune est habile, émue, parfois digne.

 Elle rappelle que l’Assemblée avait déjà observé, le 17 février, une minute de silence après la mort de Quentin Deranque, vingt-trois ans, militant nationaliste mort à Lyon après une attaque survenue dans le contexte d’affrontements politiques où des militants antifascistes ont donné la mort. 

Julia Torlet demande donc l’égalité du deuil républicain. 

Si l’Assemblée s’est tue pour Quentin, pourquoi ne se tairait-elle pas pour Noahm ?

 La question, en apparence, est simple.

 Elle touche à ce vieux cérémonial français où la République, qui ne croit plus guère à Dieu, tente encore de donner une forme liturgique à ses émotions publiques.

Je pourrais m’arrêter là, saluer la requête, condamner la violence, plaindre la famille, puis refermer le journal. Ce serait propre, convenable, sans danger. Seulement le texte, en prétendant nommer la haine, révèle surtout ce qu’il refuse de nommer.

Dans l’affaire Deranque, tout fut disséqué.

 La biographie de la victime, son milieu politique, les images, les affiliations, les groupes, les antécédents, les responsabilités supposées, les proximités militantes, jusqu’aux embarras d’un député de La France insoumise dont un collaborateur fut interpellé car chef de meute. 

La presse pesa chaque appartenance comme un apothicaire pèse ses poudres. 

On voulut savoir qui était Quentin, d’où il venait, avec qui il marchait, pourquoi il était là, ce que signifiait sa mort dans le grand théâtre de la guerre civile froide. 

Rien ne fut laissé dans la pénombre. 

Sa mort devint une carte d’état-major.

 

Dans l’affaire Noahm, la lumière change soudain de direction.

 Julia Torlet parle d’insultes homophobes, de violence contre une expression de genre jugée trop féminine, de société patriarcale, de peur chevillée au corps. 

Elle parle de tout cela avec des mots rodés. 

Toutefois elle ne donne pas les mots exacts que les témoins disent avoir entendus. 

Elle ne s’attarde pas sur ceux qui les auraient proférés. 

Elle ne cherche pas l’arrière-pays moral d’où sort cette haine. 

Elle ne demande pas quel monde intérieur permet à un homme de voir dans un jeune garçon maquillé, trop doux, trop visible ou trop libre, non un passant, non un compatriote, non une âme, mais une souillure à châtier.

Le mot « patriarcat » vient alors comme un grand drap jeté sur la scène. 

Il recouvre tout, donc il n’explique rien. 

Le patriarcat a cet avantage commode de n’avoir ni visage, ni casier judiciaire, ni accent, ni quartier, ni cité, ni religion, ni bande, ni histoire particulière.

 Il permet de transformer deux hommes qui frappent en une abstraction sociale qui accuse tout le monde. 

Le meurtre devient le produit diffus d’une société indistincte.

 Chacun reçoit sa petite éclaboussure de culpabilité. 

 

Les Français, les pères, les garçons, les hommes, les hétérosexuels, les vieux restes de l’ordre ancien, tous sont invités à baisser la tête devant une faute générale, pendant que les responsabilités concrètes demeurent à l’abri.

La justice, pour sa part, doit travailler. 

Elle doit établir les faits, qualifier les gestes, entendre les témoins, mesurer ce qui relève de l’ivresse, de la bagarre, de la haine, de l’intention homicide. 

Nul homme sérieux ne demande qu’un éditorial remplace une instruction.

 Il reste que le rôle d’une association prétendant combattre l’homophobie n’est pas seulement d’invoquer une catégorie commode.

 Il est aussi d’observer les lieux où cette homophobie s’enracine, les mots par lesquels elle se transmet, les virilités de bande qui la nourrissent, les morales religieuses ou tribales qui peuvent la durcir, les lâchetés politiques qui lui ménagent des refuges.

 

C’est ici que le texte de Julia Torlet devient révélateur.

 Elle sait dire « société patriarcale ». Elle sait dire « codes genrés ».

 Elle sait dire « citoyenneté de seconde zone ». Elle sait dire « LGBTIphobies ».

 Ce vocabulaire est celui des bureaux, des formations, des subventions, des rapports annuels, des ministères et des campus. Il possède sa musique propre, son encens laïque, sa manière d’abolir la chair des événements dans une brume conceptuelle. 

En revanche, dès qu’il faudrait désigner certaines haines moins présentables pour la gauche, certaines homophobies qui ne viennent pas du vieux curé de campagne ni du bourgeois versaillais, mais de la rue, du clan, du machisme importé ou mimé, de la religion devenue police des corps, alors le langage se fait timide.

La France officielle adore les grands mots lorsqu’ils ne coûtent rien. 

Elle combat l’homophobie en général, comme elle combat l’antisémitisme en général, les violences en général, la haine en général.

 Le général est son refuge. Le particulier l’effraie.

 Dès que le réel s’approche avec son visage ingrat, elle détourne les yeux. 

On condamne l’acte, on refuse d’interroger le milieu.

 On pleure la victime, on évite de nommer la religion qui apprend à ses fidèles qu’un homosexuel est un pécheur, un déchet, une provocation vivante.

 On allume des bougies, on évite la lampe.

Il y a, dans le monde contemporain, plusieurs homophobies. 

Celle du vieux préjugé familial, celle du vestiaire sportif, celle de la plaisanterie de chambrée, celle de la brutalité imbécile.

 Il y a aussi l’homophobie théologico-politique, autrement plus dure, qui ne voit pas seulement dans l’homosexuel une bizarrerie, mais une offense à l’ordre sacré. 

En Iran, l’homosexualité peut conduire à la mort lnte par pendaison. A Gaza, on les jette dans le vide du haut d’un immeuble.

 Dans les territoires soumis à l’islam, dans les imaginaires djihadistes, l’homme homosexuel n’est pas un citoyen fragile à protéger, il est une tache à effacer.

 Il serait étrange que ces représentations, venues dans les valises de nos remplaceurs n’eussent aucun écho dans nos villes, nos quartiers, nos bandes, nos insultes et nos nuits.

Dire cela n’est pas confondre tous les croyants, ni condamner des populations entières, ni transformer une enquête en procès de civilisation.

 C’est simplement refuser la sottise volontaire. 

Les idées circulent. Les haines circulent.

 Les modèles de virilité circulent. Les interdits religieux circulent. 

Les manières de mépriser les faibles, les femmes, les homosexuels ou les hommes jugés trop féminins circulent aussi sûrement que les marchandises et les images.

 La gauche, qui croit volontiers à la circulation des dominations quand il s’agit de l’Occident, devient soudain naïve lorsque cette domination vient d’ailleurs.

 

Julia Torlet écrit que Noahm a été tué parce que ses agresseurs auraient jugé son expression sexuelle trop féminine. 

Cette phrase devrait ouvrir un abîme. 

Elle devrait conduire à demander qui, aujourd’hui, dans la France de 2026, ne supporte pas qu’un jeune homme paraisse féminin.

 Qui surveille ainsi les corps ? 

Qui punit ainsi l’apparence ? 

Qui transforme une démarche, un maquillage, une voix, une fragilité visible en motif de chasse ?

 

 La réponse ne tient pas dans un seul mot.

 Elle n’est ni simple ni confortable. 

Elle oblige à regarder les tribunes de football, les cités, les réseaux sociaux, les familles, les religions, les bandes masculines, la pornographie de la violence, le culte de l’humiliation.

 Elle oblige aussi à comprendre que toutes les haines ne viennent pas du même lieu.

Le texte préfère ne pas s’y risquer. Il réclame une minute de silence, ce qui est honorable, puis il fait de ce silence un instrument de sommation.

 L’Assemblée devrait se taire pour reconnaître que des personnes LGBTI vivent sous la menace. 

Soit. 

Pourtant, une minute de silence ne suffit pas si elle sert à éviter une minute de vérité. Le silence peut honorer les morts. 

Il peut aussi ensevelir les causes de leur mort. Toute la question est là.

Je connais l’objection. 

On dira qu’il est indécent de discuter ainsi devant un cadavre encore chaud. 

Je réponds qu’il est plus indécent encore de se servir d’un mort pour faire avancer une cause en refusant de regarder ce que sa mort nous apprend. Le deuil ne dispense pas de la pensée. 

Les Grecs le savaient, qui faisaient parler les morts afin que les vivants comprennent la faute.

 Notre époque, elle, préfère les communiqués, les rubans, les hashtags et les minutes solennelles. Elle sait pleurer. Elle ne sait plus discerner.

Il y a quelque chose de presque pascalien dans cette affaire.

 L’homme moderne prétend tout voir, tout archiver, tout publier.

 Il vit entouré de caméras, de messages, de captures d’écran, de témoignages.

 Pourtant il devient aveugle dès que le visible contredit son catéchisme. 

Dans l’affaire Deranque, l’identité politique des agresseurs supposés avait une importance capitale parce qu’elle mettait en cause l’extrême gauche. 

Dans l’affaire Noahm, l’identité sociale, culturelle ou morale des agresseurs ne devrait plus compter, parce qu’elle risquerait peut-être de mettre en cause un autre pan du réel. 

Voilà la dissymétrie. Elle est obscène.

Il ne s’agit pas de refuser l’hommage à Noahm. 

Au contraire. Il faut que sa mort soit regardée.

 Il faut que son nom ne disparaisse pas dans la rubrique des faits divers. Il faut que les jeunes hommes homosexuels sachent que leur vie compte. 

Il faut que la justice dise si l’insulte homophobe fut circonstance ou moteur. Il faut que les familles comprennent que l’on ne tue pas impunément un garçon parce qu’il ne ressemble pas assez à l’idée que des mâles au QI de 80 se font de la masculinité.

Il faut aussi que les associations cessent de mentir par omission. 

À force de dissoudre les violences dans des catégories abstraites, elles protègent moins les victimes qu’elles ne protègent leur propre vision du monde.

 Elles préfèrent une homophobie sans adresse, parce qu’une homophobie avec adresse les obligerait à rompre des alliances, à perdre des indulgences, à fâcher des clientèles, à reconnaître que certaines minorités, en passe de devenir des majorités, peuvent en persécuter d’autres. 

Or tout l’édifice progressiste repose sur l’idée inverse : l’oppresseur vient toujours du même côté, la victime aussi.

 Dès qu’un événement brouille cette cartographie, il faut le recouvrir d’un mot vague.

Cette lâcheté aura un prix.

 Les morts ne se vengent pas, dit-on. Je n’en crois rien. 

Ils reviennent sous forme de questions. Ils frappent à la porte des vivants, non pour obtenir des fleurs, mais pour exiger que l’on nomme ce qui les a conduits au tombeau.

 Noahm, Quentin, et tant d’autres jeunes morts de notre temps, ne demandent pas seulement des hommages concurrents. 

Ils demandent que l’on sorte de la comédie des indignations sélectives. Ils demandent que l’on cesse de peser la valeur d’un cadavre selon l’usage politique que l’on peut en tirer.

Je refermai Libération tandis que le café refroidissait. 

 

Dehors, le port reprenait son petit tumulte, les pas sur le quai, les caisses, les voix, le claquement des aussières. 

La Bretagne enseigne au moins une chose : lorsqu’un marin tombe à la mer, on ne commence pas par accuser l’océan en général. 

On regarde le vent, la houle, la manœuvre, le cordage, la faute, le courant. 

On cherche la cause précise, parce que la prochaine vie en dépend.

 Il en va de même pour les morts de nos villes. Les pleurer sans nommer ce qui les a tués, c’est préparer d’autres deuils.

La minute de silence pour Noahm serait juste si elle n’était pas une minute d’oubli. 

Qu’elle ait lieu, donc. Que l’Assemblée se lève. 

Que les députés baissent la tête. Que le pays entende le nom de ce garçon.

 Ensuite, que l’on parle. 

Que l’on parle vraiment. 

Non de l’homophobie comme nuage, non du patriarcat comme brouillard, non de la haine comme météorologie morale, mais des hommes, des mots, des croyances, des bandes, des lâchetés et des complicités qui rendent possible qu’un jeune homme de dix-neuf ans meure sous les coups pendant que d’autres, déjà, préparent le communiqué.

 

Par Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me.

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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