lundi 22 juin 2026

ANGLETERRE : DÉMISSION DU 1er MINISTRE ! ET SI L' ANGLETERRE ÉTAIT GOUVERNÉE PAR ANDY BURNHAM ...........

 TRIBUNE LIBRE !

De la messe clandestine à Downing Street : et si l’Angleterre était gouvernée par Andy Burnham, 

un catholique ?

J’ai toujours éprouvé pour le catholicisme anglais une curiosité particulière, presque une tendresse d’antiquaire devant un meuble sauvé d’un incendie. 

Il y a là une religion survivante, non triomphante, non installée, non décorative, longtemps cachée dans les combles de l’histoire britannique. 

Dans ce pays devenu protestant par la volonté dynastique d’Henri VIII, dans ce royaume où la rupture avec Rome fut d’abord l’affaire d’un roi pressé d’avoir un fils, la fidélité catholique prit bientôt la forme d’une conspiration domestique : messes clandestines, prêtres dissimulés, familles récusantes, chapelles secrètes, noms murmurés, fidélités payées de la prison, de la torture ou du gibet.

 

Le catholicisme anglais n’est pas seulement une confession. 

C’est une mémoire souterraine.

On songe, en le considérant, au catholicisme japonais, à ces chrétiens cachés qui traversèrent les siècles en transmettant des prières déformées, des gestes, des fragments, une fidélité plus forte que les institutions visibles. 

En Angleterre, la clandestinité fut moins exotique, plus proche, plus domestique : un prêtre dans une cache ménagée derrière un lambris, une messe dans une chambre haute, un missel enveloppé, un enfant averti de ne pas parler.

 Le conformisme anglais, si puissant, si policé, si sûr de son bon droit, trouva pourtant ses failles. Toute société trop sûre d’elle-même engendre des passages secrets.

C’est pourquoi l’hypothèse de voir un catholique accéder vraiment au 10 Downing Street, non un catholique de baptême devenu autre chose, non un converti tardif quittant le pouvoir pour Rome, mais un homme façonné dès l’enfance par une sociabilité catholique anglaise, mérite mieux qu’un commentaire de circonstance. 

 

L’article que Patrick Maguire a consacré dans The Times à Andy Burnham est précieux parce qu’il ne réduit pas le sujet à une étiquette religieuse. Il montre une matrice. Il raconte un monde.

Burnham, ancien enfant de chœur, fils d’une mère issue d’un fonds irlandais, grandi dans ce nord-ouest anglais où le catholicisme, le Labour et le rugby league ont longtemps formé une sorte de trinité sociale, n’est pas un catholique d’apparat.
 Il n’est pas non plus, semble-t-il, un catholique de doctrine, de chapelet serré, de scolastique soigneusement relue au coin du feu.
 Il appartient plutôt à cette variété anglaise, ouvrière, sociale, parfois sentimentale, où la foi devient manière d’habiter un quartier, de regarder les pauvres, de se tenir du côté des humiliés, de lier l’autel à la rue sans toujours passer par la bibliothèque théologique.

Le détail le plus saisissant de l’article du Times n’est pas politique. Il est reliquaire. 

À Ashton-in-Makerfield, dans l’église Saint-Oswald et Saint-Edmund Arrowsmith, est conservée la main droite, noircie et desséchée, de saint Edmund Arrowsmith, jésuite pendu, éviscéré et écartelé en 1628 pour avoir administré les sacrements à des catholiques persécutés. 

Voilà l’Angleterre que l’on oublie derrière les cottages, les romans victoriens et les débats parlementaires. 

Une Angleterre où l’on mourait pour avoir dit la messe. 

Une Angleterre où un prêtre finissait mutilé devant une foule avide. 

Une Angleterre où, des siècles plus tard, des écoles catholiques financées par l’État porteraient le nom de ceux que l’État avait tués.

 

L’histoire a parfois de ces revanches silencieuses.

Je me souviens avoir lu très jeune les mémoires du cardinal Wiseman par le chanoine Ward. Puis Newman vint, naturellement. 

Comment échapper à l’Apologia pro vita sua, ce livre que tout homme intéressé par le christianisme devrait lire, non pour y chercher seulement une confession, mais pour y voir une intelligence aux prises avec sa propre loyauté ? 

Newman incarne ce moment où l’anglicanisme savant, liturgique, patristique, découvrant en lui-même une nostalgie de Rome, se retourne vers ce qu’il croyait avoir dépassé. 

Il n’est pas un romantique de sacristie. Il est un esprit qui comprend que la continuité de la doctrine chrétienne ne se décrète pas contre l’histoire de l’Église.

Le XIXe siècle anglais fut ainsi un étrange printemps romain. L’émancipation catholique de 1829 libéra juridiquement un monde longtemps empêché.

 Le mouvement d’Oxford, à partir de 1833, fissura l’assurance protestante de l’Église établie. 

La conversion de Newman en 1845 fit l’effet d’un coup de tonnerre intellectuel.

 La restauration de la hiérarchie catholique en 1850, avec Nicholas Wiseman comme premier archevêque de Westminster, rendit à l’Église romaine une visibilité institutionnelle que l’Angleterre protestante supporta fort mal. 

Henry Edward Manning, converti à son tour, donna à ce catholicisme une vigueur sociale et ultramontaine qui pesa sur Londres bien au-delà des cercles dévots.

J’ai toujours été frappé par ce fait : le catholicisme anglais moderne a converti des élites.

 Écrivains, universitaires, artistes, hommes politiques, esprits difficiles, consciences inquiètes, tout un monde a succombé à l’attraction intellectuelle de Rome.

 Newman, Manning, Faber, puis Chesterton, Belloc, Evelyn Waugh, Graham Greene, Muriel Spark, Tolkien dans un autre registre, sans oublier ces prêtres anglicans qui, devant les inventions doctrinales ou disciplinaires de leur Église, franchirent le Tibre comme on traverse un pont sous l’orage.

 Le catholicisme n’a pas seulement survécu en Angleterre par les pauvres Irlandais. Il a aussi séduit ceux qui cherchaient une forme, une continuité, une autorité, un ordre spirituel.

C’est là que l’on comprend mieux Burnham, ou du moins le Burnham que Patrick Maguire décrit. 

Son catholicisme n’est pas celui des conversions intellectuelles de l’âge victorien, encore moins celui des néoconservateurs américains portant leur doctrine comme une armure.

 Il vient d’un catholicisme populaire du Lancashire et du Merseyside, nourri d’écoles, de clubs, de paroisses, de mères irlandaises, de prêtres sociaux, de solidarité ouvrière et de souvenirs de mineurs. 

Le Times insiste sur l’influence de Derek Worlock, archevêque de Liverpool, dont les sermons enregistrés circulaient dans les petites paroisses.

 Worlock voyait dans le sort du voisin, sa maison, son travail, sa liberté, sa pauvreté, un champ politique inséparable de la charité chrétienne.

Ce catholicisme-là parle directement au Labour. Burnham lui-même a pu dire que ce qu’il lisait dans le catéchisme trouvait, sur terre, une forme d’accomplissement dans le Parti travailliste. 

La formule fera sourire ceux qui savent ce que le Labour est devenu dans les salons londoniens, mélange de technocratie morale, de communautarisme et de manie réglementaire. 

Elle n’est pourtant pas absurde historiquement. 

Dans certaines régions anglaises, la politique travailliste ne fut pas d’abord marxiste. 

Elle fut ouvrière, paroissiale, méthodiste, non-conformiste, catholique irlandaise, nourrie de chapelles, de clubs, de mines, de terrasses, de familles nombreuses et de solidarité de voisinage.

La gauche européenne a presque entièrement perdu cette profondeur. 

Elle a remplacé le pauvre par le migrant, l’ouvrier par la minorité, la paroisse par l’association subventionnée, la charité par le droit opposable, la solidarité organique par le lexique administratif de l’inclusion.

 Burnham, s’il devait accéder un jour au pouvoir, porterait peut-être quelque chose de ce monde ancien, même s’il en a déjà accepté beaucoup de déformations modernes.

 Il n’est pas, à l’évidence, un homme de restauration doctrinale. 

Sur les questions de mœurs, il appartient largement à son époque.

 Son catholicisme est social, paroissial, presque civique. Ce n’est pas rien. Ce n’est pas tout.

Il y a pourtant, dans l’histoire du catholicisme anglais, une leçon plus exigeante que la simple compassion sociale.

 Wiseman l’avait magnifiquement exprimée après la restauration de la hiérarchie catholique. 

Aux Anglicans inquiets, il ne disait pas : rendez-moi vos cathédrales, vos titres, vos palais, vos prébendes. 

Il écrivait, en substance, qu’il paierait son droit d’entrée à Westminster Abbey comme n’importe quel sujet loyal, qu’il suivrait docilement le bedeau, qu’il écouterait sans protester les explications sur les monuments et les curiosités. 

Ce n’était pas l’abbaye, avec ses trésors, qui l’intéressait.

Ce qu’il convoitait, disait-il, était l’autre Westminster : les ruelles, les cours, les taudis, les labyrinthes de misère, d’ignorance, de maladie, de vice, de saleté, de fièvre et de choléra, où vivait une population immense, souvent catholique au moins de nom.

 Là était son diocèse véritable. 

Là étaient les brebis à soigner. 

Là devait s’accomplir l’œuvre d’un évêque : consoler, convertir, préserver. 

La phrase est admirable parce qu’elle dit le contraire d’une politique de puissance. 

Elle ne revendique pas les pierres glorieuses. 

Elle revendique les âmes abandonnées.

Un catholicisme anglais redevenu politique devrait méditer cette leçon.

 La véritable force de l’Église ne consiste pas à remplacer l’Église anglicane dans ses fauteuils, ni à entrer enfin dans Downing Street par la porte de service du Parti travailliste. 

Elle consiste à voir ce que le pouvoir ne voit plus, à aimer ce que l’administration méprise, à parler là où les convenances ordonnent de se taire.

Or c’est précisément ici que le bât blesse.

Sur la question migratoire, l’Église catholique, en Angleterre comme ailleurs en Europe, n’a presque rien à dire qui réponde à l’angoisse profonde des peuples.

 Elle répète, avec une constance désolante, le discours convenu de l’accueil, de l’ouverture, de la fraternité sans frontières, de l’homme abstrait à secourir, sans regarder assez les effets concrets de la submersion migratoire sur les quartiers populaires, les femmes, les écoles, les loyautés nationales, la paix civile et parfois même la sécurité physique des fidèles. 

Elle invoque le migrant en général, rarement l’Anglais concret qui voit son monde se dissoudre.

C’est une faute spirituelle autant que politique. La charité n’abolit pas la prudence. 

Le devoir envers l’étranger ne supprime pas le devoir envers les siens.

 L’Évangile ne commande pas à un peuple de se laisser remplacer, intimider ou égorger au nom de l’hospitalité. 

Le Bon Samaritain secourt un blessé sur la route ; il ne signe pas un programme de désarmement moral des nations européennes. 

Une Église qui ne sait plus distinguer l’accueil d’une personne en détresse et la transformation démographique d’un pays se condamne à parler une langue que le peuple n’entend plus.

C’est le paradoxe d’un possible premier ministre catholique anglais.

 Sa foi sociale peut lui donner un sens de l’enracinement, de la communauté, du voisinage, de la pauvreté réelle, de ces rues que Wiseman voulait visiter plutôt que les palais. 

Cependant le catholicisme officiel qui l’environne demeure prisonnier d’une pastorale migratoire qui épouse presque toutes les erreurs du progressisme. 

Sur l’économie, il peut encore parler aux ouvriers. 

Sur l’immigration, il leur parle trop souvent comme un fonctionnaire d’ONG.

 

L’Angleterre catholique a connu la clandestinité, la fidélité, la patience, la pauvreté, le martyre, puis le retour institutionnel et la reconnaissance sociale. 

Elle a produit des saints, des cardinaux, des écrivains, des convertis d’une puissance intellectuelle rare. 

Elle a montré qu’une foi persécutée pouvait survivre au cœur même d’un pays qui se croyait définitivement débarrassé d’elle. 

Elle sait donc, mieux que d’autres, que les sociétés visibles ne disent jamais tout de la vie intérieure des nations.

 

Peut-être Andy Burnham, s’il devient un jour le premier véritable catholique façonné par sa foi à gouverner le Royaume-Uni, rappellera-t-il à la gauche britannique qu’un peuple n’est pas une addition de minorités, ni un territoire une salle d’attente humanitaire. 

Peut-être ne le fera-t-il pas.

 Peut-être son catholicisme restera-t-il une mémoire d’enfance, une couleur sociale, une tendresse pour les pauvres, un vieux parfum de paroisse et de vestiaire de rugby. 

Ce serait déjà plus que le vide managérial où s’enlise la plupart des gouvernants européens.

Je ne suis pas anglais, ni même chrétien. 

Je regarde cela depuis la Bretagne, avec mes fidélités latines, mon vieux goût des orthodoxies cachées.

 L’idée qu’un pays né, politiquement du moins, dans la sécession d’Henri VIII puisse être un jour gouverné par un enfant de l’Église romaine a quelque chose d’ironiquement providentiel. Rome a le temps.

 Elle a vu passer des rois, des schismes, des parlements, des supplices, des apostasies et des retours.

 Elle sait que les défaites les plus profondes ne sont pas toujours définitives.

 

Toutefois, pour mériter son retour, il ne suffit pas que le catholicisme anglais accède au pouvoir. 

Il lui faudrait retrouver la vérité complète de sa mission : consoler les pauvres, sans flatter les illusions du temps ; défendre les faibles, sans livrer les peuples ; aimer l’étranger, sans oublier les siens ; parler de misère, sans se faire l’auxiliaire de la dissolution. 

Wiseman voulait les rues misérables de Westminster, non les ors de l’abbaye.

 Encore faut-il que l’Église sache reconnaître aujourd’hui qui sont les pauvres, qui sont les abandonnés, et quels nouveaux conformismes l’empêchent de les nommer.

Par Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me.

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