lundi 25 mai 2026

LE TOURNANT DU 7 OCTOBRE : TIKTOK L' ARME DE GUERRE INFORMATIONNELLE !

 

TikTok, un réseau sous influence : la guerre des données qui redessine le nouvel ordre mondial

Le documentaire en deux volets TikTok, un réseau sous influence, réalisé par Vincent de Cointet pour Arte et disponible depuis peu en accès libre sur YouTube, mérite tout particulièrement le détour. 

Son sujet pourrait paraître balisé — TikTok, son succès planétaire, ses liens supposés avec Pékin —, mais c’est précisément la rigueur de l’enquête, le sérieux des intervenants mobilisés et la cohérence d’ensemble qui font de ce travail audiovisuel une référence pour comprendre l’une des grandes bascules géopolitiques du XXIᵉ siècle : la guerre des données entre puissances étatiques.

Les deux volets se complètent. 

Le premier raconte la naissance de l’application, son ascension fulgurante, et son intégration progressive dans l’architecture politique du régime chinois.

 Le second, qui nous intéresse ici, explore la confrontation directe entre Pékin et Washington autour de TikTok, et la manière dont cette confrontation a transformé un simple réseau social en arme de projection de puissance.

 

De Huawei à TikTok : la rupture du découpling

Le récit commence sous le premier mandat de Donald Trump, en 2017. 

À l’époque, TikTok ne suscite encore aucune inquiétude particulière dans les chancelleries occidentales. 

La rupture intervient avec une autre affaire : l’espionnage présumé du géant chinois Huawei, dont les équipements ont été repérés dans des zones sensibles aux États-Unis — notamment autour des silos à missiles balistiques du Montana. Brendan Carr, commissaire à la Federal Communications Commission, raconte dans le documentaire la stupéfaction des autorités américaines face à la présence d’équipements de haute puissance là où, normalement, il n’y a que des champs de blé et des silos militaires.

À partir de cet épisode, l’administration Trump engage une politique de découplage technologique — decoupling, devenu plus tard derisking sous Biden — qui visait à expurger les infrastructures américaines des équipements chinois sensibles. 

Cette logique sera étendue progressivement à de nombreux secteurs : semi-conducteurs, intelligence artificielle, données personnelles. 

TikTok devient inévitablement, dans ce contexte, un objet stratégique de premier plan.

La hantise sécuritaire de Washington rejoint les intérêts commerciaux de la Silicon Valley

Le documentaire fait un excellent travail pour montrer comment, à partir de 2020, deux dynamiques convergent pour précipiter l’offensive américaine contre TikTok. 

D’un côté, la hantise sécuritaire d’un Washington persuadé que les données des Américains transitent, d’une manière ou d’une autre, vers Pékin via la maison mère ByteDance. 

De l’autre, l’intérêt commercial des géants de la Silicon Valley — Meta, Google, et leurs satellites — qui voient dans TikTok un rival devenu dangereux et qui ne demandent qu’à voir l’application disparaître du paysage américain.

 

Le lobbyiste Jacob Helberg, ancien conseiller de Google et désormais aiguillon politique majeur du dossier TikTok à Washington, incarne parfaitement cette convergence. 

Son forum Hill and Valley, présenté dans le documentaire, fait s’asseoir autour de la même table dirigeants politiques et patrons de la tech, tous animés par un même objectif : empêcher la Chine d’accéder massivement aux données personnelles américaines. 

Le marché des courtiers en données (data brokers) aux États-Unis est colossal et largement opaque ; les services de renseignement américains y achètent eux-mêmes très régulièrement des informations sensibles.

 Toute l’industrie repose sur l’idée que ces données restent — autant que faire se peut — captées par des acteurs américains ou alliés.

 TikTok, vu sous cet angle, constitue un trou noir inacceptable.

 

Tentative de vente forcée, refus de Pékin, et bascule symbolique

L’épisode central du documentaire reste la tentative de Donald Trump, en août 2020, de forcer la vente de TikTok à un acteur américain sous peine d’interdiction sur le sol des États-Unis.

 La réponse de Xi Jinping intervient à la mi-septembre : il sera hors de question de céder l’algorithme, désormais classé technologie d’exportation stratégique par la législation chinoise.

 C’est un moment charnière. 

Pour la première fois publiquement, Pékin reconnaît implicitement que TikTok n’est pas une entreprise mondialisée indépendante, mais une émanation directe de ByteDance, et donc d’un écosystème sous contrôle du Parti communiste chinois.

 

Le documentaire détaille avec précision la prise en main de ByteDance par le Parti communiste : l’acquisition symbolique de 1 % du capital, la nomination d’un membre du Parti au conseil d’administration de la société, et le départ contraint de Zhang Yiming, le fondateur, en 2021.

 Désormais, l’histoire de l’entreprise s’écrit sans son créateur, avec à sa tête un nouveau président, Shou Zi Chew, recruté précisément pour son profil internationalisable — éduqué aux États-Unis, marié à une Américaine, citoyen de Singapour. 

Le projet Texas, vaste plan à 1,5 milliard de dollars destiné à stocker les données américaines sur des serveurs Oracle aux États-Unis, est lancé pour rassurer Washington.

 

L’enquête Buzzfeed et l’application Lark

Cette stratégie de mondialisation cosmétique vole en éclats en juin 2022 lorsque le média Buzzfeed publie son enquête fondée sur 80 enregistrements de réunions internes de TikTok.

 Le verdict est sans appel : la Chine voit tout, un ingénieur basé à Pékin, surnommé Master Admin, a accès à l’ensemble des données.

 La journaliste Alexandra Sternlicht du magazine Fortune documente parallèlement l’utilisation par les salariés américains de TikTok du logiciel bureautique Lark — version internationale de l’application chinoise Feishu, dont toute l’infrastructure se trouve en Chine. 

Autrement dit, l’ensemble des communications internes des équipes californiennes transitait, jusque-là, par des serveurs chinois.

Patrick Spaulding Ryan, ancien ingénieur de Google passé par TikTok entre 2020 et 2022, décrit dans le documentaire une organisation interne où les équipes basées à Los Angeles communiquent fréquemment en mandarin lors des réunions et où les développeurs sont massivement chinois. 

C’est presque comme une enclave chinoise, résume-t-il. Difficile, dans ces conditions, de convaincre les législateurs américains que TikTok serait véritablement détaché de sa maison mère.

 

La loi d’avril 2024 et la volte-face de Trump

L’aboutissement de cette tension est connu : en avril 2024, sous la présidence de Joe Biden, le Congrès vote à une quasi-unanimité bipartisane une loi imposant à ByteDance de céder TikTok US à une entreprise non chinoise avant janvier 2025, sous peine d’interdiction. 

C’était sans compter sur la réélection de Donald Trump quelques mois plus tard, qui décide finalement d’accorder un sursis de soixante-quinze jours à ByteDance dès son retour à la Maison Blanche. 

La séquence est révélatrice de la complexité du dossier : ni interdire totalement l’application utilisée par 150 millions d’Américains, ni laisser les données partir vers Pékin.

 

Le tournant du 7 octobre : TikTok arme de guerre informationnelle

Le documentaire prend une dimension supplémentaire lorsqu’il aborde l’utilisation de TikTok dans la guerre informationnelle déclenchée par les attentats du 7 octobre 2023 et l’offensive israélienne consécutive à Gaza. 

Une enquête du Wall Street Journal de décembre 2023, citée par le film, révèle que 59 % des vidéos de TikTok consacrées au conflit israélo-palestinien sont pro-palestiniennes, et seulement 15 % favorables à Israël. 

Cette asymétrie, qu’il s’agisse du fait de l’algorithme, de la sociologie des utilisateurs ou d’une combinaison des deux, illustre la nouvelle réalité de la guerre cognitive contemporaine.

 

Le documentaire mobilise sur ce point l’expertise taïwanaise du MJIB, le FBI insulaire, qui a mis en place un centre de recherche entièrement consacré à la guerre informationnelle déployée par Pékin contre Taïwan via les réseaux sociaux. Leo Shu-Ting, analyste au ministère de la Défense taïwanais, explique en détail comment Douyin — la version chinoise de TikTok strictement réservée au marché intérieur — sert directement les objectifs du système de crédit social et de la machine de répression du régime, notamment contre la minorité ouïghoure du Xinjiang.

 

L’usage militaire des données : la révélation Lavender

Le dernier volet du documentaire élargit encore la perspective avec la révélation, par le journaliste israélien Yuval Abraham dans le magazine +972, de l’utilisation par l’armée israélienne du logiciel d’intelligence artificielle Lavender dès le lendemain du 7 octobre.

 Le programme, conçu pour identifier les opérateurs de bas rang du Hamas et du Jihad islamique, scanne les informations de quelque 90 % de la population gazaouie. Il a permis d’identifier 37 000 cibles, frappées préférentiellement à leur domicile selon des règles d’engagement inédites — jusqu’à 20 victimes collatérales tolérées pour un simple combattant, jusqu’à 100 pour un officier.

Le documentaire ne porte pas de jugement frontal sur cette politique de ciblage, mais il en montre les implications vertigineuses : si l’algorithme produit un taux d’erreur ne serait-ce que de 10 %, ce sont 3 700 personnes qui ont pu être tuées par erreur, sans compter les destructions d’habitations et les victimes collatérales.

 Le mauvais génie est déjà sorti de sa lampe, conclut l’un des experts interrogés.

 

Un travail d’investigation salutaire

Avec une réalisation soignée, des images d’archives soigneusement sélectionnées et un casting d’intervenants particulièrement solide — Duncan Clark, Fergus Ryan, Jacob Helberg, Patrick Spaulding Ryan, Alexandra Sternlicht, Yuval Abraham, des analystes taïwanais et chinois —, le documentaire TikTok, un réseau sous influence offre une analyse rare de qualité sur un sujet trop souvent traité de manière superficielle.

 Il a le mérite de ne pas céder à la facilité du discours bipolaire — Chine méchante contre Occident vertueux — et de montrer, avec nuance, que les deux blocs jouent désormais sur le même terrain : celui de la captation massive de données personnelles à des fins de surveillance, d’influence et, de plus en plus, de ciblage militaire.

C’est peut-être l’enseignement le plus inquiétant du documentaire : la « guerre des données » ne se limite pas à un duel sino-américain pour la domination économique. 

Elle redessine en profondeur les rapports de force contemporains, met en cause la souveraineté des nations européennes prises en étau, et conduit à un nouveau désordre mondial dont les contours restent largement à inventer.

 La datification du monde, comme le formule l’un des experts du film, est porteuse d’une illusion de pouvoir qui n’a peut-être encore livré qu’une fraction de ses conséquences.

Pour qui veut comprendre les enjeux profonds du XXIᵉ siècle technologique et géopolitique, le visionnage de ce documentaire — en deux volets de 48 et 45 minutes respectivement — n’est pas une option : c’est une nécessité.

TikTok, un réseau sous influence (1/2) | Naissance d’un géant chinois | ARTE
TikTok, un réseau sous influence (2/2) | L’affrontement | ARTE

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

Breizh-info.com, 2026, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention obligatoire et de lien do follow vers la source d’origine.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire