REVUE DE PRESSE !
Mémoire sélective et histoire à sens unique :
de Lechiagat à l’ONU, le récit qui arrange
Ce matin-là, au Guilvinec, à l’arrêt de bus de Lechiagat, l’aube avait cette pâleur d’étain que connaissent les ports de Bretagne lorsque le vent vient du large sans encore oser souffler.
Il était sept heures un quart.
J’attendais, transi, ce modeste car qui devait me mener vers Quimper, puis vers un train de 8h36 vers Rennes, promesse d’un départ ordinaire.
Or l’esprit, comme souvent, s’était échappé avant le corps.
La veille, j’avais lu deux tribunes dans Le Monde, consacrées à l’esclavage des Africains, à sa qualification comme « plus grave crime contre l’humanité » et aux demandes contemporaines de reconnaissance et de réparation, et leur gravité solennelle m’avait retenu plus sûrement qu’aucun horaire.
Lorsque je levai les yeux, il était trop tard, le bus n’était pas passé.
D’autres voyageurs, tout aussi désemparés que moi, constataient l’absence du véhicule, et chacun comprenait déjà que la journée serait compromise.
Ainsi manquai-je mon train, et mon billet, non remboursable, s’évapora comme une écume inutile.
Je rentrai donc, avec cette humeur mêlée d’irritation et de réflexion qu’engendrent les contrariétés prosaïques.
Car enfin, si les transports bretons savent éprouver la patience des hommes, il est des lectures qui troublent plus durablement que les absences d’autobus.
Ces deux textes, signés Vincent Duclert et Aurélia Michel, prétendaient rappeler à l’Occident sa faute majeure, l’enjoindre à la reconnaissance, et ouvrir, avec une gravité presque sacerdotale, la voie de réparations.
L’un plaidait pour que l’histoire, plutôt que le juge, établisse la vérité .
L’autre inscrivait la résolution récente des Nations unies dans une vaste recomposition géopolitique opposant le « Sud global » à l’Occident .
À les lire, tout semblait d’une cohérence presque irréprochable, comme si le réel s’était laissé réduire à une ligne unique.
Ce qui frappe d’abord, c’est la solidité apparente de l’édifice.
La traite transatlantique y apparaît comme l’axe central, sinon exclusif, de l’analyse.
Elle est érigée, sans nuance, en « plus grave crime contre l’humanité », selon la formule adoptée à New York.
Le récit est net, presque limpide, l’Occident a fauté, lourdement, durablement, et doit aujourd’hui en répondre, non seulement par le souvenir, mais par des actes.
L’histoire devient ici une sorte de tribunal moral, dont le verdict semble déjà rédigé.
Or c’est précisément dans cette limpidité que naît un malaise.
Car invoquer l’histoire suppose d’en accepter la complexité, les aspérités, les contradictions.
À cet égard, l’appel de Vincent Duclert à défendre une vérité historique fondée sur les sources et la méthode possède une certaine noblesse .
Pourtant, cette exigence paraît curieusement absente du tableau qu’il esquisse lui-même.
Comme si l’histoire, convoquée avec gravité, était en même temps soigneusement contenue dans un cadre préalablement défini.
Je songeais alors à mes propres lectures, aux travaux de ces historiens de la mer, tels que Patrick Villiers, qui n’ont jamais nié la responsabilité européenne, mais qui se sont gardés de la simplifier.
L’esclavage, dans sa terrible banalité, ne fut jamais le monopole d’une seule civilisation.
Il parcourut les siècles, les continents, les empires, avec une constance qui confine à l’invariant anthropologique.
Le monde antique, les sociétés africaines, les espaces musulmans, les royaumes précolombiens, tous connurent cette institution.
L’Occident, pour sa part, n’en fut ni l’inventeur ni l’unique praticien.
Il fut, fait plus singulier, le seul à organiser son abolition à grande échelle, sous l’effet de courants religieux, philosophiques et politiques qui lui étaient propres.
Dans ces tribunes, une autre absence étonne.
Rien ou presque n’est dit du rôle des intermédiaires africains dans la traite atlantique.
Or les Européens, établis sur les côtes, dépendaient entièrement de réseaux locaux pour l’approvisionnement en captifs, ils ne capturaient pas eux-mêmes des Africains libres à l’intérieur des terres, mais achetaient des esclaves déjà réduits en servitude par d’autres Africains.
Des royaumes puissants, tels que le Dahomey ou les Ashanti, organisèrent ainsi des razzias et structurèrent cette offre.
Il ne s’agit nullement de diluer les responsabilités, mais de rappeler que l’histoire ne se prête guère aux schémas univoques.
Plus surprenant encore est le silence entourant les traites orientales.
Pendant plus d’un millénaire, des routes transsahariennes, nilotiques ou maritimes drainèrent vers le monde musulman des millions d’Africains réduits en esclavage.
Cette réalité, pourtant bien documentée, disparaît ici presque entièrement.
Comme si l’économie du discours exigeait une focalisation exclusive, au risque d’une amnésie sélective.
Je repensais alors à cet historien rencontré jadis, homme brillant, familier des plateaux de télévision, portant un nom à consonance portugaise, quarteron issu d’un vieux métissage entre Afrique et Brésil , qui s’est fait depuis une spécialité médiatique sur l’Allemagne hitlérienne.
Une conversation anodine m’avait appris que ses propres ancêtres avaient participé, en Afrique, à la capture et à la vente d’esclaves.
Il le savait parfaitement, sa famille le savait également, et pourtant il n’en parlait jamais ouvertement.
Cette réserve, presque obstinée, éclaire la difficulté contemporaine à penser l’histoire dans toute son épaisseur.
Chacun préfère, semble-t-il, l’angle qui l’absout ou le valorise.
Il faut ici rappeler un jalon français crucial, la loi dite Taubira de 2001, qui a reconnu la traite et l’esclavage comme crimes contre l’humanité.
Ce texte, souvent invoqué comme une avancée majeure, a toutefois circonscrit son objet à la traite transatlantique et à l’espace colonial français.
Les autres traites, qu’elles soient intra-africaines ou orientales, n’y occupent aucune place.
Ce choix n’est pas le fruit du hasard, il procède d’une volonté politique de focalisation mémorielle, visant à inscrire la responsabilité dans un cadre précis, celui de l’histoire européenne et de ses prolongements.
Les raisons avancées à l’époque tenaient à la nécessité de répondre à une demande sociale et politique spécifique, émanant notamment des territoires d’outre-mer, et à la crainte de diluer la reconnaissance dans une approche trop générale de l’esclavage. Il s’agissait de nommer une histoire particulière, au risque d’en laisser d’autres dans l’ombre.
À cela s’ajoutait une considération plus silencieuse, mais non moins réelle, dans une France déjà travaillée par l’installation de populations venues du monde musulman, il paraissait politiquement plus commode de circonscrire l’opprobre à l’Occident chrétien et colonial que de rappeler avec netteté la longue part prise par les traites arabo-musulmanes.
En d’autres termes, on préféra un récit accusateur mais sélectif, qui ménageait certains publics contemporains tout en concentrant la culpabilité sur le seul passé européen.
Ce geste, compréhensible dans son calcul cynique, n’en a pas moins contribué à installer une hiérarchie implicite des mémoires, où certaines souffrances sont mises en lumière tandis que d’autres demeurent dans une pénombre relative.
Il y a, dans cette affaire, quelque chose qui relève moins de la recherche de la vérité que de la construction d’un récit.
Un récit où l’Occident occupe la place du coupable principal, voire unique, et où les autres dimensions sont reléguées dans l’ombre.
Cette simplification n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, ce que Oswald Spengler appelait la tendance des civilisations tardives à réduire le passé à quelques symboles commodes, aisément mobilisables dans les luttes du présent.
La conclusion s’impose avec une ironie discrète.
Vincent Duclert, dans sa tribune, met en garde contre l’idée selon laquelle la vérité historique ne serait que le produit de confrontations idéologiques , tandis qu’Aurélia Michel développe, de son côté, une lecture éminemment politique et géopolitique de cette mémoire .
Ensemble, leurs textes offrent, malgré eux, une illustration presque parfaite de ce danger.
En prétendant défendre l’histoire, ils la contraignent.
En invoquant la complexité, ils la simplifient.
En appelant à la vérité, ils en proposent une version partielle.
Il revient pourtant aux intellectuels une responsabilité particulière, qui ne se mesure pas à l’audience du moment mais à l’épreuve du temps.
Aujourd’hui, ces voix épousent le sens du courant dominant et rencontrent l’assentiment d’un conformisme devenu réflexe.
Elles occupent ainsi une position favorable, presque incontestée.
L’histoire, toutefois, a ses retours.
Les mêmes qui bénéficient aujourd’hui de cette approbation pourraient demain être interrogés pour ce qu’ils auront laissé de côté, pour les angles morts qu’ils auront contribué à maintenir.
Le mouvement des idées est capricieux, il élève puis rabaisse, il éclaire puis révèle.
Et il n’est pas exclu que ceux qui paraissent aujourd’hui au zénith se trouvent un jour confrontés à l’examen plus sévère que les générations ultérieures réservent aux simplifications de leur temps.
Lorsque je suis rentré chez moi, le vent s’était levé sur le port, et les chalutiers oscillaient avec cette lenteur grave qui appartient aux choses solides.
Mon train était manqué, mon voyage reporté.
Restaient ces pensées, plus persistantes que le froid du matin.
L’histoire, comme la mer, n’aime guère qu’on la réduise.
Elle déborde toujours les digues que l’on croit lui imposer.
Par Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
balbino.katz@pm.me
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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