Mardi 17 mars, Cécile*, mariée à un militaire actuellement en mission pour la France au Moyen-Orient - avec tous les risques qu'on imagine -, reçoit la visite des gendarmes à son domicile.
Angoisse.
Elle pense que les forces de l'ordre vont lui annoncer le décès de son époux, avant de comprendre… qu'elle fait l'objet d'une enquête judiciaire.
Les gendarmes sont venus lui signifier sa convocation à être auditionnée pour défaut de scolarisation de son enfant.
Un véritable choc traumatique, pour cette femme dont le fils est pourtant régulièrement inscrit à l'école, une école hors contrat.
Difficile à concevoir, à l'heure où les violences et agressions sexuelles de tout petits enfants par des animateurs du périscolaire dans les écoles publiques de Paris explosent à la vue de tous (« un scandale systémique et tentaculaire », selon les familles victimes) sans que l'État n'ait diligenté, à ce jour, une commission d'enquête.
Mais c'est bien sur les établissements privés, sous contrat et hors contrat, et sur les familles des élèves que s'acharnent les services de l'État.
Avec des méthodes parfois scandaleuses et abusives, déployées par les inspecteurs chargés de contrôler les établissements.
Récemment dénoncées par l'Enseignement catholique, ces pratiques qui dépassent parfois largement le cadre de la mission dévolue aux inspecteurs de l'Éducation nationale ciblent depuis bien longtemps, déjà, les petites écoles dites « hors contrat ».
Ces structures d'enseignement alternatives n'ont pas signé de contrat avec l'État, ne bénéficient d'aucun argent public et scolarisent 125.000 élèves en France, cette année.
Ces dernières semaines, un nouveau palier a été franchi, plus qu'inquiétant : des familles comme celle de Cécile sont visitées chez elles et convoquées à la gendarmerie. BV a enquêté et recueilli de nombreux témoignages... aussi instructifs qu'effarants.
Après Bétharram, soupçons généralisés sur le privé
Côté écoles privées, c'est l'affaire Bétharram et son cortège d'agressions commises contre des élèves par des responsables de l'établissement il y a plus de vingt ans qui ont mis le feu aux poudres.
Elle fait peser un soupçon généralisé sur l'ensemble des établissements privés sur tout le territoire.
En toile de fond, les autorités publiques et certains responsables politiques tel le député LFI Paul Vannier rivalisent d'ingéniosité pour casser l'école privée, imaginant des fermetures de classes et la limitation de leur financement par l'État.
Malgré ou à cause du succès du privé, car selon une récente étude de l'Institut des politiques publiques, à Paris, 40 % des élèves de 6e sont scolarisés dans des établissements privés.
Une tendance qui devrait se confirmer, selon cette étude, puisqu'un collégien sur deux, d'ici dix ans, devrait rejoindre le privé.
C'est Élisabeth Borne qui a ouvert le feu en annonçant des contrôles renforcés dans les écoles, avec une efficacité remarquable : en octobre 2025, son digne successeur , Édouard Geffray, comptabilisait déjà 850 établissements privés inspectés et prévoyait d'atteindre l'objectif fixé de 1.000 écoles privées inspectées, d'ici la fin de l'année (soit 40 % d'entre elles, à l'horizon 2027).
Avec des méthodes contestables, des inspecteurs ayant outrepassé leurs droits à de nombreuses occasions.
La réaction virile de l'Enseignement catholique
« Je tiens à votre disposition une synthèse des abus d'autorité graves qui ont été commis dans nos établissements ; je prends un exemple qui m'a particulièrement choqué : des inspecteurs qui questionnent un enfant sans présence d'adultes tiers sur les convictions religieuses de sa famille et sur ses pratiques religieuses, c'est parfaitement scandaleux ! »
Lors de son audition à l'Assemblée nationale, le 2 décembre dernier, le secrétaire général de l'Enseignement catholique, Guillaume Prévost, n'a pas mâché ses mots pour dénoncer les dérives constatées au cours d'inspections effectuées durant l'année 2024-2025.
D'après les premiers bilans, et au vu des rapports dressés par les inspecteurs, les points de crispation entre un ministère de l'Éducation nationale sourcilleux et l'Enseignement privé se cristallisent autour de deux questions : le caractère propre des établissements catholiques et l'enseignement obligatoire des programmes EVARS (éducation sexuelle).
Mais le nouveau secrétaire de l'Enseignement privé, qui ambitionne de « raccrocher les crucifix dans les salles », semble avoir les épaules solides.
S'il ne remet nullement en cause le principe des contrôles « sans lesquels il ne peut y avoir de liberté », ses équipes ont dressé une liste circonstanciée - que BV a pu consulter - de tous les dérapages.
De contestables méthodes d'inspection
« Coups de force disproportionnés, attitudes intrusives, comportements oppressifs ou dégradants, arrivée de 8, parfois 15 ou 16 inspecteurs sans prévenir, interrompant les cours pour regarder les cahiers, fouilles des cartables des élèves, refus de décliner leur identité, nombreuses photos prises, ouvertures d'armoires sans demander, le casier d'un élève vidé sur la table pour en examiner le contenu... »
La liste des abus commis lors du déroulé de certaines inspections est longue, très longue.
Au point que, selon les témoignages des responsables éducatifs, « les adultes ont le sentiment d'être soupçonnés de vouloir cacher des choses ou de ne pas donner la réalité ».
Le caractère religieux des établissements est particulièrement soupçonné à travers des questions posées aux enseignants.
Ils sont scrutés sur leur fréquentation personnelle des offices religieux et constatent des remises en cause systématiques de leurs libertés pédagogiques.
À Bordeaux comme à Lille, des enseignants, des parents et des élèves ont signalé que les entretiens tournaient essentiellement sur le caractère propre, le projet pastoral et la liberté de conscience.
À Amiens, sur demande du recteur, une religieuse a été « mise à l'écart de toute activité la mettant en relation avec les élèves ».
Ailleurs, les inspecteurs ont déploré que « les élèves musulmanes f[assent] l'objet de discrimination puisqu'elles sont lésées, en devant enlever leur foulard avant d'entrer dans l'établissement ». Partout en France, « la quasi-intégralité des rapports exigent que l'enseignement de culture chrétienne soit facultatif ».
Est également précisé que certains contrôles « inopinés » semblent « déclenchés par des "signalements" qui relèvent de motivations idéologiques des intéressés ».
Exemple avec un établissement à Pau inspecté quelques jours après la parution d'un article de la presse régionale sur la présence, en son sein, de l'association Cycloshow, dans le viseur de l'Éducation nationale.
Le rapport de l'Enseignement catholique daté du 8 décembre 2025 a fait son petit effet : dès le mois de janvier, le ministère de l'Éducation nationale « remettait les pendules à l'heure » en publiant un nouveau guide à l'attention de ses inspecteurs.
« Nous avons alors salué la reprise du dialogue, ces fiches répondant aux difficultés voire aux abus remontés à l’occasion de cette première salve de contrôles.
Tant sur le fond (reconnaissance de la possibilité de dispenser des cours de culture chrétienne obligatoire dans nos établissements) que sur la forme (clarification de la phase contradictoire avant communication du rapport et de ce qui relève de simples recommandations versus mises en demeure) », réagit, auprès de BV, le secrétariat de l'Enseignement catholique.
Mais en ce début de mois d'avril, en l'absence de remontées de terrain des établissements contrôlés depuis janvier, difficile de juger de l'efficacité réelle du recadrage gouvernemental.
À suivre, donc...
À l'autre bout de la chaîne, les petites écoles libres hors contrat, malheureusement habituées à être maltraitées, n'ont pas la force de frappe de l'Enseignement catholique sous contrat.
Des responsables interrogés par BV décrivent les circonstances pour le moins étonnantes dans lesquelles se sont déroulées les inspections.
Aucun d'entre eux n'a souhaité témoigner sous son identité ni révéler le nom de son établissement - et pour cause.
Constamment scrutées, régulièrement contrôlées (a minima une fois par an), ces petites structures fragiles et sans subsides publics sont sous la menace permanente d'une décision préfectorale de fermeture et régulièrement sommées de se mettre en conformité avec des normes administratives écrasantes.
Elles jouent en permanence leur survie. Leur anonymat témoigne d'un climat de peur étrange dans un État de droit.
« Voyez-vous la sexualité à la maison, avec votre famille ? »
BV s'en était fait l'écho, il y a trois ans déjà, lorsque, dans un communiqué commun, la Fondation pour l’école et la Fédération des parents d’élèves des écoles indépendantes (FPEEI) relayaient les « pratiques scandaleuses » d'inspections massives, « façon commando », diligentées dans des écoles hors contrat.
La situation ne s'est pas améliorée, à en croire la Fondation pour l'école, qui a fourni, ces derniers jours, en exclusivité à BV, de nouveaux témoignages.
Des élèves ont en effet subi, lors d'inspections, des questions particulièrement intrusives et, surtout, hors cadre légal.
Selon la loi, les contrôles sont diligentés pour vérifier les diplômes des enseignants, le respect de l'ordre public, des normes sanitaires et sociales et de la protection de l'enfance ainsi que l'acquisition par les élèves des connaissances.
Ainsi, sur des cahiers d'écoliers, d'une écriture appliquée, des jeunes filles de quatrième dans un collège du centre de la France rapportent : « Malgré le stress, nous avons trouvé les inspecteurs aimables.
Mais on sentait qu'ils voulaient toujours en savoir plus. Nous pensons avoir bien répondu. Nous sommes restées souriantes et polies malgré leurs questions un peu poussées.
Ils cherchaient à nous faire dire que nous étions malheureuses, mais nous leur avons démontré le contraire. »
Le champ des investigations n'a aucune limite.
Dans la même classe, d'autres élèves témoignent avoir dû répondre à des questions telles que : « Pourquoi ne voyez-vous pas la sexualité avant la 3e ? Pourquoi ne le faites-vous pas avec des associations ? Est-ce que vous en avez assez d'être cloîtrées ? »
Ou encore : « Avez-vous Internet à la maison ? Voyez-vous la sexualité à la maison, avec votre famille ? En parlez-vous beaucoup ? Avez-vous accès aux écrans ? Utilisez-vous le portable de vos parents ? Avez-vous accès au journal télévisé ? Que lisez-vous chez vous ?
Quel film avez-vous regardé au cinéma ? Avez-vous des problèmes familiaux ? »
Dans la même école, à des élèves de cinquième, il a été demandé si les sujets politiques étaient abordés en classe, si des punitions « graves » (et lesquelles ?) sont données ou si le téléphone portable « leur manque »...
Un comble, pour des inspecteurs qui savent que le téléphone portable est interdit au collège par l'Éducation nationale depuis... 2018 !

« Quels sont vos liens avec l'extrême droite ? »
Autre exemple.
Une école catholique attachée au rite traditionnel en latin située dans l'ouest de la France, après une première inspection, « d'une violence verbale incroyable qui a engendré des arrêts maladie de certains enseignants », selon son responsable, a été soumise à un deuxième contrôle particulièrement orienté hors champ des compétences des inspecteurs.
« Les inspecteurs ont passé plus de 75 % du temps à observer, prendre des photos dans les classes sans parler aux instituteurs, sans leur poser de questions sur leur pédagogie, poursuit ce responsable.
N'ayant pas grand-chose à redire sur le plan administratif, la directrice administrative a été interrogée sur le sujet de la religion avec des questions de type : qu'est ce qui est raconté pendant la messe en latin ?
Que disent les prêtres en sermon ? Et des conseils tels que "méfiez-vous des prêtres". »
Aucunement opposé au principe de contrôles réguliers, ce responsable avoue sa déception, auprès de BV, sur « le manque d'échange sur l'aspect pédagogique et l'absence de conseils et de pistes d'améliorations de la part des inspecteurs qui ne nous donnent aucune piste concrète et "se comportent en pères fouettards" ».
Un autre responsable d'école hors contrat catholique explique à BV qu'il a été, lui aussi, essentiellement questionné sur l'aspect religieux de son école et sur des sujets pour le moins intrigants : « Ils m'ont demandé : comment est habillé votre aumônier ?
Dans quel sens célèbre-t-il la messe ?
Et aussi : Quels sont vos liens avec l'extrême droite et l'homme d'affaires Pierre-Édouard Stérin ? »
Les gendarmes prennent le relais des inspecteurs
Ailleurs, les choses sont allées encore plus loin.
Plusieurs semaines après la fermeture temporaire de leur primaire hors contrat (rouvert depuis), des parents ont eu la désagréable surprise de recevoir la visite de gendarmes à leur domicile pour convocation à être auditionnés « dans le cadre d'une enquête judiciaire pour non-scolarisation de leur enfant à la demande du procureur de la République ».
Trois familles témoignent auprès de BV.
Elles se disent victimes d'autorités qui, sous prétexte de vérifier que leur enfant a bien été scolarisé (ce qui est le cas), ont employé des moyens « dégradants et humiliants » à leur encontre : la visite des gendarmes est difficile à assumer auprès du voisinage.
À la gendarmerie, certains parents ont même dû se soustraire à la procédure de prises d'empreintes et de photographies.
Elles dénoncent ce qu'elles n'hésitent pas à appeler « une procédure d'intimidation totalement injustifiée de la part des autorités », l'information concernant l'inscription de leur enfant étant parfaitement vérifiable en un clic par l'administration elle-même via l'outil numérique de l'Éducation nationale Onde.
Cécile* confie à BV « avoir pleuré pendant deux heures après la visite des gendarmes » à son domicile.
Une émotion compréhensible, pour cette femme dont le mari sert la France dans une région du globe où la guerre est plus que jamais d'actualité.
L'arrivée impromptue des forces de l'ordre à son foyer lui a causé un choc traumatique : « Je me suis immédiatement portée à leur rencontre pour leur dire : c'est pour mon mari ? Vous venez m'annoncer son décès ? », se souvient-elle.
Même traumatisme pour Virginie* et son époux, ce 10 janvier : « Voyant arriver les gendarmes chez moi, j'ai eu un moment de doute dramatique, puisque cette administration est également chargée d'annoncer le décès accidentel des enfants.
Or, avec 7 enfants répartis dans toute la France et jusqu'en Belgique, j'étais bien disposé à avoir un doute sérieux sur le motif de leur visite », confie, à BV, non sans une certaine émotion, le mari de Virginie.
Il ne se remet pas d'avoir été informé aussi brutalement de sa convocation à la gendarmerie.
Tout comme Pascale*, une autre mère de famille, convoquée elle aussi pour être auditionnée, mais séparément de son mari - « au cas où nos témoignages pourraient paraître suspects », précise-t-elle à BV -, dans le cadre de cette même enquête judiciaire qui, manifestement, vise plusieurs familles ayant fréquenté la même petite école primaire.
Heureusement pour Cécile, Virginie et Pascale, l'audition s'est finalement déroulée dans de bonnes conditions, « les gendarmes ayant été courtois, nous expliquant qu'il s'agissait d'une procédure de routine ».
Une bien curieuse enquête judiciaire.
« C'est une faute grave de la part des autorités publiques », s'insurge Cécile, qui tient à préciser qu'avant d'en venir à de tels procédés, le rectorat et le procureur avaient pourtant « tous les moyens pour vérifier que nos enfants étaient régulièrement scolarisés via le fichier Onde ».
Cette femme, qui a naturellement prévenu le régiment de son époux, s'inquiète légitimement des retombées possibles d'une telle enquête, « vécue de manière si humiliante », sur les perspectives de carrière de son mari, « pourtant au service de la France ».
Et comment ne pas s'interroger avec Pascale, qui se dit « éberluée par la mobilisation de tels moyens, qui font perdre tant de temps aux gendarmes, alors qu'il y a des situations incroyables, en France, en ce moment » ?
Pourquoi une telle attention précisément ciblée sur ces familles de la part des services de l'État, quand on sait par ailleurs que, sur tout le territoire, « des milliers d’enfants grands oubliés des statistiques » ne sont « ni suivis ni scolarisés » (évaluation de l'UNICEF) ?
« Quel est l'objet de cette démarche, est-ce pour nous intimider, nous décourager ? », interrogent, d'une même voix, les familles traumatisées qui n'ont aucunement l'intention d'en rester là.
Avec d'autres parents concernés, elles confient à BV « attendre la clôture de l'enquête judiciaire » avant de porter plainte, avec l'aide d'un avocat, pour « dénoncer les excès des méthodes employées ».
« C'est notre droit d'avoir des écoles libres »
Une riposte juridique active pour protéger les droits des parents a été éprouvée avec succès par Thérèse Madi, directrice d'une autre structure hors contrat, particulièrement malmenée depuis sa création.
Jamais, avant d'ouvrir son école, Pauline-Jaricot (17 élèves, dont 3 enfants handicapés), dans l'Ain, cette mère de famille n'avait imaginé faire face à tant de difficultés.
C'est à l'issue d'une de ces inspections, au motif de l'absence de la directrice administrative ce jour-là (pourtant signalée à l'académie la veille), que la petite structure a été fermée du jour au lendemain sur décision préfectorale (décision très vite suspendue après un référé-liberté).
Thérèse Madi, une battante, a su réagir très vite en entamant un bras de fer judiciaire avec l'Éducation nationale... couronné de succès.
En effet, le 2 janvier 2026, le Conseil d'État a reconnu que la décision préfectorale de fermeture de l'école Pauline-Jaricot « portait une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté d'enseignement, laquelle présente le caractère d'une liberté fondamentale ».
Une belle victoire pour sa créatrice qui conclut, auprès de BV : « Je suis une petite maman qui a ouvert une école, mais c'est notre droit d'avoir des écoles libres, il ne faut pas hésiter à prendre un avocat. »
La liberté scolaire n'étant en rien une option révocable à tout moment par l'État, c'est à une rude bataille que les parents, premiers éducateurs de leurs enfants, sont confrontés.
Mais au vu des témoignages récoltés, ni l'Enseignement catholique, ni les parents d'élèves de ces écoles, ni les responsables d'établissements concernés ne semblent disposés à se laisser marcher sur les pieds.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire