lundi 11 février 2019

LA NEF DES " FOUS " , TRAVERSONS LA RUE .....

 TRIBUNES LIBRES !


Editoriaux - Santé - 10 février 2019

L’incendie meurtrier de Paris : la faute à Foucault ?


L’incendie survenu au cours de la nuit du 4 au 5 février dans un immeuble du XVIe arrondissement de Paris s’est révélé particulièrement tragique.

 Son bilan humain est très lourd : 10 morts et 96 blessés. 

Ce serait une femme de 41 ans atteinte d’une pathologie mentale profonde, et en état d’ébriété au moment des faits, qui aurait provoqué ce sinistre. 

Elle est actuellement mise en examen et placée en détention provisoire. 

Sa responsabilité personnelle semble engagée malgré le fait qu’elle ait été internée en hôpital psychiatrique treize fois durant ces dix dernières années. Il s’agit de savoir, sur le plan strictement philosophique, si ses capacités de jugement peuvent être remises en cause.


Michel Foucault avait anticipé cette difficulté, notamment dans son essai intitulé Histoire de la folie à l’âge classique (publié en 1972). 

La thèse foucaldienne en la matière se résume par la formule suivante : « L’insensé lui-même n’est jamais qu’une ruse du sens, une manière pour le sens de venir au jour. » 

 Le fou manifesterait inéluctablement un fond de vérité concernant la société, en particulier démocratique. 

Le pompeux « vivre ensemble » a de quoi être ébranlé dans la mesure où l’insensé est un pur accident de l’ordre social, ou plutôt une essence inexplorée. 

Foucault a eu seulement le mérite de comprendre que la figure humaine reste le problème majeur de la civilisation.


Le soir du drame, la suspecte fut assez rusée pour tromper les agents de police qui avaient frappé à sa porte initialement pour tapage nocturne. 

Après quoi, plusieurs sources d’incendie ont été minutieusement créées pour embraser l’immeuble aussi vite que possible. 

Dans ce cas précis, l’insensé a su parfaitement user des us et coutumes des soi-disant « sensés ». 

Dès lors, qualifier quelqu’un de « normal » revêt un sens relatif. À l’inverse, on serait toujours le dégénéré d’un autre. 


Mais, en faisant de la folie un fait culturel, Foucault a exclu, d’un même geste, tout donné naturel. Option évidemment coupable : celui qui est défini comme « fou » le serait toujours à cause des autres, ceux-là constituant la structure normative.


L’Histoire de la folie a, indéniablement, produit de vilains petits : le psychologisme, le pédagogisme, et surtout la culture de l’excuse. Il faut, cependant, distinguer ce qui relève de l’analyse de ce qui relève de la conviction. 

Se situe, ici, la ligne de démarcation entre la philosophie et l’idéologie. 

Car du sujet bipolaire au schizophrène (sont concernés, en tout, un million de Français), il y aurait des capacités intellectuelles inouïes ou, à défaut, des talents artistiques inégalés. Par exemple, les troubles de l’humeur ont contribué à faire le génie d’un Schopenhauer, d’un Baudelaire ou d’un Cioran.


En conclusion, disqualifier le Foucault philosophe à cause du Foucault idéologue constitue une erreur. 

Car, comment ignorer le fait que toute société civile avancée regorge de névrosés, d’hystériques, de déviants et de schizophrènes ? 

Qui ne voit pas, dans les agglomérations, des individus parlant à tue-tête, des insultes adressées à n’importe qui pour n’importe quoi ou des agressions gratuites pour un regard ? 

Les cités les plus évoluées accouchent inconsciemment de monstres. 

Les raisons y sont multiples, autrement dit autant sociales que culturelles. 

 Et, comme l’avait écrit Pascal, « le cœur de l’homme est creux et plein d’ordure » !

Par   Henri Feng

Docteur en histoire de la philosophie 


Et aussi

 

Traverser la rue pour s’éloigner des « fous » ?


Dix morts et quatre-vingt-seize blessés à la suite de l’incendie criminel de la rue Erlanger.


La femme qui en a été l’auteur, Essia B., a été mise en examen dans la nuit du 8 au 9 février et incarcérée.


Auparavant, elle avait été placée en garde à vue puis conduite à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police.

Douze séjours dans des hôpitaux psychiatriques au cours des dix dernières années et une sortie, après le treizième, six jours avant les tragédies parce que son état semblait s’être normalisé.


Le secteur psychiatrique, on le sait, est en naufrage avec de moins en moins de médecins et de lits. 

De sorte que des personnes sont remises trop vite dans le circuit de la vie sociale et que, sans doute, d’autres y demeurent alors que leur place serait dans un établissement spécialisé.

Cependant, il ne faudrait pas induire avec précipitation, comme j’en ai été convaincu par des échanges amicaux avec un expert réputé, qu’Essia B. était forcément irresponsable lors des actes criminels qu’elle a commis, selon la pente médiatique dominante. 

Malgré son histoire et son passé – deux procédures classées sans suite au vu de son état mental -, il était en effet techniquement imprudent de conclure à une totale absence de discernement lors des faits. 
Cette concomitance étant à démontrer.


Aucune logique dans ce qu’elle raconte, paraît-il. 

Ou, derrière le désordre, sa logique à elle, absurde.

Au-delà de l’épouvantable bilan humain, cet incendie criminel a frappé les esprits et les sensibilités parce que, dans notre quotidienneté, dans les rues, dans les transports en commun, partout où nous sommes rassemblés et où nous côtoyons nos semblables, l’expérience nous met en relation avec des « fous ». 
Rares peut-être, mais incontestables. 

Certes, nous sommes incapables de les étiqueter. 

Dépressifs, bipolaires, schizophrènes, psychotiques, borderline ou, plus probablement, sujets à des troubles de la personnalité. Je laisse de côté l’univers pénitentiaire, où ces derniers ne manquent pas.


Dans notre existence sociale, à mille signes, des SDF parfois agressifs, des solitaires parlant très fort tout seuls, criant des propos incohérents pour nous, des gestuelles surprenantes, embarrassantes, des délires en liberté, des dangers possibles, une humanité qui relève de la nôtre mais qui inspire la curiosité, l’inquiétude ou, pire, l’angoisse parce que d’elle peut surgir à tout moment de l’imprévisible. 
L’alcoolique perturbé et perturbant n’est pas forcément Verlaine mais, qui sait, celui qui à la fois nous montre que d’autres que nous existent dans un envers quand nous sommes à l’endroit.


La tentation vient, face à ces anormalités, de les qualifier de folles.

 Pourtant, ne pourrait-on pas soutenir que le contraire de nos rationalités classiques, acceptables, de nos équilibres rassurants ne serait pas la folie mais une rationalité délirante, avec sa propre logique erratique.

Bien sûr, il suffit de traverser la rue pour s’éloigner un temps des « fous ». 

Mais après les avoir croisés, avec un mélange de feinte indifférence mais de vraie attention, je ne sais pas pourquoi nous éprouvons comme une vague morsure, un regret infime : nous les abandonnons alors qu’ils auraient besoin de nous.

Mais je ne suis ni un héros ni un saint. Je passe, c’est tout.

 

Extrait de : Justice au Singulier

Par  Philippe Bilger

Magistrat honoraire
Magistrat honoraire et président de l'Institut de la parole
 
 
Sources et Publications:    http://www.bvoltaire.fr

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