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lundi 29 mai 2017

LA CHRONIQUE DE MARC DE GASCOGNE ......

Et Narcisse découvrit la photo numérique…
 
 
« Patron ! patron ! pouvez-vous nous faire la photo ? »… Malédiction ! en plein service, la salle farcie boursoufflée de convives, tous affamés, guettant leur pitance comme des loups au coin du bois, aiguisant leurs crocs sur le carrelage… pourtant rien à y faire ! il faut sacrifier au rituel de la photo… 
 
Je plie péniblement les genoux, me tirebouchonne entre tables, verres, bouteilles, fleurs et moulins à poivre pour tenter de cadrer à peu près correctement… 
Non ! pas de blague surtout ! ne pas refuser… même si mes jambes flageolent à cette heure… « Oh ! mais certainement Madame… » Tudieu ! un rappel à l’ordre s’impose si je ne veux pas y passer la soirée.
 
 Il faut ramener subito toutes ces trombines vers l’objectif. 
 
J’ai bien dis TOUTES ! Et oui, il y a toujours des dissipés, des rebelles, des adeptes de l’obturateur buissonnier. 
 
Je note : même dans des circonstances aussi vitales, fondamentales, moimoiïstes névrotiques, pas plus de sérieux que de pâquerettes au Sahara… Clic… Ouf ! ça y est… Ah non ! je ne vais pas m’en tirer à si bon compte… Une matrone surmotivée me lance un regard de pieuvre. 
 
Sur un ton ne souffrant aucune réplique, elle me demande d’en refaire deux ou trois… au cas où… pour choisir la meilleure… que personne ne soit frustré… « Oh ! mais certainement Madame… » Je m’exécute derechef en maudissant en silence Nicéphore Niepce et tous ses infâmes successeurs…. 
 
Que les pixels soient loués ! ils enchaînent sur les selfies… C’est bien leur tour de se muter en contorsionniste. L’étalage de sourires farcis aux incisives bat son plein. Peu importe ! Ils sont heureux ! Béats ! N’est-ce pas l’essentiel ? 
 
D’autant qu’ils ont scrupuleusement photographié tout ce qu’ils ont boulotté auparavant… De vrais stakhanovistes du déclencheur ! 
 
Leur smartphone va se coltiner une crise de foie gargantuesque à ce rythme. 
 
Rien que ce soir, il a ingurgité sans faillir trois ou quatre entrées (et oui, celles des copains aussi), cinq ou six plats, autant de desserts, sans oublier les pinards… rien ne lui aura été épargné. Pourtant toujours svelte le bougre ! plat comme une cravate… épais comme un porte-manteau de teinturier… fin prêt pour un défilé de mode ! j’avoue que je l’envie…
 
 Pas longtemps ! je rattrape au vol une bouteille propulsée par l’appendice métallique destiné à sauver les amours selfiques des clampins petits bras. A la bonne heure ! ça fait rigoler toute l’assistance…
 
 
Dans ma jeunesse, nous nous bidonnions sur les Japonais. « Pas croyable », se gaussait-on, « ces nigauds photographient tout ! ». Ils avaient plus de mérite ! Les appareils d’alors pesaient leur bon kilo… 
 
Et dire que tous ces clichés finiront lamentablement leur vie sur un disque dur. On ne les aura regardés que le temps de les "transférer". 
 
Juste pour les recadrer, les retoucher un peu., forcer la saturation des couleurs… les plus doués gommeront les défauts, histoire d’être beau, présentable, consommable, attractif… aussi séduisant qu’un savon Palmolive sur la gondole d’une grande surface…
 
 Les temps changent. Plus question de faire des tirages, de les ranger soigneusement dans des albums, de les consulter lors des soirées entre amis ou en famille, d’en rire, d’en éprouver de la nostalgie… 
 
Non ! tout ce folklore est à fourguer au rang des antiquités… Pourquoi perdre son temps à se regrouper entre êtres humains bien réels ? à se regarder, à se toucher, à se renifler… Inutile tout ça ! Vive le troupeau virtuel ! 
 
Celui qui réalise le paradoxe d’être à la fois seul ET en groupe. 
Le moyen idéal pour garder ses vilaines petites habitudes. Se curer le nez par exemple, ou débarrasser ses dents des restes du déjeuner avec sa fourchette… tripoter ses chaussettes… que sais-je encore ? Hop là ! au diable toutes ces conventions d’un autre âge… par la grâce d’Internet, ces vilenies gaillardes ne dérangent plus personne.
 
Tout ce bla-bla pour bien vous faire comprendre que le cliché numérique n’est pas fait pour durer. Il est du monde de l’éphémère. Celui d’aujourd’hui justement. Il est destiné à titiller délicieusement notre ego. A chaque minute. 
A vérifier si nous sommes bien vivants. A le proclamer à la face du monde. Et les réseaux sociaux sont faits pour ça ! La source de Narcisse a désormais des reflets bleus… Afficher sa bobine… sa nouvelle coiffure… sa montre qui fait grille-pain… son maquillage… ses « instants de convivialité » … ses voyages… ses états d’âmes… ses convictions, parfois… ses indignations, toujours… surtout si elles vont dans le sens du vent… 
Bref, le Viagra de l’internaute… Oh ! mais attention… que les choses soient limpides, (au moins autant que la source de Narcisse) je ne fais pas exception à la règle. 
Aussi troufignolâtre que le reste du monde le Marco… vil admirateur de son propre croupion… tartineur de platitudes en ligne… marotteur en diable… preuve que, malgré ses affirmations tartarinesques, il est bel et bien intégré à son époque !
 
 
Tout de même, ce vertige photographique me laisse pantois. 
 
Je cornaquais l’autre jour un couple d’amis venu de France. La visite de la vieille ville de Gdańsk se transforma bientôt en une sorte de séance de saut à l’élastique. 
 
J’avais l’impression de devoir sans cesse tirer sur un caoutchouc pour récupérer mon photographe toujours occupé dans un coin à traquer l’angle imprenable. 
Cliché qu’il doublait immanquablement avec son Smartphone pour être bien sûr de ne rien louper. 
 
Quelle joie de se retrouver alors dans la même attitude que le mari attendant sa femme devant les toilettes du restaurant ! (Il est de notoriété publique que les femmes visitent systématiquement les lieux d’aisance juste au moment de quitter l’établissement). Mais là, ce délice est renouvelé toutes les cinq minutes. 
 
Du grand art ! Avouez que c’est tout de même un peu croquignolet… Sans oublier la suite : l’obligation d’admirer le cliché que l’artiste se fait un devoir de vous présenter sur son petit écran. `
 
Bien sûr, on n’y voit goutte à cause du soleil, mais ce n’est pas une raison pour se défiler… Ô rage, ô désespoir ! pour ça aussi je suis le chaudron qui dit à la casserole qu’elle a le cul noir… Mon fils ne laisse pas de me reprocher ma boulimie photographique lors de nos sorties et vacances…
 
« Patron ! patron ! on en voudrait encore une avec vous ! ... ». Ils se regroupent tous autour de moi en extravagant tourbillon. 
 
Allez ! autant jouer le jeu… leur faire plaisir… Oh ! mais je sais comment… Pour ce qui est de faire le clown, je n’ai pas mon pareil… Rôdé le Gascon, aguerri, alerte comme une chèvre corse au milieu de son arbre… Je pars chercher mon béret basque… quitte à faire l’intéressant autant aller jusqu’au bout… je vais leur en donner moi du Français d’Appellation d’Origine Contrôlé ! 
 
Du coup ça glousse en volaille, les femmes se pendent à mon cou. 
 
Je contourne la matrone comme Bonaparte les Autrichiens lors de la campagne d’Italie et je serre de près une jolie quadragénaire au décolleté palpitant. « Cheese !!! Photo, photo… allez ! encore une… 
 
Oh, je crois bien que j’ai fermé les yeux (tu parles !) … Calamitas ! j’ai bougé au mauvais moment… Allez, encore une ! ... » Elle est maintenant carrément collée contre moi, le néné bondissant… et c’est le mari qui immortalise tout ça sans moufter… Ah ! passion de la photo, quand tu nous tiens…
 
 
Marc de Gascogne – Sopot le 29 mai de l’an de grâce 2017
 
 
Merci Marc P .     https://www.facebook.com/notes/marc-de-gascogne