29

Mar

2017

Cabinet noir ? Par François-Bernard Huyghe

 Source : François-Bernard Huyghe, 25-03-2017

Cabinet noir” est devenu en quelques jours un mantra. 

L’auteur de ces lignes (pas plus d’ailleurs que ceux de “Bienvenue place Beauveau”  qui disent ne pouvoir ni le prouver ni l’infirmer et que nous n’avons pas lus) n’a aucun moyen d’en démontrer l’existence.`


Du moins si l’on entend qu’un groupe de très hauts fonctionnaires se réunissent formellemen sous l’égide du Président pour faire des coups tordus contre des adversaires politiques. 

Nous serions fort étonnés qu’il y ait une structure spécifique avec un nom, une liste de membres, des réunions où l’on dise “et maintenant ouvrons la sécance du cabinet noir” , pourquoi pas des cagoules et des mots de passe comme dans Tintin. 

En revanche, il n’est pas difficile imaginer une “fonction cabinet noir” ; elle consisterait en une stratégie de remontée de l’information compromettante au plus haut niveau et de déclenchement de campagnes médiatiques ou judiciaires (fuites, suggestions, conversations informelles avec des journalistes ou des magistrats) afin que des affaires tombent au bon moment pour embarasser l’adversaire.
 


L’argument des “partisans” du cabinet noir repose sur la vraisemblance : vous n’allez pas me faire croire que tout cela est le fruit du hasard, que cette simultanéité est spontanée, qu’il n’y a aucune intentionnalité derrière, que tous ces documents confidentiels dont certains couverts par le secret de l’instruction tombent du ciel dans la corbeille de journalistes militants, que des fonctionnaires, des juges membres d’un certain syndicat, etc..

Les contre-arguments sont soit 1) d’ordre moral et paralysants (vous savez bien que la justice est totalement indépendante (grâce à nous) et vous offensez la République en les soupçonnant, comment oser questionner notre probité ?

Soit 2) des arguments portant sur l’intention des premiers : vous vous trumpisez, vous êtes des complotistes, vous essayez de détourner l’attention de vos fautes véritables en parlant de conspirations imaginaires et d’abus d’autorité inimaginables


Aucun de ces arguments – vraisemblance ou “dignité” – ne porte sur le fond, sur la preuve de faits bruts. Ce qui est normal pour une activité par nature clandestine et sensée ne pas laisser de traces (on imagine mal un verbatim du cabinet noir rangé dans un tiroir de l’Élysée en attendant son prochain occupant).
Si, donc, rien n’est avéré (au moment où nous écrivons le livre n’est même pas en librairie), on peut raisonner par rapport à des exemples historiques :


– “cabinet noir” est d’abord, sous l’ancien régime, le surnom des services qui ouvrent systématiquement (sans doute depuis Richelieu) les lettres qui passaient par les postes royales. 

C’est notamment le fameux avec le fameux “secret du roi” de Louis XV, où les extraits de correspondances révélatrices sont recopiées et où éventuellement des spécialistes décryptent les messages secrets qu’elles contiendraeint. 

 Nous sommes dans la surveillance pure, sensée disparaître avec la proclamation du principe d’inviolabilité de la correspondance par la Révolution

– Sous la V° République, plusieurs fois, l’opposition accusera le pouvoir soit de la surveiller de façon illégale soit, de surcroît, de monter des machinations pour détruire la réputation de tel ou tel adversaire.
 Il est avéré (du moins, des décisions de justice ou des inculpations l’attestent) qu’il y a eu, sous Mitterand, des “écoutes de l’Élysée” et une “cellule” qui surveillait des gêneurs comme Jean Edern Hallier ou Edwy Plenel. 

À l’époque Mitterrand, on sait comment fonctionait le sytème : abus du système des écoutes dites “administratives” (système qui a été réformé depuis), utilisation de policiers, relais médiatiques, etc. Mais cela nous le savons par un jugement du Tribunal de correctionnel de 2005, c’est-à-dire plus de vingt ans après les faits.


– Sous Chirac, on parlera d’un “cabinet noir” dirigé par P. Massoni et Y. Bertand et la DCRG : ils auraient monté des “coups” contre Pasqua, Jospin ou Sarkozy. En 2011, François Hollande déclarait : “Il y aurait à l’Élysée au côté même du président de la République, une cellule qui, avec la police, avec la justice, ferait pression pour que des affaires soient lancées et d’autres étouffées”.

 Sarkozy n’échappera pas à l’accusation, comme ministre de l’Intérieur puis comme président : anciens des RG qui surveilleraient des journalistes dont ceux de Médiapart, réquisitions illégales auprès d’opérateurs téléphoniques (affaires des “fadettes”)… 

Sous le présent quinquenat, la façon dont N. Sarkozy a été compromis dans treize affaires, écouté, y compris sous son pseudonume de Bismuth, crée de nouveaux soupçons : tout cela se produit-il spontanément ? 
Le Tracfin est-il employé comme relais ? 

Le syndicat de la magistrature ? Tous les arguments que l’on retrouvera dans la rhétorique de Fillon (le fait que des révélations soient orchestrées n’enlevant rien sur le fond au fait que les révélations soient vraies, comme dans le cas des mails fuités du parti démocrate américain).


Savoir s’il existe ou a existé des groupes informels remplissant la fonction cabinet noir, voilà ce dont nous n’avons aucune compétence pour trancher et qui demande des enquêtes de fond.

En revanche, il y a une bonne probabilité que – indépendamment de la moralité ou du respect des principes républicains par la droite ou la gauche – la tentation en soit forte.


La première est que l’aspect surveillance/dissimulation est techniquement de plus en plus facile (voire l’accumulation des révélations sur la surveillance par la NSA, la Cia, le FBI etc qui ne cesse depuis des années : pourquoi cela ne se produirait-il jamais en France). 

Que des services d’État puisse accumuler les moyens de surveiller, c’est évident. 

Et que des fonctionnaires qui se trouveraient en présence de pièces compromettantes sur tel ou tel homme politique connu, n’ouvrent jamais le parapluie, ne transmettent jamais à leur hiérarchie ou que les sujets hypers sensibles soient cloisonnés : voilà ce qu’un enfant de huit ans aurait du mal à croire.

Mais après la dissimulation, la stimulation : déclencher des mécanismes de mise en cause, judiciaire et/ou médiatique, pour compromettre (un “kompromat” disent les Russes) si l’on bénéficie de relais idéologiques auprès de fonctionnaires acquis à votre cause ou auprès d’une presse qui, sans vous adorer positivement, est toute prête à faire un scoop en lynchant votre adversaire qu’elle n’aime guère.

Tout savoir sur l’adversaire et jouer des relais d’influence des deux ressorts de nos sociétés post-politiques – règne du droit, indignation médiatique – : pas besoin d’être un esprit machiavélique pour songer à des recettes aussi en accord avec les tendances du temps.



Source : François-Bernard Huyghe, 25-03-2017



 ET AUSSI

Bienvenue place Beauvau, le livre qui fait polémique

"Derrière ces ennuis à répétition qui ciblent les principaux rivaux du Président sortant, difficile de ne pas voir la patte de Hollande."
Par Francis Richard.


Jadis, jusqu’au XIXe siècle, l’expression cabinet noir désignait l’organisme d’un État, détenteur du monopole des postes, qui ne respectait pas le secret des correspondances. Ce viol de la sphère privée lui permettait d’avoir connaissance de données sensibles sur les personnes et de s’en servir éventuellement pour leur nuire.

Ce n’est pas dans cette stricte acception que les auteurs de Bienvenue place Beauvau emploient cette expression dans leur livre, où ils reprochent à longueur de pages à François Hollande de n’avoir rien changé à la police héritée de Nicolas Sarkozy. Il aurait même fait pire en constituant une structure clandestine, version moderne du cabinet noir d’antan.

Des indices troubles place Beauvau

Les auteurs précisent à propos de celui-ci : Il n’est pas possible d’en apporter la preuve formelle. Comme il n’est pas possible de prouver le contraire ! Mais l’addition d’indices troubles et de témoignages étonnants interroge. Plusieurs observateurs bien placés dans l’appareil policier nous ont ainsi décrit par le menu l’existence d’une structure clandestine, aux ramifications complexes […]. (page 24)

Ce qui caractérise cette structure clandestine, c’est sa capacité à orchestrer des affaires judiciaires pour éliminer des adversaires ou, au contraire, les épargner, à charge de revanche.

Quelles sont les ramifications de cette structure ?

Tracfin, le service de renseignement financier de Bercy, dont le patron assiste chaque semaine à une réunion à l’Élysée organisée par le coordinateur du renseignement, en compagnie des six autres directeurs des services secrets : Afin d’allumer la mèche d’une affaire politico-financière, il suffit que Tracfin pêche au bon endroit, remonte dans ses filets une infraction, et la transmette officiellement à la justice. (page 24)

– la DACG, la Direction des affaires criminelles et des grâces, dont le patron peut suivre en temps réel l’avancement de tous les dossiers politico-financiers. (page 26)

– des magistrats auxquels le Château donne des consignes oralement sur des dossiers politiquement sensibles : Ils sont moins de cinq, dont on retrouve le nom dans tous les dossiers qui concernent Sarkozy. Des habitués de la méthode des poupées russes. (page 26)

ces magistrats qui additionnent les affaires sur le clan Sarkozy sont eux-mêmes alimentés et épaulés par une poignée d’officiers de police judiciaire, la plupart en poste à l’Office central de lutte contre la corruption, les infractions financières et fiscales […]. (page 27)

Un ami de quarante ans

Le patron de Bercy est Michel Sapin, un ami de quarante ans de François Hollande ; le coordinateur du renseignement est Yann Jounod, préfet socialiste ; le patron de la DACG, Robert Gelli, a partagé la même chambrée que François Hollande et Michel Sapin lors de leur service militaire. (page 25).

Ajoutons que la méthode des poupées russes, évoquée ci-dessus, consiste à saisir lors d’une perquisition des documents qui n’ont rien à voir avec celle-ci et de les utiliser pour ouvrir de nouveaux dossiers judiciaires, susceptibles de nécessiter d’autres perquisitions etc.

Parmi les moins de cinq juges d’instruction nommés pour instruire les dossiers politiquement sensibles figure un certain Serge Tournaire : Ce juge d’instruction est apprécié à l’Élysée pour son opiniâtreté dans les affaires mettant en cause Sarkozy. (page 41)

Les rivaux de François Hollande en difficulté avec la justice

Les auteurs remarquent que, comme par hasard, ceux qui pourraient rivaliser avec François Hollande, ont maille à partir avec la justice : Derrière ces ennuis à répétition qui ciblent les principaux rivaux du Président sortant, difficile de ne pas voir la patte de Hollande. (page 54)

Difficile à les lire, même s’ils s’en défendent, de ne pas voir non plus dans le chantier Fillon (un chantier est une machination dans le jargon barbouze) la même patte de Hollande, d’autant que, par le plus grand des hasards, un des trois juges nommés par le Parquet national financier pour mener à bien ce chantier est un certain Serge Tournaire…

Dans le livre d’Olivia Recasens, Didier Hassoux et Philippe Labbé (la première et le dernier étaient journalistes au Point ; le deuxième et le troisième le sont aujourd’hui au Canard) il y a bien d’autres révélations inavouables sur la police, éclipsées maintenant par celle de l’existence improuvable du cabinet noir, dont se sert Hollande pour éliminer ses adversaires.

Redoutable tacticien

C’est dommage. Car elles sont les symptômes d’une police complètement inadaptée à la situation actuelle et la démonstration que Hollande n’aura rien fait pendant cinq ans pour y remédier, préférant se livrer à ses petits jeux de redoutable tacticien, qui a su tout au long de sa carrière avoir un ou plusieurs coups d’avance sur ses adversaires… (page 54)


Olivia Recasens, Didier Hassoux et Christophe Labbé, Bienvenue place Beauvau, Robert Laffont, 264 pages.

Sur le web
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