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samedi 4 mars 2017

AFFAIRE MEKLAT ET TRAITEMENT MÉDIATIQUE.......

 

Le traitement médiatique de l’affaire Meklat et ce qu’il dit du clivage droite/gauche

Comment la presse de droite et de gauche a traité l'affaire des tweets racistes, antisémites et homophobes publiés sur le compte de Mehdi Meklat.

Par Hadrien Gournay.


La révélation de tweets haineux, antisémites et homophobes d’un jeune journaliste dont les articles étaient publiés, et les œuvres régulièrement rapportées avec enthousiasme dans les colonnes de la presse de gauche a soulevé une vive polémique.

La dénonciation des tweets de Meklat est d’abord venu de la gauche elle-même avant que la droite ne s’empare de l’affaire pour accuser la presse de gauche dans cette affaire. Présentant deux positions diamétralement opposées sur l’affaire deux articles du Figaro et de Libération peuvent nous aider à mieux l’appréhender.

Daté du 20 février, l’article de Libération précède celui du Figaro d’une journée mais dans la mesure où l’article du Figaro instruit un procès de la presse de gauche auquel Libération répond en partie, nous les présenterons en les intégrant fictivement à une telle séquence. Pour ne pas tromper le lecteur, cette méthode exige de reconnaître les faits qui semblent y être opposés.

Ce qu’en dit la presse de gauche

Ainsi, l’article de Libération est-il structuré autour de réponses à une série de questions et non en réponse à une accusation dont la presse de gauche aurait à répondre. De plus, lorsqu’il est question d’une telle accusation, elle est décrite comme provenant de la « fachosphère » et visant essentiellement la classe politique et non la presse de gauche. 

Un tel souci de défense étant malgré tout perceptible dans l’article, ces faits ne s’opposent pas à notre démarche.

Soulignons enfin que l’analyse qui suit s’appuie sur l’idée que Meklat est bien l’auteur des Tweets incriminés, ce que lui-même reconnait, et que les excuses avancées par lui (licence donnée à un double fictif), quand bien même seraient-elles en partie sincères, ne peuvent être reçues.

Quelle réponse l’acte d’accusation de la presse de gauche trouve-t-elle ? Quelle conclusion en tirer pour le débat entre droite et gauche en général ?

L’acte d’accusation de la presse de gauche

Nous pourrions présenter la question en disant que la presse de gauche est accusée d’avoir omis de dénoncer les tweets haineux d’un jeune journaliste. Cette formulation serait vraie mais doublement insuffisante.
Tout d’abord, la presse de gauche ne saurait être coupable d’une telle omission que si elle avait connaissance préalable des propos en question. C’est ce que soutient Laurent Bouvet pour Le Figaro :
Des propos de mise en garde qui lui ont été adressés ont été rapportés très largement ces dernières années dans les articles consacrés au duo qu’il forme avec son compère Badrou. Comment ceux qui savaient ont pu continuer, au-delà des mises en garde, à ne rien dire publiquement, à le laisser ainsi «dériver» selon le mot de l’un d’entre eux ? On est là dans une forme de complicité passive assez étonnante.
Libération confirme dans l’article du 20 février l’hypothèse de la connaissance de la « double personnalité » de Meklat par la presse de gauche, y compris Libé lui-même.

Des propos violents

Dans ce texte comme dans d’autres qui ont suivi sur eux depuis, un élément a souvent figuré : la violence des propos tenus par le «personnage» incarné par Mehdi Meklat sur Twitter.  
« Doux au parler, Mehdi en Marcellin mute, médit à tout bout de champ, éructe des « giclez-lui sa mère » ou des « pourquoi Estelle Denis, elle a le droit de vivre ? » », relevait ainsi le portrait Libé pour pointer la dualité virtuelle-réelle du Docteur Meklat et de Mister Deschamps.
 « Un troll déchaîné qui déconne et dézingue à tout-va », écrivait en 2016 le magazine du Monde à propos de ce «double maléfique», en rappelant les mises en garde de ses proches, comme Mouloud Achour (Canal +) : « Les écrits restent, un jour on te les ressortira. »

 Déjà, en 2012, les Inrocks évoquaient ce personnage virtuel de « mégalo furieux [qui] insulte à tout va ».

Ensuite, l’abstention de la presse de gauche ne peut à elle seule motiver la condamnation de cette presse. Après tout, la presse de droite et Le Figaro s’étaient abstenus eux aussi de condamner Meklat. Pour être substantielle l’accusation contre la presse de gauche peut être formulée de deux manières.

Deux poids deux mesures

Premièrement, ce n’est pas seulement d’une abstention mais d’une participation active à l’ascension de Meklat que cette presse est coupable selon Le Figaro :
Impunité de la part de ses collègues et amis du Bondy Blog, du milieu journalistique ou du show-business qui l’ont accueilli et encouragé alors qu’ils savaient ce qu’il en était.
Deuxièmement, l’affaire Meklat met en lumière la partialité ou le deux poids deux mesures de cette presse en révélant :
un système médiatique notamment (celui des médias cités plus haut tout spécialement) qui assure de toute sa force de frappe la promotion de certaines idées, de certaines personnes et de certains comportements plutôt que d’autres, sur des bases aussi étroites que partiales, sans trop d’égard pour les faits.
Certaines personnalités de droite ont été clouées au pilori par la même presse pour moins que cela.
Quelles réponses l’article de Libération donne-t-il à un tel acte d’accusation ?

La défense de la presse de gauche

Nous l’avons souligné plus haut, l’article de Libération n’est pas explicitement structuré autour d’une réponse à une accusation de partialité qui lui serait portée mais cette préoccupation transparaît malgré tout dans l’article. Aussi, de tels arguments de défense doivent parfois être trouvés en lisant un peu entre les lignes.
Il est possible d’éliminer d’emblée une première stratégie de défense consistant à justifier purement et simplement Meklat. 
En effet, la plupart des articles admettent et condamnent la faute commise par Meklat, même si certains continuent de lui trouver des circonstances atténuantes ou de croire en une « double personnalité » plus susceptible d’être amendée qu’une pure dissimulation.  

France culture s’interroge par exemple sur ses motivations et sa personnalité.

Une deuxième stratégie de défense est de rappeler comme le suggère Libération que la presse de gauche avait justement fait son travail en informant ses lecteurs de la double personnalité de Meklat. 

C’est pour la même raison que Libération documente précisément la révélation actuelle de tweets de Meklat, en montrant que la gauche elle-même en est à l’origine.

Pas de séparation des genres

Cette stratégie conviendrait s’il n’était pas reproché à la presse de gauche d’avoir continué à favoriser l’ascension de Meklat alors qu’elle avait connaissance de ce qu’il écrivait par ailleurs. Un second argument consistant dans la séparation des genres, absent de l’article de Libération serait ainsi appelé à compléter le premier. 

Il consisterait à énoncer que même si Meklat publiait des insanités par ailleurs, la seule chose qui importe est le contenu des articles que la presse de gauche publie de lui.

Pour ajouter du poids à cette idée, il est possible de montrer que chercher systématiquement à discréditer une personnalité sur la base d’opinions, peut-être réellement choquantes, présente un risque de dénaturer le débat démocratique. 

Pourtant, un tel cloisonnement entre l’auteur et ce qui en est publié ne saurait être réalisable au-delà d’un certain point et le raisonnement est d’autant moins recevable que la presse de gauche a souvent cherché à disqualifier totalement des personnalités de l’autre bord sur la base de propos isolés.

L’analyse est un peu différente dans le cas de la littérature. Des propos réellement choquants peuvent être intégrés à une œuvre littéraire ou bien être prononcés par l’auteur hors d’un contexte littéraire. 
Nous sommes manifestement dans le deuxième cas ici car l’alibi littéraire ne peut être utilisé pour les tweets de Meklat. La question est donc de savoir si la connaissance de ces tweets aurait justifié un embargo sur sa production littéraire.

Littérature et morale

Remarquons ici que la distinction fréquente entre la littérature et la morale ne tient pas. Il ne s’agit pas de nier le fait que l’appréciation esthétique et morale sont de natures différentes. Néanmoins, la morale est en tant que tel un système total d’appréciation des actions humaines, de ce qui peut ou ne peut se faire. 

La distinction serait recevable s’il ne pouvait exister de conflits de préséance entre l’art et la morale, mais ces conflits existent. Une œuvre dont la beauté est incontestable peut nuire à des innocents.
Si tel est le cas, la morale, en tant qu’elle indique ce qui peut ou ne peut pas se faire, doit avoir la préséance.

 La seule possibilité de rejeter cette conclusion serait d’affirmer que l’esthétique est au sein de la morale la chose qui importe le plus. En réalité, personne ne soutient un tel point de vue dans ses ultimes conséquences. 

En revanche, il est possible et sans doute nécessaire d’inclure l’exigence de beauté dans les exigences morales. La question serait donc d’apprécier la publication d’une œuvre à partir de son esthétique et d’autres critères de moralité.

Question de moralité

Plus la qualité d’une œuvre est forte, plus elle pourra résister à une appréciation sur sa moralité. Aujourd’hui, nous sommes arrivés à cette situation paradoxale qu’une œuvre immorale sera mieux considérée qu’une œuvre qui ne le serait pas à valeur esthétique égale. 
Cela s’explique par le fait que dans la mesure où l’importance de l’esthétique se manifestant dans le conflit avec la « morale classique », l’œuvre immorale semble d’autant plus représenter les valeurs propres de l’esthétique.
Lorsque les propos condamnables sont extérieurs à l’œuvre, le seuil de tolérance serait sans doute plus grand.
 Le talent de Meklat est-il si grand que ces tweets haineux puissent être négligés ? Voilà bien une question, que ne l’ayant pas lu, je ne pourrai trancher.

La contre-attaque de Libération repose essentiellement sur l’assimilation de la critique à la « fachosphère » en mettant en avant Fdesouche.  

Libération insiste particulièrement sur les motivations des dénonciateurs : « une hypocrisie palpable aromatisée troll », dénonce « le plaisir de traquer les dérapages de ses détracteurs », découvre « un vrai filon que la fachosphère compte visiblement exploiter », précisant « la méthode est bien rodée ».

Manière contestable

Cette manière de faire est contestable sur trois points. Elle l’est d’abord parce que la critique a été reprise par des titres, comme Le Figaro, qui ne peuvent être intégrés à la « fachosphère ». À la décharge de Libération, il reste à savoir dans quelle mesure les réactions d’extrême droite étaient surreprésentées à la date de publication de l’article. 
Elle l’est encore parce qu’en en faisant une description tendancieuse, n’importe qu’elle motivation peut paraître méprisable. Elle l’est enfin parce que même si les motivations en sont méprisables, une critique peut malgré tout être fondée.


Plus objectivement, Libération pointe les exagérations de ceux qui se sont emparés du cas Meklat.
Au-delà du cas Taubira, les tentatives d’amalgames entre Meklat et la classe politique de gauche ont parfois pris une tournure absurde.

Grâce à Fdesouche, on sait ainsi que François Hollande est abonné au compte Twitter de Mehdi Meklat – la belle affaire, on est sans doute censé comprendre que le Président apprécie les tweets rances à base de Hitler ou Merah.
En définitive, cet argument est celui qui a le plus de valeur. 
La presse ou la classe politique de gauche ne peuvent être complètement innocentées de leur complaisance pour Meklat mais il reste difficile d’apprécier la signification exacte d’un tel fait ou de mesurer à quel point il est révélateur d’un mal généralisé et profond. 
D’ailleurs, à l’examen on retrouve parfois chez soi sous une autre forme une faute qui nous avait paru mettre en relief chez autrui la pire corruption et dont la nature nous parait aussitôt plus légère.

Cette polémique est en tout cas assez révélatrice de la dynamique de la discussion droite – gauche sur les questions communautaires.

Le débat droite – gauche en général

Ce débat peut être décrit comme se déroulant en quatre temps :

1er temps : torts réciproques des communautés. La communauté majoritaire a des opinions xénophobes et discrimine les minorités. Les minorités sont touchées par la délinquance ou cèdent au fanatisme.

2ème temps : les journalistes s’emparent de la problématique liée au premier temps. La presse de gauche fustige les discriminations et la xénophobie de la majorité. La presse de droite dénonce la délinquance et le fanatisme religieux des minorités.

3ème temps : réplique des différentes presses aux accusations portées en 2°. La presse de droite accuse la presse de gauche de confondre un patriotisme naturel avec de la xénophobie et d’être par ailleurs aveugle à la xénophobie des minorités. La presse de gauche accuse le discours du deuxième temps de la presse de droite de xénophobie larvée.

4ème temps : nouvelles répliques. La presse de gauche se défend contre l’accusation qui lui est portée par la presse de droite en affirmant qu’elle n’est formulée par cette dernière que pour masquer sa propre xénophobie. 
L’accusation portée par la presse de gauche dans le 3ème temps confirme aux yeux de la presse de droite le diagnostic de partialité qu’elle lui avait porté.

Discours justifié

Le problème sur lequel nous nous concentrons ici est de savoir si l’accusation portée par la presse de droite contre la presse de gauche est justifiée ou si elle révèle sa xénophobie. Mais comment ne pourrait-elle pas être justifiée ? 
La presse de gauche (comme celle de droite) ne tient-elle pas un discours nécessairement partisan ? Il serait facile de trouver des preuves qu’elle l’est.

Pour celui qui comme moi est plutôt opposé aux idées qui l’inspirent, il est cependant nécessaire, pour aller plus loin et si l’on entend soi-même être exempt de la tendance que l’on dénonce, de se demander si en discourant sur un déséquilibre, on ne se dispense pas soi-même de tenir un discours équilibré que l’on reconnait de manière plus ou moins explicite.

Cette démarche peut malgré tout être justifiée. 

Lorsque le discours général est manifestement erroné il peut être plus opportun, sinon plus juste, de le combattre que de produire le discours équilibré qui devrait s’y substituer mais qui ne serait pas entendu dans le bruit ambiant.

https://www.contrepoints.org/2017/03/04/282587