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vendredi 23 décembre 2016

LES ANGLAIS ET L' ÉTAT ISLAMIQUE ! INTERVIEW !

Lisa Murr Nehme : quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique [interview]

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23/12/2016 – 08h00 Beyrouth (Breizh-Info.com) – Lisa Murr Nehme est Franco-libanaise. Cette professeur, polémiste, historienne, politologue et islamologue vient de publier, aux éditions Salvator, un nouvel ouvrage particulièrement instructif intitulé :
 « Quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique » sous titré «  OR, CORRUPTION ET POLITIQUE ÉTRANGÈRE BRITANNIQUE ».


Depuis trente-six ans, ses recherches lui permettent de se livrer à un véritable travail d’enquête en remontant aux origines. Son but : réhabiliter les victimes de l’histoire en dévoilant les criminels véritables. 
Le résultat : des documents qui se lisent comme des romans et démolissent les idées reçues. Auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages, elle a notamment publié 1453 : Mahomet II impose le schisme orthodoxe (François-Xavier de Guibert, 2003) et Fatwas et Caricatures (Salvator, 2015) – qui avait déjà fait l’objet d’une interview sur notre journal.

Cette fois-ci , l’auteur s’intéresse au rôle joué par les Britanniques dans l’ascension de l’État islamique ottoman. Pourquoi les Anglais ont-ils livré, en 1840, le Liban, la Syrie et la Palestine à l’État islamique ottoman ? Comment expliquer les génocides des chrétiens du Liban en 1860 et 1915-1918 ? Pourquoi les Anglais travaillaient-ils en 1915 à donner La Mecque pour capitale à un État islamique arabe comprenant le Liban, la Syrie et l’Irak ? Qu’est devenu le califat arabe qu’ils avaient essayé de créer et qui a fait rêver Ben Laden et les islamistes modernes ? Pourquoi ont-ils reconnu la suprématie des Saoud en Arabie malgré leurs massacres religieux ? Quelle est l’origine véritable de la guerre israélo-palestinienne ? Chacun des deux prétend que l’autre a commencé. Où est la vérité ? question l’éditeur.

Le livre, qui contient de nombreuses illustrations, est le fruit d’un travail sérieux, documenté ; il est un incontournable pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, dans les Etats sous le joug de l’Islam politique. Nous avons interrogé Lina Murr Nehmé à propos de son ouvrage (à commander en cliquant sur l’image ci-dessous)


Lisa Murr Nehmé – Quand les anglais livraient le Levant à l’Etat Islamique – Salvator – 22€

Breizh-info.com : Pouvez vous rappeler à nos lecteurs ce que vous évoquez lorsque vous parlez du Levant ?


Lina Murr Nehmé : J’ai utilisé le mot Levant parce qu’il entre dans la composition des noms de Daech et du Front Nosra (Fatah-el-Cham). Les islamistes appellent le Levant Cham, parce qu’ils lisent ce nom dans les textes islamiques. Les Arabes du VIIe siècle, en effet, confondaient les pays appelés Liban, Syrie, Palestine, Jordanie, Israël, en une seule et même entité qu’ils appelaient Gauche (Cham) parce qu’elle était à leur gauche par rapport au soleil.
Les habitants de ces pays, et les Occidentaux eux-mêmes, les appellent Levant parce qu’ils sont, par rapport à la Méditerranée, les terres du côté desquelles le soleil se lève.


Breizh-info.com : Entre le 19ème siècle et le 20ème siècle, les Anglais ont, au moins par trois fois, (1840, 1915, 1925) sauvé ou aidé à fonder des états islamiques.  Avec les conséquences actuelles que nous connaissons. Pour quelles raisons ?

Lina Murr Nehmé :  Les Anglais ont des intérêts à la fois économiques et stratégiques à sauvegarder.
En 1840, ils étaient en plein essor industriel et cherchaient à améliorer l’écoulement de leurs produits et le transport des matières premières. En outre, les Indes étaient le “joyau” de leur Empire. Ils étudiaient donc les moyens par lesquels ils pourraient raccourcir les distances entre l’Inde et l’Angleterre.
Ils avaient d’abord pensé à un canal à Suez, mais ils avaient estimé le projet irréalisable. Alors ils s’étaient rabattus sur l’idée de faire un canal pour relier l’Euphrate (fleuve irrigant l’Irak et la Syrie), à l’Oronte (fleuve prenant sa source au Liban, irriguant une partie du Liban et de la Syrie et aboutissant à Antioche, aujourd’hui en Turquie).
Mais sur le plan humain, la chose était difficile. D’abord, les Libanais n’aimaient pas les Anglais (et c’était réciproque), à cause des missionnaires anglais qui se moquaient d’eux et de leurs rites, et qui étaient soutenus par le gouvernement. Ensuite, les tribus qui contrôlaient l’embouchure de l’Euphrate n’étaient pas commodes.
Ce projet et son éventuel financement étaient étudiés très sérieusement au niveau parlementaire britannique à cette époque, quand soudain, ils apprennent que l’armée égyptienne, dirigée par un officier français, a occupé la Palestine, le Liban et la Syrie. Et après avoir écrasé l’armée ottomane après une série de victoires décisives, elle était arrivée en bordure de l’Euphrate. Les Égyptiens menaçaient ainsi de renverser le sultan et de prendre sa place.

Le ministre britannique des Affaires Étrangères, lord Palmerston, paniqua à l’idée qu’on allait non seulement rendre le projet du canal irréalisable, mais aussi, couper carrément aux Anglais la route des Indes.
Il décida de restaurer le pouvoir du calife et de restituer le Liban, la Syrie et la Palestine à l’État islamique.
Il envoya des agents en déguisement qui promirent aux Libanais l’indépendance au nom des Français. 
Pendant ce temps, les Anglais assemblaient une flotte et arrivaient en rade de Beyrouth, qu’ils bombardèrent. Ils distribuèrent des armes aux Libanais, qui se révoltèrent et vainquirent les Égyptiens. Eux qui se battaient pour leur indépendance, furent très déçus d’apprendre qu’on les avait en fait livrés à l’État islamique. Les Anglais avaient obtenu la promesse que les chrétiens seraient bien traité, mais ce ne fut pas du tout le cas.

En 1915, le même scénario resservit, mais à l’envers. Pour diviser les musulmans, les Anglais voulaient susciter une guerre de djihad arabe contre les Turcs. Ils tentèrent donc de convaincre Hussein, chérif de La Mecque, de lancer lui-même l’appel au djihad contre ses maîtres qui le finançaient.
Hussein exigea un très gros bakchich, dont les Anglais acceptèrent de lui donner une partie : ils acceptèrent de reconnaître la création d’un État islamique ou califat arabe. Un État islamique, c’est un État régi par la charia : l’adultère y est lapidé s’il est marié (fouetté s’il ne l’est pas), la main du voleur y est coupée, l’athée et l’insulteur de Mahomet y sont décapités, etc. Cela s’opposait totalement aux valeurs occidentales, mais cela ne faisait rien au gouvernement britannique, puisque cela ne concernait pas des citoyens britanniques.

Les Anglais acceptèrent aussi que le califat arabe englobe les pays entre la mer Rouge et la Méditerranée. En d’autres termes, ils acceptèrent de fermer les yeux sur l’invasion, par Hussein, de toutes ces régions.
Cela impliquait beaucoup de sang versé, car la Péninsule Arabique était composée d’un grand nombre d’émirats indépendants dont les chefs n’accepteraient pas de se soumettre à Hussein. (Parmi ces chefs, un des plus omniprésents était Ibn Saoud, d’ailleurs payé par les Anglais.) Les villes de La Mecque et de Médine elles-mêmes détestaient le chérif Hussein, entre autres, parce qu’il avait aboli le droit turc et rétabli la charia.

La ville d’Aden, qui était entre les mains des Anglais, fut exceptée du marché. Le Liban et une partie de la Syrie aussi, parce que les Anglais ne voulaient pas avoir les Français contre eux. Mais le chérif Hussein affirmait qu’il allait réclamer (c’est-à-dire envahir) Beyrouth et la côte, après la guerre. Les Anglais tentèrent donc par la suite, et de façon acharnée, de lui procurer ces terres, surtout quand il s’agit de revenir sur leur parole de lui donner la Palestine après la Déclaration Balfour. (Car la Palestine — contrairement au Liban, à Beyrouth et au littoral syrien — faisait partie des terres cédées par les Anglais au chérif Hussein. Les textes sont formels.)

Quelques années plus tard, en 1925, les Anglais lâchèrent leur allié le chérif Hussein et reconnurent la suprématie de l’État islamique de son rival, Ibn Saoud, qui l’avait supplanté. Ils reconnaissaient par là le fait accompli et s’assuraient qu’Ibn Saoud n’attaquerait pas la Transjordanie qu’ils contrôlaient.


Breizh-info.com : L’empire ottoman existait toutefois bien avant ce 19ème siècle. L’Angleterre est elle responsable de tous les maux actuels dans cette région du monde ?

Lina Murr Nehmé : Certes, l’Empire ottoman existait, mais en 1840, il était tellement affaibli qu’il était facile de l’abattre. Il n’y avait aucun besoin de lui livrer le Liban, la Syrie et la Palestine (ce qui a abouti aux massacres de 1860 au Liban et à Damas, où de nombreux Européens furent massacrés en même temps que les chrétiens de Damas).

Et je n’irais certainement pas attribuer à l’Angleterre tous les maux actuels dans cette région du monde : les Américains ont pris sa relève depuis longtemps. Les Français, les Russes, les Autrichiens et surtout les Allemands ont aussi joué leur rôle. Mais entre la Révolution française et la Deuxième Guerre mondiale, ce sont tout de même les Anglais qui ont eu la part du lion en matière de pouvoir mondial. Ce sont eux qui ont noué le plus d’intrigues, et ce sont donc eux qui portent l’essentiel de la responsabilité des crimes diplomatiques commis à cette époque. Or c’est durant ces années cruciales qu’ont émergé les islamistes dont l’enseignement a pavé le lit d’Al-Qaïda et Daech.

L’argent dépensé par les Anglais durant la Première Guerre mondiale a propulsé cet enseignement au premier plan. L’aide diplomatique et militaire accordée par les Anglais au chérif Hussein, était semblable à l’aide accordée par les Américains de nos jours d’abord à Ben Laden et à Al-Qaïda, puis à Daech, et maintenant, au Front Nosra ou Fatah-el-Cham. Elle ressemblait également à l’aide accordée par les Américains aux Frères Musulmans en Égypte et ailleurs. Elle a été le pétrole jeté sur le feu d’un mouvement qui n’était que latent, et qui est devenu assez puissant pour survivre aux modes communiste, socialiste, nassérienne, etc. Grâce à ce climat quasi hystérique,
Hassan Al-Banna, grand-père de Tariq Ramadan, a pu fonder le mouvement des Frères Musulmans et avoir beaucoup de succès. Et son ami le mufti Hajj Amine Husseini, fait par les Anglais mufti de Jérusalem, a été en position de créer une guerre entre les juifs et les Palestiniens non-juifs, qui dure encore. 
Dans le livre, je cite les discours qui poussaient une infime minorité à massacrer les juifs. Une infime minorité, mais malheureusement, c’est sa volonté qui a prévalu, et le peuple palestinien a été divisé.
Le Printemps arabe d’aujourd’hui ressemble comme deux gouttes d’eau au Printemps arabe qui a eu lieu en 1919-1920 en Syrie, en Palestine, en Égypte et que je décris dans le livre Quand les Anglais livraient le Levant à l’État islamique. Mais les mandats anglais, et français surtout, ont coupé son élan. Les Occidentaux étaient tout de même plus forts que les islamistes, alors que de nos jours, ces derniers sont plus forts que leurs gouvernements. Ils ne sont pas plus forts grâce à leurs propres muscles, mais à cause de l’or, de la propagande et de l’aide diplomatique dont ils bénéficient. Le même scénario que durant la Première Guerre mondiale, en somme.

Déguisé en nationalisme arabe, le mouvement islamiste de 1919-1920 était tellement gigantesque — grâce à l’or, à la propagande et à l’aide diplomatique fournis la première puissance mondiale d’alors — que, même quand celle-ci a fait volte-face, il n’a plus pu être éteint. Ses séquelles se sont manifestées dans les révoltes et révolutions qui ont secoué le Moyen-Orient de façon périodique, et enfin, et surtout, par la guerre israélo-palestinienne et par la guerre du Liban qui en est issue, et qui a elle-même été transposée en Syrie.


Breizh-info.com : Vous expliquez que de nombreuses nations de cette région, et notamment le Liban, ne sont en réalité pas arabes, et qu’elles ont justement été martyres car prises en étau entre différents appétits coloniaux et religieux. Expliquez-nous…

Lina Murr Nehmé : Remontez dans l’histoire, aux années de l’invasion arabe. Aucune nation n’était arabe en dehors de l’Arabie. Pourquoi le seraient-elles devenues ? Parce qu’on les a violées et qu’on les a muselées ? Non seulement ils vous envahissent, vous pillent et vous oppriment (ou vous massacrent à l’occasion), mais ils veulent, en plus, vous priver de l’identité que vous ont léguée vos ancêtres et vous pousser à mépriser vos ancêtres ?

Méfiez-vous. S’ils envahissent la France, ils appliqueront la même stratégie. 

Il est vrai qu’il y a eu des colons arabes qui se sont installés dans tous les pays occupés, mais il y a eu aussi des colons turcs, et avant eux, des Romains, des Grecs, et autres. Au début du siècle, la question ne se posait d’ailleurs pas : on appelait les Libanais, les Syriens, les Palestiniens et les autres citoyens de l’Empire ottoman, Turcs. On les appelle Arabes depuis qu’il est question de les incorporer au califat arabe du chérif Hussein, et plus tard, à n’importe quel État « arabe » cherchant à manger les autres ou à leur imposer sa volonté dans les coulisses. C’est ainsi au nom de l’arabisme que l’Arabie Saoudite est intervenue militairement au Yémen et au Bahreïn, causant des massacres et autres tragédies dont on ne parle guère en Occident.

La notion d’arabisme est une notion le plus souvent religieuse, utilisée pour rallier des citoyens d’un pays étranger à une cause étrangère — cela procure des soldats gratuits et motivés — et pour diviser les habitants d’un même pays. Je parlerai dans mon prochain livre Les trois Imposteurs : Tariq Ramadan, Tareq Oubrou et Dalil Boubakeur, de la façon dont la notion d’arabisme a été utilisée pour rallier les ethnies non arabes d’Algérie à une guerre de djihad menée par une partie de l’ethnie arabe algérienne.

Prenons l’exemple du Liban. Ce n’est pas par le biais des colons que les libanais ont eu le plus de sang étranger dans les veines, mais par le biais des réfugiés. Il y a eu des réfugiés arabes au Liban, au VIIe siècle. Les Arabes chrétiens sont venus en Syrie ou au Liban en tant que peuple persécuté dans sa terre. Mais les Palestiniens, Irakiens, Arméniens et d’autres aussi sont venus dès l’époque de l’invasion arabe, et aucun de ces peuples ne passait pour être arabe. Ils ne comprenaient même pas la langue arabe.

Un peuple d’origine phénicienne, qui a accueilli une majorité de réfugiés non-arabes, peut-il devenir arabe d’un coup de baguette magique parce qu’il a été envahi par les Arabes ou parce que les Arabes le convoitent ? Un peuple ne change pas d’origines ethniques chaque fois qu’il change d’envahisseur, n’est-ce-pas, sinon, pourquoi ne pas dire que les Français sont devenus allemands à cause de l’occupation allemande qui a laissé quelques Allemands dans le pays ? D’ailleurs, il n’y a qu’à jeter un coup d’œil à la population algérienne. Les ethnies arabe et turque étaient de petites minorités mal aimées de la majorité écrasante du peuple qui était restée berbère. Et pourtant, la plupart des textes, tant occidentaux qu’orientaux, les appellent arabes ! Ce n’est pas logique !

Au Proche-Orient, les Anglais ont activement propagé cette notion du prétendu droit des Arabes à posséder le Levant, et les Américains ont pris ensuite la relève.
En même temps, cela permettait aux Anglais de s’emparer de la Palestine et du Liban-Sud à bon compte. Car si tous ces pays étaient arabes, prendre aux Arabes « cette petite encoche » (comme disait Balfour), ne posait pas problème, à partir du moment où on avait décrété que les Palestiniens étaient « des Arabes dans des pays arabes ».

En Palestine aussi, l’arabisme a eu des résultats catastrophiques, car on a séparé les juifs des autres en appelant ces derniers « arabes ». Pourtant, il y avait des juifs palestiniens, et bon nombre d’entre eux (sinon tous par voie de mariage), avaient des origines réellement arabes (juives) puisque le calife Omar Ben Al-Khattab avait chassé tous les juifs d’Arabie à Jéricho au VIIe siècle.
Et parce que les Palestiniens juifs sont parfois très typés, et parce qu’ils s’habillaient de façon spéciale, ce sont eux qui ont été le plus attaqués, et le plus maltraités par ceux qu’on appelait « les Arabes ».
Pour des raisons politiques, on a prétendu qu’il y avait deux races, la « race juive » et la « race arabe ». Ce faisant, on a provoqué des massacres et on a fait le jeu des assassins dont parle mon livre.
Je ne saurais pas chiffrer le nombre de millions d’innocents dont cette notion d’arabisme a causé la mort, rien qu’au XXe siècle.
Voyez comment, en France, l’identité arabe est utilisée comme facteur de division en France, et comme facteur de ralliement de jeunes Français (parfois pas musulmans mais convertis) à l’État islamique.


Breizh-info.com :Vous parlez même de « génocide libanais ». Comment le justifiez vous ?

Lina Murr Nehmé : Le génocide est la tentative d’élimination totale sur base raciale ou ethnique ou religieuse. Ceci, on en a eu souvent. Dans ce livre, j’ai raconté trois génocides.
Celui de 1860 où tous les chrétiens de sexe masculin, même les bébés, ont été tués pour éteindre « la race des chrétiens ». Il s’est étendu jusqu’à Damas où des milliers de chrétiens ont été tués. Il se serait étendu plus loin si Abdel-Kader — qui, en Algérie, avait exterminé des tribus entières — n’avait pris les armes pour arrêter le massacre, et si les grandes-puissances n’étaient intervenues de leur côté.

J’ai cité le génocide de 1983 où 2000 à 3000 chrétiens ont été massacrés. Il s’agissait de tous les chrétiens trouvés dans une région où ils étaient majoritaires, et où ils sont maintenant presque inexistants, sauf pour les vacances. Il y aurait eu plusieurs dizaines de milliers de morts de plus si les chrétiens n’avaient fui. Certains de ces réfugiés sont, aujourd’hui encore, des squatters qui vivent à une famille entière dans une chambre, fils mariés avec leurs familles compris.

Et j’ai parlé longuement du génocide de la Première Guerre mondiale, car c’est le plus scandaleux, étant donné que l’Occident le connaissait et que l’Angleterre avait refusé de briser le blocus allié, et plus scandaleux parce qu’après ce génocide, on avait tenté de livrer les survivants aux Arabes. Ce n’était pas un génocide de chrétiens, mais de Libanais, fait sur base géographique, par la transformation d’un pays en camp de concentration. Après avoir confisqué aux habitants leurs vivres (y compris les graines réservées aux semailles de l’année suivante), ainsi que tout ce qui pouvait permettre de transporter éventuellement des vivres (sacs, charrettes, bêtes de somme), et interdit la chasse, même la chasse au corbeau, les Turcs ont laissé les Libanais et les Beyrouthins mourir de faim durant trois ans, tout en procédant, en même temps, à des massacres, tuant tous les habitants de certains villages. Le tiers des Libanais est mort, et le chiffre aurait grossi très vite si les Alliés avaient tardé à arriver, parce que les corps n’avaient plus de réserves.


Breizh-info.com : Vous soulignez les réseaux et relations entre islamistes et sionistes durant le 20ème siècle, relations ayant permis de « diviser » le Proche-Orient entre « terres arabes » et « terres juives ». 
Pourtant, vous démontrez que la réalité est bien plus complexe. Pourquoi les peuples ont ils été effacés ? Pourriez-vous résumer cette complexité ?

Lina Murr Nehmé : Les peuples ont effectivement été écrasés, poussés à se haïr mutuellement, notamment par l’établissement de séparations linguistiques, sociales et autres. Ces séparations suppriment les échanges humains et l’affection qui peuvent construire une nation, surtout si elle est déjà multiconfessionnelle. Il ne faut pas oublier le nombre de confessions en Palestine, où les juifs prenaient la nationalité palestinienne et devenaient des Palestiniens comme les autres. En procédant à la partition de la Palestine, Weizmann et les autres pouvaient empêcher le retour des réfugiés palestiniens non-juifs sans pour autant être accusés de créer des réfugiés. Il faut toutefois rappeler que c’était loin d’être l’opinion de tous les juifs, ou même de tous les sionistes, au contraire. Les plus ardents défenseurs des droits des Palestiniens non-juifs étaient des juifs : il serait injuste de l’oublier.

Et c’est le seul ministre du Cabinet Lloyd George à avoir combattu la Déclaration Balfour, Edwin Montagu, qui était le seul juif du Cabinet en question. C’est lui qui, ne pouvant faire annuler la Déclaration Balfour que les autres avaient déjà acceptée, y a fait ajouter la clause interdisant de toucher aux « droits civils et religieux des collectivités non-juives existant en Palestine ».
De même, le rabbin sioniste Judah Magnes, fondateur de l’Université de Jérusalem, appelait à aimer « les Arabes », même après l’assassinat de dizaines de juifs à Hébron, parce qu’un État ne pouvait pas subsister s’il ne reposait que sur la violence. Ce n’est pas du tout facile de faire cela.

Les murs dressés entre les peuples ont permis le discours radical des islamistes — en Palestine, ils s’appelaient Hajj Amine Husseini, Izzeddine Qassam, et plus tard… Saïd Ramadan. Ce dernier, père de Tariq Ramadan, fonda la branche palestinienne des Frères Musulmans, et c’est donc de lui que se réclame le Hamas qui règne aujourd’hui sur une partie du pays et commet régulièrement des attentats-suicides contre les civils.
Les Libanais l’ont échappé belle, mais pour un temps seulement, puisque la guerre palestinienne s’est transposée sur leur terre. Les Syriens, eux, ont beaucoup souffert parce qu’on leur a imposé Fayçal, le fils du chérif Hussein. Cela n’a pas duré longtemps, mais assez pour fortifier l’islamisme. L’actuelle guerre de Syrie est un arbre dont la graine a été semée en 1919-1920, et qui a poussé avec plus ou moins de difficulté de décennie en décennie. Les Irakiens ont souffert bien davantage, car ils ont été violentés de façon plus ouverte encore.

Même le peuple arabe a été ainsi victime. La famille saoudienne a établi son État sur les cadavres des musulmans arabes d’Arabie. Et pour comble, ils ont appelé le pays qu’ils ont ainsi violenté Arabie « Saoudite » !


Breizh-info.com :  A qui appartient donc la Palestine aujourd’hui ? L’Angleterre a-t-elle encore une fois joué un rôle dans le conflit « israélo-palestinien» que nous connaissons aujourd’hui ? 


Lina Murr Nehmé :  Les Anglais n’avaient aucun droit à donner la Palestine, qui ne leur appartenait pas. D’ailleurs ils ne la donnaient pas, ils autorisaient seulement une immigration intensive, un « foyer national juif », mais ils n’ont pas donné un État : l’État, ils se le réservaient pour eux-mêmes. 
Leur stratégie était alors l’invasion ou le contrôle des pays entourant le canal de Suez. La Palestine, après l’Égypte, était le pays le plus important pour eux dans ce sens. Posséder la Palestine leur permettait aussi d’acheminer le pétrole de Mossoul jusqu’à la Méditerranée.
Mais s’ils ont commencé la tragédie, ce ne sont pas eux qui l’ont continuée : les Américains et les Soviétiques les ont remplacés dès la Deuxième Guerre mondiale. L’essentiel de la tragédie palestino-israélo-libanaise s’est déroulé après cette guerre. C’est donc à ces deux puissances qu’on peut en attribuer la responsabilité essentielle.

Pour répondre à votre question : à qui appartient la Palestine ? Je suggère de la poser aux gens concernés : chacun d’eux aura des tas de choses à vous dire. Mais en tant qu’observateur, j’ai relevé dans mon livre plusieurs injustices commises envers les Palestiniens, notamment le fait qu’on les a empêchés de s’exprimer à la Conférence de la Paix, et qu’ensuite, on n’a pas cherché à les lier d’affection avec les juifs qui venaient dans le pays, on leur a imposé des facteurs d’exclusion comme la langue hébraïque imposée aux juifs et qu’on ne leur apprenait pas. On leur a même interdit de choisir leur chef religieux, leur imposant pour mufti un homme condamné à mort pour incitation au meurtre sur base raciale. 
Comment voulez-vous que cet homme n’en profite pas pour proclamer une guerre de djihad contre les juifs ? Quand on refuse de reconnaître pour représentants d’un peuple ceux qu’il élit, et qu’on lui impose des assassins dont il ne veut pas, comment lui en vouloir si, deux générations plus tard, il exporte des moudjahidine et des attentats-suicides ?

En même temps, je réponds à ceux qui disent que les juifs sont venus dans le pays : il y avait beaucoup de Palestiniens juifs avant l’immigration occidentale. Et ils étaient opposés au sionisme. 
Pourquoi ont-ils été victimes de massacres alors qu’ils n’avaient rien fait ? Il y a là un problème religieux lié à l’islamisme et non au concept de patrie. Sinon, les juifs palestiniens, qui étaient là avant tout le monde, et qui étaient opposés au sionisme, n’auraient pas été massacrés plus que tout le monde. D’ailleurs, c’est un Syrien, Izzeddine Al-Qassam qui, le premier, a appelé au djihad contre les juifs en Palestine. Saïd Ramadan non plus n’était pas palestinien. Hassan Al-Banna non plus. En quoi cela les regardait-il de recruter en Égypte des moudjahidine égyptiens pour aller se battre en Palestine ?
Je constate aussi que les Palestiniens ont fait dans les années 1990 un troc « terre contre paix ». Ils ont reconnu l’État d’Israël. Je ne serai pas plus royaliste que le roi en refusant de reconnaître la signature de chefs élus.

Et je ne vois pas comment on peut justifier le fait que ces chefs violent le traité. Je rappellerai qu’au Liban, ces mêmes chefs avaient suivi la même tactique exactement, dans le but de prendre les villages libanais et parfois de commettre des massacres. Ils faisaient des accords qu’ils violaient aussitôt qu’ils avaient refait leurs stocks d’armes et de munitions. Et au Liban, ils étaient loin d’être chez eux. 

Ce qui n’empêchait pas certains de leurs chefs de déclarer que « La route de la Palestine passe par Jounieh ». La route du sud passe par le nord. Logique, non ?


Propos recueillis par Yann Vallerie
Photo : DR [cc] Breizh-info.com, 2016 Dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine