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dimanche 31 juillet 2016

DAESCH ET LE CYBERCALIFAT .......( FRANCE-INFO )

"A mesure que Daech perd du terrain, il se transforme en cybercalifat"

Francetv info s'est entretenu avec le philosophe Raphaël Liogier, spécialiste du fait religieux. 

Il décrypte l'emprise qu'exerce l'Etat islamique sur de nombreux occidentaux afin, notamment, de comprendre le profil de l'auteur de l'attentat de Nice.

Une femme se tient devant le mémorial pour les victimes de l'attentat sur la promenade des Anglais, le 19 juillet 2016, à Nice (Alpes-Maritimes).
Une femme se tient devant le mémorial pour les victimes de l'attentat sur la promenade des Anglais, le 19 juillet 2016, à Nice (Alpes-Maritimes). (VALERY HACHE / AFP)
Propos recueillis par
Mis à jour le , publié le 
Le contenu de l'ordinateur et du téléphone de Mohamed Lahouaiej Bouhlel révèle le profil d'un homme très éloigné des pratiques de la religion musulmane. 
L'auteur de l'attentat de Nice, qui a fait 84 morts le soir du 14-Juillet sur la promenade des Anglais, mangeait du porc, buvait de l'alcool et avait une vie sexuelle très active.
 Pour mieux comprendre, francetv info a interrogé le sociologue et philosophe Raphaël Liogier, spécialiste du fait religieux et auteur de La guerre des civilisations n'aura pas lieu - Coexistence et violence au XXIe siècle (CNRS Editions). 
Francetv info : Le profil de Mohamed Lahouaiej Bouhlel semble révéler un individu assez éloigné de la religion. Est-ce un fait nouveau ?
Raphaël Liogier : Non, tout cela était prévisible. Sans vouloir apparaître pour un prophète, je l'ai dit il y a un an et demi devant la commission d'enquête parlementaire juste après les attentats de janvier 2015. Il y a deux phénomènes distincts à l'œuvre dans notre société. D'un côté, un nouveau fondamentalisme, avec des gens qui sont en retrait, communautaristes. Ils s'habillent avec de longues tuniques ou un voile intégral pour les femmes. Ils ressemblent un peu au mouvement Amish. Ce fondamentalisme-là, qui peut être extrême, est de plus en plus individualiste et dépolitisé.
L'autre phénomène, c'est ce que j'appelle les nouveaux "ninjas de l'islam". Des individus avec de moins en moins de rapport à l'islam, mais auxquels le marketing génial de Daech fournit l'opportunité d'exister en grand. Ce sont ces individus qui sont la cible du recrutement de Daech et de sa nouvelle manière d'envisager le terrorisme.
Quelles sont les caractéristiques de ces nouveaux "ninjas de l'islam" ?
Ce sont de plus en plus souvent des criminels de droit commun, des caïds ratés, fragiles psychologiquement. A Nice, on a encore un individu frustré, obsédé par la musculation, amateur d'alcool, de femmes... bref, pas du tout la posture du fondamentaliste. 
En fait, Daech donne la possibilité à ces nouveaux ninjas d'obtenir une rédemption totale et une transformation de leur frustration. Ils vont justifier leur passage à l'acte dans une espèce de grand acte narcissique et héroïque avec cette idée que l'islam est antisocial, contre la société. Ils adhèrent à cette grande utopie, mise en image par Daech, du type qui est un raté et qui peut devenir d'un seul coup un super-héros. Ils prennent une posture de musulman à la dernière minute pour pouvoir justifier leur passage à l'acte, mais ce qui est important c'est le kit clefs en main offert par Daech pour devenir un héros. 
On a l'impression que l'Etat islamique n'a même plus besoin de recruter ces nouveaux jihadistes ?
Daech est dépassé par son succès. Au début de ce nouveau marketing, l'organisation jihadiste a été contrainte d'y mettre du sien pour démarrer la machine. C'est pour ça qu'il y avait une plus grande organisation, lors desattentats de novembre par exemple. Avec l'exemple de Nice, on voit que le marketing de Daech a tellement bien fonctionné, qu'ils n'ont même plus besoin de mettre en place des projets d'attentat, cela se fait tout seul. Ils sont eux-mêmes en décalage, surpris, et cela s'est vu dans la revendication tardive de l'attentat.
L'Etat islamique est-il en train de gagner ?
Aujourd'hui, Daech est clairement en train de perdre sur le terrain. Mais à mesure que l'organisation terroriste subit des défaites sur ses bases, il devient une sorte de cyber-califat. Il gagne dans les consciences grâce à l'angoisse qu'il réussit à nourrir dans l'espace public en France. Le capital exploitable de Daech, c'est la dissension civile, le racisme, la suspicion de tous contre tous.
Le cyber-califat fonctionne par la mise en scène de guerre des civilisations, qui est soutenue par l'angoisse populaire en cours dans notre pays. J'en tiens pour preuve certains débats, comme sur l'interdiction de l'arabe dans les mosquées, alors qu'il n'y a pas un jihadiste qui parle l'arabe classique, ou la polémique sur la "mode islamique", alors que cette mode est justement critiquée par les fondamentalistes. Dans cette grande confusion, à chaque fois qu'on emploie le mot laïcité en France, on a l'impression que c'est de l'hygiénisme identitaire, destiné aux musulmans. 
Selon vous, le gouvernement s'est trompé d'ennemi, de cible ?
On s'est complètement gourés. Notre véritable ennemi, ce n'est pas l'islamisme. Il faut se demander pourquoi il y a ces jeunes qui adhérent à cette idéologie sans être en lien avec l'Islam, avec les processus de radicalisation. On a mis en scène le rapport à l'Islam, la guerre contre la civilisation. A force d'instiller cette idée de l'islamisme antisocial, on a permis à la propagande de Daech d'exister en grand, d'une façon inespéré. Comme l'islamisme est présenté comme antisocial, l'idéologie devient désirable pour ses gens qui veulent être antisociaux.
Après les attentats de novembre, on a ciblé les fondamentalistes. On a mis en garde à vue des hommes avec de longues barbes, parce que c'est plus facile. 
On a ainsi continué à mettre en scène une guerre contre l'islam. On a visé les mauvais espaces, puisque ces fondamentalistes sont antiterroristes. On s'est, en plus, privés d'informateurs privilégiés, parce que les nouveaux ninjas de l'islam auraient pu passer par des mosquées avant leur passage à l'acte. Et, en plus, on a peut-être créé de nouvelles vocations.
Dans ce contexte, que faut-il penser des mesures de sécurité prises par le gouvernement ?
Entre janvier 2015 et maintenant, on a mis plus de policier, on a tout fait pour accroître la sécurité et ça n'a pas marché. Car il y a une déprofessionnalisation totale du terrorisme, avec des gens qui vont agir spontanément. On arrive à une situation où vous pouvez mettre 10 000, 20 000 policiers en plus... vous n'empêcherez pas quelqu'un de pousser quatre personnes sous le métro dans un moment de délire motivé par l'idéologie jihadiste.
Vous ne pouvez rien faire, car vous n'allez pas mettre un policier derrière chaque personne dans le métro. A Nice, je ne crois personnellement pas à l'erreur policière, on aurait pu mettre plus de policiers, ça n'aurait pas changé grand chose.
On a de quoi être inquiet pour l'avenir ?
Si on ne change rien, oui. On risque d'avoir de plus en plus de fous furieux. Il y a une dissémination déprofessionnalisée du terrorisme grâce au marketing de Daech. Donc tous les délinquants de France peuvent potentiellement choisir d'exister en grand écran, en transformant leur frustration en acte héroïque désespéré.
Par ailleurs, il faut écouter ce que dit le patron de la DGSI [le renseignement intérieur], Patrick Calvar. Il s'inquiète de l'activité des groupes d'extrême-droite néofascistes. 
On risque une situation vraiment difficile avec des gens qui pourraient justifier des attentats dans le sens inverse. Des frustrés, typeAnders Breivik, peuvent surgir. A ce moment-là, on serait dans une situation difficilement contrôlable.
Quelles sont vos pistes de solutions ?
Il faut commencer par admettre qu'on s'est trompés. Ce serait tout à l'honneur du gouvernement de l'admettre. Il faut arrêter les fumisteries, cette histoire de radicalisation, ce processus qui regarde spécifiquement l'islam. 
On a été obligé d'inventer quelque chose pour nous rassurer et prétendre qu'on ne s'est pas trompés, on va parler de "radicalisation express", ce qui ne veut rien dire. 
Cela nous amène à parler de centre de déradicalisation, comme si on allait dératiser. 
Il faut ensuite un grand débat national pour réfléchir à tout ça et sortir de cette politique sécuritaire qui, à l'évidence, ne sert à rien. 
J'ai déjà proposé - et je le propose à nouveau - qu'on mette en place un grand observatoire national voir européen des identités, avec psychiatres, sociologues, islamologues, spécialiste d'internet... pour essayer de comprendre ce qui se passe.