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vendredi 29 avril 2016

PORTRAIT: CHEYENNE CARON ! BELLE, BATTANTE, INSOUMISE ET DÉTERMINÉE !

Portrait

Cheyenne Carron, cinéaste catholique et insoumise

Son parcours est atypique.
 À 39 ans, la réalisatrice Cheyenne Carron puise son inspiration dans la foi catholique transmise par sa famille d'adoption. 

Retour sur le chemin de vie d'une convertie qui ne craint pas les sujets sensibles.
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Son film devait être projeté dans un cinéma de Neuilly-sur-Seine le 12 janvier 2015, mais les attentats contre Charlie Hebdo ont bouleversé le programme. 

Deux jours après les dramatiques événements, la jeune réalisatrice Cheyenne Carron, 39 ans, reçoit un mail de l’association Bible à Neuilly qui devait organiser un débat à l’issue de la projection de L’Apôtre

Le film retrace la trajectoire d’un musulman destiné à devenir imam qui se convertit au catholicisme. La police demande le report de la séance.

 Dans le contexte, elle estime que la projection est risquée. « Après Charlie Hebdo, une crainte s’est emparée de tout le monde. Et une vraie autocensure, ce qui est encore pire, explique Cheyenne Carron. Face à la terreur, on se soumet, c’est tout ce que je déteste. » 

Une histoire catholique

Le 15 janvier, l’affaire se répète. La réalisatrice reçoit un mail de la Fédération des associations familiales catholiques de Loire-Atlantique. 

Cette fois, les consignes viennent de la Direction générale de la sécurité intérieure. D’après cette dernière, la projection organisée dans un cinéma de Nantes pourrait être « perçue comme une provocation par la communauté musulmane ».

« Le sujet de L’Apôtre est d’une très grande originalité », raconte Samuel Brera. Ce doctorant en histoire prépare une thèse consacrée à l’évolution d’un cinéma d’inspiration chrétienne en France. 

Il s’est longuement entretenu avec la réalisatrice. « J’ai voulu la rencontrer car, dans mes recherches, j’ai pu constater qu’il y a très peu de cinéastes, dans l’histoire du cinéma français, qui ont affirmé leur foi. Elle est sans doute la seule à revendiquer un cinéma d’inspiration chrétienne. […] L’Apôtre illustre parfaitement la personnalité de Cheyenne, c’est quelqu’un qui va jusqu’au bout de ses idées et de ses ambitions. »    Insoumise et déterminée.

Lorsqu’elle débarque à Paris, à 18 ans, la jeune autodidacte a un objectif : devenir réalisatrice. Vingt ans plus tard, Cheyenne Carron a réalisé six films et deux courts-métrages. Cette carrière, elle l’a notamment construite grâce à son inébranlable foi catholique. Un élément présent dans sa vie comme dans son travail. « Je suis baptisée depuis la veillée pascale 2014. J’ai été sauvée par ma famille, mais aussi par l’Église. Il me paraît naturel d’aborder la question du catholicisme dans mes films. » 
Si son baptême remonte à deux ans, sa foi est beaucoup plus ancienne. 
C’est sa famille d’accueil, des « socialistes catholiques pratiquants », qui lui fait rencontrer Dieu. Née à Valence de parents kabyles, Cheyenne a été placée chez les Carron à l’âge de 3 mois. Chaque dimanche, la petite fille assiste à la messe. Sa mère enseigne le catéchisme. « J’ai toujours su que Dieu était avec moi, je me suis toujours sentie aimée de lui. Mais je ne pouvais pas communier. Quand j’étais gosse, je le faisais parfois en cachette en partageant l’hostie avec mon frère Emmanuel. » 

Elle grandit dans une famille aimante avec une grande sœur, un frère indien guatémaltèque et les deux enfants biologiques des Carron. Esteban, le garçon du Guatemala, est adopté. Mais des raisons de procédures empêchent le couple Carron d’en faire de même avec Cheyenne – elle deviendra officiellement leur fille à plus de 20 ans. 

Résultat : l’enfant ne peut être baptisée. Elle débute sa préparation au baptême à sa majorité avant de se rétracter. 
Trop tôt, Cheyenne Carron n’est pas prête. À la maison, la jeune fille développe une passion pour le cinéma. Elle visionne des films d’Éric Rohmer et Maurice Pialat avec son père. 

Un cinéma chrétien

Après un CAP de secrétariat, Cheyenne Carron monte à Paris. Elle exerce le métier de mannequin et apprend celui de réalisatrice sur le tard. En 2001, l’artiste se lance derrière la caméra avec un premier court-métrage,  À une madone, dont l’empreinte catholique apparaît dès le titre. 

Six ans plus tard, elle réalise son premier film, Écorchés, avec Sagamore Stévenin et Vincent Martinez.  La collaboration avec le producteur se passe mal.


Extase (2009), son deuxième long-métrage, raconte l’histoire d’une jeune fille en quête de foi. 
Cheyenne Carron produit le film seule et contrôle les moindres détails du processus créatif. « Il n’a pas été apprécié par beaucoup de gens », reconnaît-elle. 

La réalisatrice éprouve parfois quelques difficultés à monter ses projets. Le thème de la religion rebute une bonne partie des producteurs, mais cette frilosité ne l’arrête pas. « J’ai toujours imposé le cinéma que je voulais défendre, quitte à ce qu’il soit fait avec de tout petits moyens. […] Mes films, je préfère les faire sans être payée, vivre dans un petit studio, et parfois manger des pâtes. Mais je m’en fous, je fais mes films. »

Si le catholicisme tient une place importante dans son travail, la cinéaste ne rejette pas pour autant le principe de la laïcité. « C’est le droit de pratiquer sa religion et le devoir de respecter la religion de l’autre. Je trouve que c’est une belle approche ». 

En revanche, elle dénonce une forme de radicalisme présente dans la société française. D’après l’artiste, la laïcité occupe chez certains une place trop importante. « Si elle devient elle-même une religion, ça ne m’intéresse pas. […] En France, cette laïcité est parfois interprétée par certains comme une espèce de nouvelle religion qu’ils souhaitent imposer. Il existe un terrorisme de la laïcité, une volonté d’écraser l’autre. »

À de rares occasions, la réalisatrice a essuyé les critiques d’ « ultra-laïcs » dans le cinéma français. 
Mais Cheyenne Carron ne se préoccupe pas de ce genre de détails. Elle n’évolue même pas dans ce milieu.

Une artiste entière

Dans Ne nous soumets pas à la tentation (2010), Cheyenne Carron s’attaque à l’adultère. Pour ce long-métrage, l’artiste s’est inspirée de sa vie personnelle. Une source qui constituera le principal matériau de son film suivant, La Fille publique (2012).  Elle y raconte un épisode important de sa vie. À 17 ans, alors qu’elle est sur le point d’être adoptée par sa famille d’accueil, l’adolescente voit ressurgir dans sa vie sa mère biologique.

Aujourd’hui, si Cheyenne Carron s’est assagie, elle reste passionnée, défend ses positions avec vigueur et assume tout. « Elle est hyper spontanée, c’est ça qui m’a séduite, je pense, confie Doria Achour, choisie par la réalisatrice pour incarner Yasmeen, La Fille publique. C’est quelqu’un d’honnête qui n’a pas peur de dire ce qu’elle pense. Elle va jusqu’au bout des choses. » Un autre trait de caractère a plu à la jeune comédienne : Cheyenne Carron est une battante. 


C’est après le tournage que la réalisatrice reprend les démarches pour se faire baptiser. La cérémonie a lieu alors qu’elle écrit son nouveau long-métrage, L’Apôtre

Pour jouer la mère du converti, Cheyenne Carron choisit Norah Krief, qui s’avoue instantanément convaincue par la méthode de travail de la metteuse en scène et sa personnalité. « C’est quelqu’un de très séduisant, physiquement, et par sa façon d’aborder les choses. » 

Dans le rôle d’Akim, jeune musulman destiné à devenir imam qui découvre le catholicisme, Fayçal Safi se souvient : « C’est ce cheminement vers une nouvelle religion qui a attisé ma curiosité d’acteur et donc décidé à jouer dans le film. Un rôle comme cela, ça ne se refuse pas ! »

Des sujets controversés

Une nouvelle fois, Cheyenne Carron a puisé dans ses souvenirs.  « J’ai fait ce film parce qu’il y a 19 ans, Madeleine, la sœur de mon prêtre, a été assassinée par un musulman. Cet épisode m’a marquée, j’ai voulu lui rendre hommage ». 
Ce prêtre meurt en 2014 alors que la cinéaste assure la promotion de son film.

En juin 2015, L’Apôtre remporte le prix spécial de la fondation Capax Dei au festival international du film catholique Mirabile Dictu, au Vatican. « C’est une belle histoire qui montre que l’amour entre les frères dépasse les religions, les idéologies et les préjugés. 

Un cinéaste parle à travers ses films. Dans L’Apôtre, je vois l’âme du réalisateur. C’est une belle âme », commente Liana Marabini, présidente de l’événement. Le souverain pontife lui-même a apprécié le film. 

D’après Liana Marabini, le pape François a écrit à Cheyenne Carron une « belle lettre d’encouragement ».


En dépit d’une sortie en salles confidentielle en octobre 2014, le film trouve son public.

 Lors des projections publiques, l’audience est essentiellement chrétienne, d’après la réalisatrice. Il aura fallu les attentats de Charlie Hebdo, pour que L’Apôtre fasse davantage parler de lui. 

La trajectoire d’Akim, le personnage principal, n’est pas anodine. Dans une société où les religions redeviennent des sujets très sensibles, le film de Cheyenne Carron en surprend certains et en choque d’autres. « Quand je préparais le film et que j’allais voir des producteurs et des distributeurs, on m’a balancé au visage ces histoires de laïcité. Mais le film est sorti en salles et a reçu un très bon accueil critique. »
Né dans une famille musulmane, Faycal Safi, acteur principal du film, ne comprend pas la polémique survenue après les attentats parisiens. 

Pour le comédien, la déprogrammation de L’Apôtre est une atteinte à la liberté d’expression. « Cheyenne aime sa religion : c’est son socle. C’est une réalisatrice engagée, avec des idées qui ne conviennent pas forcément à tout le monde, mais son ambition était honnête : dénoncer certaines injustices. 
Mais elle parle toujours de l’islam avec respect. »

Une battante

Doria Achour n’a pas encore vu L’Apôtre par manque de temps. Si l’actrice compte bien visionner le film, elle émet quelques réserves sur le projet. 

Pour cette agnostique élevée par « une mère de culture chrétienne », et un père non-croyant de « culture musulmane », le film est sorti au mauvais moment. « J’aime beaucoup ce qu’elle fait, mais je ne suis pas toujours d’accord avec sa manière d’aborder la religion et le rapport qu’elle a à l’islam, développe la comédienne.  
Ce n’est pas une période propice pour évoquer des sujets aussi compliqués de cette manière-là. Je pense qu’il faut plutôt apaiser les choses, ne pas provoquer. »


Après l’annulation des projections de janvier, L’Apôtre a été reprogrammé dans les cinémas de Nantes et de Neuilly-sur-Seine. De son côté, Cheyenne Carron a achevé le tournage de son nouveau film. Dans Patries, la réalisatrice explore un nouveau sujet controversé : le racisme anti-blanc. « Il parle également du déracinement », ajoute la metteuse en scène. Des thématiques fortes pour un film que la réalisatrice a encore monté avec peu de moyens. « Pendant la préparation de ce projet, se souvient Doria Achour, Cheyenne me disait combien c’est trop dur d’être hors-système, de faire des longs-métrages à 35 000 euros et de devoir se battre comme ça. Elle a vraiment du talent et j’espère qu’elle continuera à faire ses films. »

La cinéaste n’est pas près d’arrêter la réalisation. « Un jour, je ferai un film sur un Palestinien et un Israélien, annonce-t-elle. J’aborderai la question de la religion musulmane et de la culture arabo-musulmane en Palestine, et de la culture juive en Israël. Tout cela sera vu à travers le regard d’une chrétienne. Ce ne sera pas critique, ce sera un film très humaniste. » 


Cheyenne Carron a encore beaucoup de choses à dire.

 Comme à son habitude, la réalisatrice utilisera le grand écran pour s’exprimer. 

Avec son ton et sa vision. Insoumise et déterminée.

Source:    Le mondedesreligions.fr