À chaque élection, nous avons la même musique qui tourne en boucle. Il va falloir faire notre devoir de citoyen, il va falloir encore une fois jouer à ce “jeu”, que l’on soit pour ou contre il faudra y jouer. 

Et comme à chaque élection, une grande partie des citoyens ne veulent plus jouer à ce jeu, soit parce qu’ils n’y voient pas d’intérêt, soit parce qu’ils n’y croient plus ou parce qu’ils veulent exprimer leur mécontentement, leur opposition. 
Et nous pouvons le comprendre.
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Les années d’élections n’ont pas vraiment changé les choses, nous voyons que les problèmes vont de mal en pis. En règle générale s’en suivent des débats interminables entre les électeurs et les abstentionnistes, le marché à la foire d’empoigne ouvre ses portes, chacun y va avec entrain et enthousiasme, les noms d’oiseaux fusent à une vitesse supraluminique et on adore ça. 
Mais personne n’est vraiment capable d’apporter de réponses convenables une fois pour toutes. Alors, doit-on voter pour des maîtres ou nous abstenir sans pour autant apporter de solutions concrètes ? Question cornélienne… Réponse Orwellienne ?
En y réfléchissant après de longs débats animés et épuisants, je me suis rendu compte d’une chose, peu importe le positionnement que nous prenions, nous étions perdant. Que l’on soit électeur ou abstentionniste, il y a de fortes probabilités que le résultat ne soit pas celui escompté.
 Du rôle de l’électeur FN à celui de l’abstentionniste militant, je vais “essayer” de donner une interprétation de la chose en décortiquant les différents mécanismes qui entrent en jeu dans le système électoral et pour quelle raison il est selon moi, un piège institutionnel. 

Voilà, c’est dit, ne m’incendiez pas tout de suite s’il vous plaît, le pire reste à venir.
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Le suffrage universel et la représentation

Le suffrage universel est un élément d’émancipation pour certains, un mécanisme de soumission pour d’autres. Pouvons-nous trouver un entredeux ? 
En y réfléchissant il n’est pas faux de dire qu’il est certainement moins rigide et préférable à certains régimes plus autoritaires et dictatoriaux, mais d’un autre côté il est aussi vrai de dire qu’il n’est pas une finalité en soi et doit donc être critiqué (comme toute création humaine). 
Seulement, voilà, critiquer le suffrage universel, c’est selon certains équivalent à critiquer la “démocratie”. Selon d’autres c’est avant tout dénoncer un outil qui est anti-démocratique, voir aristocratique. Sacré dilemme !
Historiquement, le suffrage universel aurait été un moyen des possédants pour légitimer leur pouvoir et ainsi contribuer au maintien des structures économiques et sociales à leur avantage [1].
 Une célèbre citation de l’abbé Sieyès résume relativement bien le positionnement de certains partisans de la représentativité de l’époque : « Les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. » [2] ou encore Voltaire disant ceci : «L’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne.» [3]
D’autres contestaient le principe de représentation, considérant celui-ci comme étant un élément fondamental d’un régime aristocratique et non démocratique. Montesquieu le formulait de cette manière : «Le suffrage par le sort est de la nature de la démocratie ; le suffrage par le choix est de celle de l’aristocratie. Le sort est une façon d’élire qui n’afflige personne; il laisse à chaque citoyen une espérance raisonnable de servir sa patrie.» [4]
Et voici ce qu’en pensait Rousseau : «Je dis seulement les raisons pourquoi les peuples modernes qui se croient libres ont desreprésentantset pourquoi les peuples anciens n’en avaient pasQuoi qu’il en soità l’instant qu’un peuple se donne desreprésentantsil n’est plus libre ; il n’est plus.» [5]
Quoi qu’il en soit, ce débat est toujours d’actualité, je vais donc vous proposer une vision de la chose qui risque de faire grincer certaines dents. Ceci étant, il faut garder en tête que cela n’est pas une vérité, mais un point de vue, donc forcément incomplet et critiquable. Bon, je me lance.

1 – Le clivage et l’ennemi

Il y a les bons et les mauvais partis, ceux qui sont respectables et ceux qui ne le sont pas. Il y a aussi le clivage, c’est-à-dire la gauche et la droite, ça ne vous rappelle rien ? Les gentils, les méchants, les ennemis, choisis ton camp… Tout ça, tout ça. Bref, comme dans tout bon jeu qui se respecte il va falloir choisir son camp et son poulain… son candidat, pardon. 
Seulement, voilà, beaucoup d’entre nous ayant joué quelques années à ce jeu commençons à le trouver de moins en moins rigolo, voire de plus en plus agaçant. Au point que certaines personnes décident de ne plus choisir de camp et d’arrêter le jeu, ce qui est compréhensible. 
Bien sûr, si vous ne comprenez pas je vais quand même faire l’effort pour tenter d’expliquer leur geste inconsidéré et irresponsable.

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2 – Le sentiment d’inutilité

Les années passent, les choses changent, mais bien souvent toujours dans le même sens. Les présidents passent les uns après les autres et nous voyons bien que la situation empire chaque année. 
Que cela soit sur le plan social, de l’environnement, des problèmes de ressources, des guerres, des déplacements de populations, des inégalités sociales, du système économique aliénant, etc. Le capitalisme détruit tout sur son passage et il faudrait être planqué quelque part au pôle Sud pour ne pas s’en apercevoir. 
Que dis-je, il faudrait se trouver à l’Élysée pour ne pas s’en apercevoir.
Cette lassitude créée par le fait de ne rien voir changer dégoute une bonne partie des citoyens et à juste titre.[6] Sans parler de tous les abus qui (on ne sait par quel miracle) finissent toujours par éclabousser les dirigeants politiques : magouilles, conflits d’intérêts, mensonges éhontés, manipulations et autres entourloupes sont devenus presque acceptables, car ce sont des politiciens, ils ont quand même le droit de tricher un peu, non ? 

Enfin bon, ils nous en font voir de toutes les couleurs, à croire qu’ils ne croyaient pas ce qu’ils disaient au moment des campagnes électorales. 
Sommes-nous naïfs à ce point pour nous faire duper à chaque fois ?
Certains pensent que oui et d’autres que non. Certains électeurs pourraient même rétorquer qu’au final, il n’y a pas d’alternatives, il faut donc aller voter, car c’est notre seule solution.
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3 – La seule possibilité

Là ça devient intéressant. En effet, l’élection est l’élément incontournable du régime représentatif, je dirais même le seul (avec le référendum) qui peut être assimilable à une “participation” du peuple à la vie politique de son pays. 
Or, cette possibilité ne peut être contestée, car pour le moment, il n’y en a pas d’autre et c’est là où le système est relativement bien ficelé. Il ne permet pas une remise en question de celui-ci, il s’agit en quelque sorte d’un magnifique “piège” pour cantonner le peuple dans une illusion de la participation, dans une illusion du choix.
 Et ceux qui s’y opposent n’ont d’autres choix que ne pas y participer, c’est à dire, de ne rien faire. 

Pour faire simple, je vais prendre un exemple plus parlant.
Imaginez. Un jour vous apprenez qu’à partir du lendemain vous serez mis sous tutelle (alors que vous êtes adulte et en total possession de vos moyens intellectuels et physiques). Cette tutelle devra décider de toutes vos activités et vous n’aurez pas le choix. En revanche vous pourrez choisir cette tutelle parmi un certain nombre de tuteurs. 

Chaque tuteurs vous vante et (vende) leurs mérites afin d’attirer votre dévolu sur l’un d’eux. Seulement, voilà, vous n’avez pas envie d’être sous tutelle, cela ne vous intéresse pas, vous désirez avoir une vie libre et indépendante mais ce choix n’est pas disponible. Donc choisir un tuteur n’a aucun sens pour vous, c’est même pire que ça, cette illusion du choix est un véritable piège pour vous. 
Et c’est en ça que le suffrage universel tel qu’il est proposé aujourd’hui n’est pas comparable à un instrument d’émancipation des peuples, mais de domination des peuples. Car nous n’avons pas le choix !

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Vu comme cela, il est donc logique d’observer que certains électeurs, préfèrent nourrir le gros poisson, c’est à dire celui qui aura le plus chance de ne pas trop changer leurs habitudes et en même temps d’être élu.

4 – Le vote utile

Le vote utile c’est un peu le mirage aux alouettes du système électoral, car selon ce principe il faudrait voter contre les pires. Élire les moins pires en quelque sorte. C’est un stratagème qui a du sens dans un système où le pire est considéré comme une réelle menace. Or, n’oublions pas que le vote “utile” s’ancre sur une obligation psychologique de l’électeur de participer à un jeu dont il sait pertinemment que le résultat ne sera pas satisfaisantC’est une participation par obligation et non par envie ou conviction

Et ce vote est principalement poussé par la PEUR. Avec un énorme P. (Nous en verrons les raisons dans la sixième partie). 

Il incite notamment à proposer comme seule alternative les “gros” partis ayant déjà pignons sur rue et permet d’éclipser les petits qui n’ont absolument aucune chance de parvenir un jour au pouvoir. [7] Il faut considérer ce jeu comme une lutte et dans une lutte, seuls les plus puissants l’emportent. 
De ce fait, il est logique de considérer cette stratégie comme étant une particularité des “gros” partis voulant assoir leurs dominations et enterrer une fois pour toutes ceux qui ont peut-être une alternative à proposer.
 Quitte à inciter leurs propres électeurs à voter pour le “gros” parti opposé. [8] Comme quoi le clivage a ses limites…

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5 – Le vote extrême

Le vote pour l’extrême est souvent considéré comme une “défaite” de la “démocratie”. 
En France, le front national en est le principal représentant, amassant à chaque nouvelle élection les scrutins des électeurs mécontents ou désireux de voir ce parti prendre le pouvoir. 
La diabolisation du vote extrême en devient même un élément suffisant pour “les faire chier” ou “montrer leur mécontentement de la classe politique”, tout un programme.
Évidemment, les extrêmes ne sont pas des solutions miracles qui nous sortiront de la panade dans laquelle notre espèce (hautement avancée) s’est empêtrée. Il faut bien comprendre qu’ils jouent au même jeu en utilisant les mêmes vices, les mêmes mensonges, les mêmes amalgames et au final réussissent tant bien que mal à se faire une bonne publicité dans les médias grand public (à croire qu’ils ne dérangent pas tant que ça finalement). 
C’est sur ce dernier point que mon attention se porte. En effet, comment se fait-il, que cet “ennemi” (le FN), soit, d’un côté tant critiqué et montré du doigt au point où certains y voient une réincarnation du parti nazi et que d’un autre, soit mit en avant sur toutes les unes de tous les médias grand public… À n’y plus rien comprendre.
Enfin… Si on ne considère pas cela comme un jeu. Parce que si nous considérons cela comme un jeu, il faut alors un “ennemi”, envers lequel il sera possible de lutter en s’unissant
Vous savez l’ennemi utile, celui que l’on utilise pour ses propres fins, celui qui nous sert sans qu’il le sache. Quel drôle de jeu tout de même !

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6 – Création de l’ennemi et de son électorat

Il est fort probable (ceci est une interprétation non une vérité) que le vote extrême soit créé de toutes pièces, non pas de manière voulu et intentionnel, mais de manière systémique. Je m’explique, les médias, les politiques, utilisent quotidiennement les mêmes méthodes que ce type de parti pour créer de l’audimat, pour vendre du papier, pour attirer des électeurs, etc. 
Les mêmes stratégies sont utilisées dans tous les pays pour les mêmes raisons : il faut que le citoyen ait PEUR !
Il faut qu’il soit mort de peur, peur de l’étranger, peur des immigrés qui arrivent par cargo entier, peur du délinquant qui l’attend au coin de sa rue, peur du chômage qui lui pend au nez (s’il ne s’y trouve pas déjà), peur des terroristes qui vont se faire exploser dans son métro, peur des juifs, des musulmans, peur de tout. 
Et cette peur est principalement véhiculée par les médias de masse et par certains politiciens afin de faire de nous des bêtes paralysées. [9]
Parce qu’un troupeau qui a peur ne réfléchit plus, il n’est plus capable d’utiliser sa raison et de prendre du recul sur les évènements. Il construit son monde autour d’un idéal sécuritaire qui lui permettrait de ne plus avoir peur. 

Ceci ne date pas d’aujourd’hui et nous le savons bien, pourtant cela marche extrêmement bien, même en connaissance de cause. La peur est donc utilisée de manière manipulatoire partout et par tout le monde et les partis qui misent le plus sur ce genre de manipulations n’ont plus qu’à se baisser pour ramasser les âmes terrorisées.
“L’ennemi” est donc nourri par la peur et la peur est créée par le système. Joli schéma… Mais maintenant vient le bouquet final : la culpabilisation.

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Il faut que les murs tremblent de peur : https://www.youtube.com/watch?v=R4FVlYwTazY

 

7 – Culpabiliser pour mieux régner

Si “l’ennemi” fait un trop gros score, il faudra trouver un coupable… Tiens, pourquoi pas l’abstentionniste ! Et c’est en ça où le système est extrêmement pervers. En effet, si une grande partie des citoyens ne veulent, pour une raison ou une autre, plus participer à ce jeu.
 Il faudra alors les culpabiliser en leur faisant comprendre que si “l’ennemi” est si gros c’est à cause d’eux. Qu’ils auraient pu inverser la tendance et rendre cet “ennemi” inopérant. Ingénieux !
Il s’agit de la stratégie de culpabilisation la plus efficace. En effet, il parait logique que si le vote extrême grandit à vu d’œil c’est en parti à cause des personnes ne votant plus pour les “gros” partis (les abstentionnistes). 
Or, certains sondages démontrent que cela n’est pas aussi simple, voir, dans certains cas, complètement erroné. [10] Selon la légende, tous les citoyens votant à l’extrême le feront systématiquement, car eux sont de fervents électeurs. Seulement, voilà, prendre le problème sous cet angle néglige l’aspect essentiel de cette manipulation grotesque.
Cette analyse néglige en effet les citoyens votant pour “l’ennemi”. Ce qui ne permet pas de comprendre les raisons pour lesquelles ces gens votent pour ce parti (raisons expliquées dans la 6e partie)
La culpabilisation est un moyen bien plus efficace de mettre la poussière sous le tapis en prétendant que le citoyen est responsable de la situation et que seul lui peut nous éviter la catastrophe. Et la solution est bien évidemment de voter pour les gros partis !
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8 – Le piège se referme

Par tous ces mécanismes et bien d’autres que j’ai sans doute oublié, l’électeur et l’abstentionniste sont embarqués (malgré eux) dans une mascarade inextricable. L’impossibilité d’obtenir un réel changement par les urnes à cause principalement de la structure du système électoral, de la logique partisane et des mécanismes qui sous-tendent leurs actions
D’autre part, l’inefficacité à court terme de l’abstentionnisme, qui ne propose pas de solution immédiate, crée indéniablement ce qui peut être comparable à un piège aux dimensions systémiques. Malheureusement, nous ne pouvons sortir de cela, nous sommes enrôlés de force dans ce “jeu” peu importe ce que nous faisons ou ce que nous ne faisons pas.
 Il s’agit d’un système  qui perpétue sa propre utilité dans son caractère illusoire et inextricable.
Enlevez de l’équation “l’ennemi” (c’est-à-dire le FN en l’occurrence) et il est probable que ce système ne tienne plus la route.
 La peur de l’ennemi enlevé, il n’y aurait plus de raisons suffisantes pour maintenir les citoyens dans le “jeu” et petit à petit ils n’iraient plus élire, car la peur ne guiderait plus leurs choix. De ce fait, “l’ennemi” est l’élément indispensable du système électoral

Au même titre que la peur, le clivage, l’impossibilité pour les petits partis de se faire entendre, etc.

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Conclusion

Pour toutes ces raisons et sans doute pour bien d’autres qui ne me sont pas venus à l’esprit, il est concevable de percevoir ce système comme un piège structurel. Un piège qui est proposé comme un élément d’émancipation des peuples et c’est en cela où la manipulation est (de mon point de vue) extrêmement bien huilée. Peu importe ce que nous choisissons (l’élection ou l’abstention) nous serons au final perdants.

Cela dit, je compte tout de même préciser – encore une fois – que cet article est uniquement mon interprétation personnelle du phénomène et non de la manière dont fonctionne réellement ce système aussi complexe. 
Cependant, j’espère qu’il pourra engendrer d’autres analyses complémentaires, supplémentaires ou contradictoires, qui nous permettraient de nous faire une meilleure idée pour envisager des pistes d’émancipations réelles et efficaces.
Stéphane Hairy

P.S : Je suis désolé s’il n’y a pas de solutions proposées face à ce constat. Certaines ont déjà été évoquées sur ce site (seconde partie du documentaire) et d’autres n’ont tout simplement pas encore été créés.

Notes :
[2] Archives parlementaires de 1787 à 1860, Librairie administrative de Paul Dupont, 1875, [Lire sur Gallica (pages 594 et 595)
[4] Montesquieu – De l’esprit des lois – 1748 (Livre II, Chapitre 2)
[6] Détruire sa carte électorale pour protester

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