Jean-Claude Juncker , à la presse allemande…
Le chef de la Commission européenne, Juncker, souligne les grands points communs qu’il partage avec la chancelière fédérale – qu’il n’appelle que “Angela” – en ce qui concerne la question de la Grèce.
 Il conseille également aux allemands de lui faire plus confiance.

Par Beat Balzli, Christoph B. Schiltz, André Tauber

“Des déclarations d’amour à la pelle” : Jean-Claude Juncker avec la chancelière fédérale Angela Merkel. Photo : dpa

Des murs blancs chaulés, des couloirs sombres, peu d’œuvres d’art aux murs. A l’intérieur de l’immeuble de la Commission, à Bruxelles, peu de choses pour signaler que l’on se trouve ici dans le centre de la politique européenne. Même le bureau du président de la Commission, Jean-Claude Juncker, au 13e étage, fait fi des signes pompeux du pouvoir. A l’entrée de ses invités, le jovial luxembourgeois enfile rapidement sa veste. Dans la bibliothèque derrière son bureau se trouvent des livres d’art, l’un d’entre eux traite du Gréco. 
Ce crétois a quitté autrefois sa patrie parce qu’il s’imaginait trouver le bonheur à l’extérieur de la Grèce.

Die Welt : Monsieur le président, êtes-vous un connaisseur de la Grèce ?

Jean-Claude Juncker : Je m’étonne que vous affirmiez cela. Il faut que nous respections les grecs et que nous comprenions leurs problèmes. Je m’oppose à ce que l’on tape sur les grecs, comme c’est de temps à autre le cas dans les articles allemands. Je ne suis pas un connaisseur de la Grèce, mais quelqu’un qui respecte les grecs.

Die Welt : Alexis Tsipras semble le savoir, il vous a désespérément appelé au téléphone et vous a demandé votre aide.
Juncker : Cela fait déjà plusieurs jours que je discute avec M. Tsipras afin de fixer une date pour une visite à Bruxelles. Nous allons certainement nous rencontrer dans les deux semaines qui viennent. Mais je ne voudrais pas saper par des ententes en sous-main les décisions prises par l’Euro-groupe. C’est pourquoi je ne verrai pas monsieur Tsipras avant lundi, quand les ministres des finances de l’Euro-groupe se rencontreront.

Die Welt : Que pensez-vous du ministre des finances grec, M. Varoufakis ?
Juncker : Je ne suis pas obligé de parler avec le ministre des finances grec. Mes interlocuteurs sont les chefs d’état et les chefs de gouvernement.

Die Welt : Mais Tsipras et lui suivent un parcours chaotique. Est-ce que le gouvernement grec se perd entre les promesses électorales et la réalité ?
Juncker : Vous savez, je ne comprends déjà pas ma propre psychologie, alors comment pourrais-je comprendre celle des autres ?

Die Welt : Concrètement, qu’est-ce que vous attendez d’Athènes ?
Juncker : La Grèce doit s’en tenir aux réformes qui ont été convenues avec ses créanciers. Si le gouvernement veut dépenser plus, il doit compenser par des économies ou des prélèvements complémentaires.

Die Welt : Au début de l’Euro-crise, vous avez mis en garde contre des troubles sociaux en Europe. La situation en Grèce vous conforte-t-elle dans cette idée ?
Juncker : A l’époque j’ai été décrié, les critiques disaient que j’exagérais. Mais j’avais bien raison. Un quart des grecs ne perçoit plus de prestations sociales, le chômage augmente, en particulier celui des jeunes et il y a des manifestations pour protester contre cela. Nous devons faire attention à ce que la situation en Grèce ne dégénère pas davantage. Ce qui me préoccupe c’est qu’au sein de l’Union européenne tous ne semblent pas avoir compris la gravité de la situation en Grèce.

Die Welt : Le problème crucial des grecs est que l’argent manque. Est-ce que l’UE interviendra, quand bien même Athènes n’aura encore livré aucune réforme ?
Juncker : Je suis toujours prudent quand il s’agit de faire publiquement des recommandations à l’Euro-groupe.

Die Welt : Ce n’est pas ce que tout le monde croit. Certains disent que vous vous mêlez trop des négociations des ministres des finances de l’Euro-groupe.
Juncker : Je ne m’occupe pas de la manière dont les autres me perçoivent. Sinon une journée de 24 heures ne suffirait pas. Je ne m’en suis pas mêlé de manière inappropriée, mais seulement en apportant ma contribution pour arriver à une résolution du problème. Dans ce contexte mon action était étroitement coordonnée avec celle du chef de l’Euro-groupe.

Die Welt : En fait, savez-vous de combien d’argent la Grèce a réellement besoin ?
Juncker : Nous connaissons les besoins financiers de la Grèce, mais je ne vais pas contribuer à des spéculations publiques sur des chiffres. Cela enverrait un faux signal à Athènes.

Die Welt : Mais sans nouveaux crédits, la Grèce ne survivra pas. Y aura-t-il un nouveau plan d’aide pour cet été ?
Juncker : Nous ne devons pas spéculer maintenant sur ce qui se passera en juillet. Tant que la seconde moitié du plan d’aide actuel à la Grèce est en cours, nous ne pouvons rien changer à la Troïka (qui a maintenant une autre appellation), et représente les créanciers européens et internationaux d’Athènes Tant que le plan est en cours, c’est ceux qui étaient aux commandes qui doivent y rester.

Photo du Président de la commission européenne Jean-Claude Juncker dans son bureau à Bruxelles – Photo : Sander de Wilde

Die Welt : Et qu’est-ce qui se passe après juillet ?
Juncker : Comme je l’ai déjà souligné lors de la campagne électorale, après juillet il faudra réfléchir à la manière dont les créanciers internationaux doivent se comporter face à des pays dont l’économie a dérapé. Cela ne signifie pas que les négociations sur les programmes d’aide devront être menées de manière moins stricte, mais elle doivent être plus politiques. Ce n’est pas acceptable qu’un premier ministre doive discuter de réformes avec des fonctionnaires. L’un est élu, l’autre pas.

Die Welt : Est-ce que le fonds monétaire international doit rester à bord concernant les crédits pour les programmes des pays ?
Juncker : Le FMI doit continuer à jouer un rôle lors des programmes d’aides. S’il en était autrement, le parlement allemand manifesterait une grande résistance.

Die Welt : Est-ce qu’un “Grexit”, une sortie de la Grèce de l’union monétaire, ne rendrait pas les choses plus faciles ?
Juncker : La Commission européenne a la position suivante : il n’y aura jamais de “Grexit”. Personne parmi les responsables politiques en Europe ne travaille dans le sens d’une sortie de la Grèce de la zone Euro. La sortie de la Grèce conduirait à entacher de manière irréparable la réputation de l’Union européenne dans le monde.

Die Welt : Mais la réputation de l’Europe a déjà souffert depuis longtemps. L’Union européenne est en pleine crise : la monnaie, la politique étrangère, le marché intérieur. Comment voulez-vous redonner de l’enthousiasme aux gens pour l’Europe ?
Juncker : Avant je pensais que l’Europe n’était plus à établir. Mais j’ai compris, qu’en fait il y a une nécessité à le faire. L’Europe a beaucoup perdu en reconnaissance, elle n’est pas non plus bien prise au sérieux en ce qui concerne la politique étrangère.

Die Welt : Cela est apparu entre autre dans la crise ukrainienne. Avons-nous besoin d’une armée de l’Union européenne ?
Juncker : Une armée européenne commune montrerait au monde, qu’il n’y aura plus jamais de guerre entre les pays de l’UE.
Non, il y aura comme ça de plus grosses guerres de l’UE avec d’autres pays, comme les USA – le modèle…
Une telle armée nous aiderait à établir des politiques étrangères et de sécurité communes, et à conforter la responsabilité de l’Europe dans le monde. Avec sa propre armée, l’Europe pourrait intervenir de manière plus crédible devant la paix menacée dans un pays membre ou dans un pays voisin de l’Union européenne.

Die Welt : La Russie aurait-elle renoncé à l’annexion de la Crimée, si une telle armée avait existé ?
Juncker : Les réponses militaires sont toujours les mauvaises réponses. Elles sont l’aveu que les diplomates et les politiques ont échoué. On n’a pas une armée européenne pour tout de suite l’envoyer sur le terrain. Mais une armée commune aux européens donnerait clairement à comprendre à la Russie que nous ne plaisantons pas avec la défense des valeurs européennes.
Ah, les “valeurs européennes”… C’est quoi au fait ?
Die Welt : L’OTAN ne suffit pas à cela ?
Juncker : Tous les membres de l’OTAN ne font pas partie de l’Union européenne. Dans ce cas il ne s’agit pas de concurrence, mais de rendre l’Europe plus forte. De plus une armée européenne conduirait à une meilleure coopération pour le développement et l’achat de matériel militaire et à des économies significatives.

Die Welt : Avec tous les efforts pour se mettre d’accord, il y a aussi suffisamment de divergences. Est-ce que l’union monétaire doit être approfondie pour la consolider ?
Junker : Nous devons éviter de donner l’impression que nous voulons accroître la distance entre les pays de la zone Euro et ceux qui n’en font pas partie.  Dès que les pays de la zone Euro tirent de l’avant, les autres, comme la Grande-Bretagne ont une attitude de défense.

Die Welt : L’Union européenne a-t-elle besoin de son propre budget, afin de la renforcer, et qu’elle ne soit pas dépendante des finances des pays membres ?
Juncker : Je suis pour que les états de la zone Euro, à moyen terme, reçoivent ensemble des budgets pour faire face à la conjoncture.

Die Welt : Pour cela il faudrait un ministre des finances commun.
Juncker : Cette question m’occupe depuis des années. Mon ami, l’ancien président de la Banque Centrale Européenne, Jean-Claude Trichet, y était favorable. Une chose est sûre, un tel ministre des finances devrait disposer d’un pouvoir sur tous les budgets européens et serait contrôlé par le parlement.
Die Welt : Vous voyez une majorité politique pour ça ?

Juncker : Il faudrait d’énormes modifications des traités, pour qu’un tel fonctionnaire soit également doté des instruments nécessaires. Pour cela il faudrait que les états membres soient prêts à renoncer à leur souveraineté. Nous n’avons même pas pu imposer que le Haut Représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité puisse avoir le titre de ministre européen des affaires étrangères. Aucun ministre national des affaires étrangères ne laisse le champ libre si facilement. Ils invoquent tous la communauté, mais d’autre part ne suivent pas tous les mêmes règles.
Et c’est pas près de changer… – heureusement
Die Welt : Votre décision d’accorder un nouveau délai à la France pour assainir son budget est critiquée.
Juncker : C’était très difficile avec le report pour la France, car je savais quelle serait la réaction de l’Allemagne. Les Allemands ont commenté la décision, avant même qu’elle soit rendue officielle. Mais ce que nous avons décidé était concluant.

Die Welt : L’impression d’un monde à deux vitesses s’instaure quand les grands pays comme la France sont traités avec indulgence et que les petits doivent s’en tenir aux règles.
Juncker : Un ancien premier ministre luxembourgeois ne contribue pas à ce que les différences entre petits et grands pays augmentent. La décision concernant la France est la bonne. Nous exigeons aussi que Paris fasse des réformes.

Die Welt : Mais vous renoncez pour la troisième fois à des sanctions.
Juncker : C’est l’éclairage allemand sur la question. A Berlin on se plaint que la France ait obtenu deux années supplémentaire pour réduire son déficit. En revanche en France, il est question de réformes à faire dans les deux ans et non pas trois comme souhaité. Paris doit économiser environ quatre milliards d’euros au cours de son année budgétaire.

Die Welt : Pierre Moscovici, le commissaire européen aux affaires économiques et financières, ancien ministre français des finances, serait intervenu pour une ligne de traitement douce.
Juncker : Je ne participe pas aux spéculations pour savoir quel commissaire aurait dit quoi et quand. Je suis le président de la Commission. Si d’autres veulent se livrer à ces petits jeux sur le dos de l’institution, c’est leur affaire.

Die Welt : Lors de votre visite il y a quelques jours, la Chancelière allemande Angela Merkel ne vous a-t-elle pas sermonné ?
Juncker : Madame Merkel, en fait je dirai plutôt “Angela et moi” partageons le même avis et avons donné à profusion des déclarations d’amour publiques. C’est bien le journal “Die Welt” , il n’y a pas si longtemps, qui nous a qualifiés de vieux couple (rire). Je l’ai aussi lu à Angela, quand elle était assise là sur le divan.

Die Welt : Et a-t-elle ri aussi ?
Juncker : Naturellement.

Photo: Infographie Die Welt

Die Welt : Ça sonne très harmonieux. Mais pour traiter avec ceux qui ont des déficits budgétaires, vous avez de grosses divergences.
Juncker : Je vous en prie ! Quand Mme Merkel dit que nous avons de bonnes relations de travail, et qu’elle fait confiance au président de la République française pour remplir les exigences, eh bien vous ne remettez pas en question ses évaluations. Faites confiance à ce que cette femme dit. C’est ce que je fais.

Die Welt : Qu’en est-il de votre programme d’investissement ? Vous voulez mettre 21 milliards d’euros sur la table de manière à ce qu’ils génèrent 315 milliards d’investissements. Berlin voit ça d’un œil critique.
Juncker : Pas à ma connaissance. Lundi dernier, lors de ma visite à Berlin, la Chancelière allemande a publiquement soutenu le programme d’investissement de l’UE et l’institut de crédit allemand pour la reconstruction, ainsi que la banque française pour le développement, contribueront à hauteur de huit milliards d’euros. Nous voulons tous, avec l’aide de bailleurs de fonds privés changer les paradigmes budgétaires. Au lieu de donner des moyens pour des subventions, nous réorganisons ces moyens. Ce qui ne dédouane pas les états membres de leurs obligations, mettre en place les réformes structurelles et tenir leur budget.

Die Welt : Cela ne risque-t-il pas de mener à des affrontements lors de la distribution ?
Juncker : Bien que cela irrite beaucoup de personnes dans mon entourage, j’attache beaucoup d’importance au fait que ce n’est pas la Commission européenne qui gère le programme d’investissements, mais des experts de la Banque Européenne d’Investissement. La raison en est simple : La Commission serait objet de pressions. Les gouvernements des états membres ne cesseraient de nous influencer pour que nous privilégions leurs projets.

Die Welt : Vous-même êtes critiqué, car le Luxembourg a accordé des privilèges fiscaux aux multinationales.
Juncker : Je sais que l’affaire des LuxLeaks n’a pas joué en ma faveur. Je suis suffisamment réaliste. Mais j’ai déjà annoncé en juillet que nous allions établir un plan d’action contre l’évasion et la fraude fiscales. Je le maintiens, même si tout le monde ne me croit pas. Le Commissaire européen Pierre Moscovici va présenter prochainement un projet reprenant les grandes lignes.

Die Welt : Est-ce que vous êtes en accord avec vous-même ?
Juncker : Absolument. Malheureusement là je dois partir, pour appeler le chef du l’Euro-groupe Jeroen Disjsselbloem.


Source : Die Welt, le 08/03/2015

Traduit par les lecteurs du site www.les-crises.fr. Traduction librement reproductible en intégralité, en citant la source.